Avant-propos

 

 

Ce récit ou compte rendu autobiographique romancé en deux parties a dû être rédigé par mon grand-père paternel aux alentours de l’année 1910, ou pour adopter une référence moins ponctuelle mais d’une exactitude plus pointilleuse, entre 1908 et 1913. Il est resté de tout temps inédit et il ne s’en conserve qu’un seul manuscrit original, de la main de l’auteur, dans les archives familiales.

En démêler les éléments proprement autobiographiques des faux semblants, des masques, des ajouts et des enjolivures d’invention littéraire n’est pas facile.

Louis Lanza, le père de Lanza del Vasto, apparaît lui-même en tant que personnage dans l’intrigue du roman à la fin du chapitre 7 et surtout dans la seconde partie, à partir du chapitre 8, c’est-à-dire tardivement, pour y devenir – il est vrai – l’une des figures les plus en vue, mais en quelque sorte une figure de grand témoin, plus que de véritable acteur, et en restant étranger au drame qui justifie l’attribution de la pièce au genre romanesque.

Il apparaît sous le pseudonyme «Aznal», qui n’est qu’une forme inversée du patronyme. Il est décrit comme un propriétaire de terres et de vignes et un producteur de vin dans la Camargue, non loin de Nîmes, alors qu’il l’a été en effet, environ de 1890 à 1906 ou 1907, à San Vito dei Normanni, près de Brindisi, dans les Pouilles (Italie). Au moment de son apparition il est censé rentrer à Paris après quinze années d’absence et on nous apprend qu’il avait été dans sa jeunesse, pendant une dizaine d’années, l’employé d’une grande institution de crédit de la capitale. Or Lanza avait travaillé auprès de la Banque de France entre 1881 et 1890.

Une autre donnée empruntée à la realité est celle du village normand que l’auteur mimétise à demi sous l’appellation de Caville et qui est Escoville, près de Caen, où il a passé toute sa jeunesse. Le château historique, l’église et le cimetière de cette localité n’ont rien d’imaginaire et le prétendu baron de Courlenge renvoie à Charles-Antoine Calenge, propriétaire du château et tuteur du même Louis Lanza.

Pour le reste, une Banque Universelle des Valeurs de placement ou un institut bancaire privé autrement dénommé a-t-il effectivement eu son siège rue Taitbout, à Paris? Les divers personnages évoqués, sans doute sous des noms de fantaisie, ont-ils existé? Ceux des milieux parisiens de la banque, des affaires et de la presse? Les Escovillais? Ceux des milieux bruxellois? Les faits rappelés se sont-ils effectivement déroulés, et dans les conditions rapportées ou dans des conditions similaires?

Des recherches d’archives à Paris pourraient sans doute nous en apprendre davantage à ce menu propos et il pourrait être intéressant d’entreprendre de telles recherches, mais plusieurs empêchements s’opposent à ce que je m’en charge personnellement. Tout d’abord, je ne suis pas un rat de bibliothèque, j’ai en horreur les horaires, les règles, la compilation de formulaires et de fiches, les tractations avec le personnel d’institutions publiques et autres bedeaux. Mais, surtout, je suis âgé et vis à plus de mille kilomètres de la capitale française. J’abandonne donc la tâche à d’autres éventuels chercheurs, plus jeunes, plus compétents et plus doués de bonne volonté que moi.

D’un point de vue strictement littéraire, le roman relève d’un style et d’un goût datés. L’idée de mettre ainsi en scène la vie financière n’est pas des plus heureuses, dans la mesure où celle-ci n’a rien d’émoustillant, et encore moins d’emballant, pour les lecteurs ordinaires de romans. C’est d’ailleurs ce qui semble avoir poussé l’auteur à greffer, sur la souche quelque peu stérile de l’œuvre d’abord imaginée, un épisode annexe non seulement romanesque, mais franchement romantique, c’est-à-dire à enchevêtrer deux lignes d’inspiration, dont la seconde aurait pu racheter la première. Mais le greffon est-il réussi? A-t-il pris de façon convaincante? Et, surtout, la mélancolie désespérée du sort des Maltat et de Suzette fait-elle suffisamment oublier l’ennui des explications détaillées d’opérations et malversations bancaires?

Dans l’ensemble, on peut arguer que le roman est mal construit. Il n’entre en matière que lentement et malaisément. L’action véritablement romanesque y peut être taxée d’inessentielle. Le personnage dont le récit serait une autobiographie, je l’ai dit, ne survient que sur le  tard et reste à l’écart de l’action dramatique. Mais ne manquons pas de prendre acte  des qualités, ne fût-ce qu’embryonnaires, que l’on y décèle. Le texte nous livre une image très critique du monde de la finance à une époque encore bien précoce pour ce genre de réflexions sociologiques. Un autre trait notable est l’insistance avec laquelle l’auteur, dont les connaisseurs avertis de la biographie du fils savent l’engagement dans le socialisme, s’applique à transcrire le langage populaire des campagnards escovillais. Ce réalisme sans concessions envers la bourgeoisie conquérante et qui, par contre, s’émeut des malheurs des pauvres gens, se rattache à la sensibilité et à la méthode de travail d’Émile Zola, autre Italien francisé; mais on ne saurait lui dénier une certaine originalité propre, une vibration d’authenticité, un mérite d’humanité.

D’ailleurs ce roman se tient malgré tout et on peut le déclarer lisible, à part l’intérêt indirect qu’il présente de toutes façons en tant que document à teneur autobiographique se rapportant au père de l’écrivain autrement connu et maître spirituel vénéré par un public restreint en France et en Italie.

Je conclus cet avant-propos par un remerciement à l’adresse de Gabriël Maes, qui m’a quelque peu secouru en matière de dernière lecture et révision du texte dactylographié.

 

 

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Chapitre 1

 

Dans un des nouveaux et lumineux immeubles qui, à quelques pas du Bois de Boulogne, bordent l’avenue Henri Martin, habitait au premier monsieur Louis Grenot, conseil technique des Manifactures de l’Etat, industriel que les agences de renseignements donnaient pour très honorable et comme méritant un bon crédit. Monsieur Louis Grenot était à la fois fabricant de papier à l’étranger et membre de divers conseils d’administration en France, en Belgique et en Angleterre; il était, de plus, président du conseil d’administration de la Banque Universelle des Valeurs de placement.

Agé d’une soixantaine d’années, de taille au-dessous de la moyenne, mais tout d’un bloc et portant beau, monsieur Grenot ajoutait à la prestance de son allure et au prestige de ses nombreux emplois et de ses multiples décorations le charme d’un abord sympathique et accueillant. Il avait toutes les apparences d’un travailleur assidu et tenace qui, non sans peine, avait dompté la fortune et qui, fier du passé et sûr de l’avenir, jouissait en souriant du luxe battant neuf que lui imposait sa haute situation sociale.

Peu de mois auparavant, il occupait encore avec sa famille un appartement modeste de la rue de Dunkerque, dont le choix lui avait été dicté par sa proximité de la gare du Nord où l’industriel prenait souvent le train  pour se rendre à une usine située en Belgique. Mais son rayonnement d’étoile de première grandeur du monde de la finance ne lui avait pas permis de s’en tenir à tant de bourgeoisisme obscur et ladre: son élection à la présidence de la Banque Universelle datait de quinze jours à peine quand l’administrateur délégué, monsieur le comte de Cagny d’Argences, le prenant amicalement par le bras, lui tint le propos suivant: «Vous n’ignorez pas, mon cher président, vous excuserez mon audace de vous parler aussi franchement, vous n’ignorez pas, dis-je, que tout le succès de nos affaires est dans la réclame qu’on leur fait. Or notre nom, notre honorabilité, notre fortune personnelle sont parties essentielles de cette réclame et vous savez bien que la base de tout cela est dans l’adresse, le montant du loyer et même les bonnes grâces du concierge. Vous avez deviné où je veux en venir. Rue de Dunkerque!… Ça sonne mal … Avenue du Bois, rue Spontini, avenue Malakoff: voilà qui est digne de votre qualité et de vous. Car vous avez le don et l’art, mon cher président, d’entraîner et même d’ameuter toutes les sympathies: vous étiez né pour de grandes destinées avec votre intelligence et votre fermeté rares et, maintenant que vous touchez enfin au but, il faut que le cadre soit à votre hauteur. Vous y penserez; faites le cas que vous voudrez de mon avis avant tout amical. Je me sauve, car j’ai un rendez-vous».

Le comte de Cagny d’Argences avait parlé tout d’une haleine; c’était un homme nerveux, toujours pressé: grand, assez distingué malgré l’embonpoint et les stigmates du bon vivant qui frise la cinquantaine, il avait conservé des vingt années qu’il avait passées à l’armée en qualité d’officier dans les cuirassiers une cambrure et une tenue irréprochables. Très riche par suite de son mariage, mais d’appétits insatiables, il était toujours à l’affût de la grasse somme à gagner et de la jolie fille à séduire.

Louis Grenot le retint: «Une minute, mon cher ami! J’ai devancé votre conseil; j’ai déjà vu des appartements dans le quartier que vous me signalez et crois avoir trouvé avenue Henri Martin, mais le tout est de persuader ma femme et de lui infuser l’effort du déménagement ou plutôt de l’emménagement, car nos vieux meubles vont être sacrifiés. Autre chagrin pour elle! Or, mon cher comte, la fermeté que vous vantiez tout-à-l’heure me manque quand il s’agit de lui faire de la peine. Et puis tout cela me coûtera fort cher et le baromètre des affaires n’est pas à la hausse. – Allons, allons, mon cher président», repartit le comte, «tout s’arrange; vous avez, nous avons les syndicats et des bénéfices dans les filiales, c’est une avance que vous retrouverez. Quant à madame Grenot, elle vous rend sans aucun doute votre affection et se résignera, même douloureusement, à faire ce que vous jugez vous-même indispensable à l’éclat de votre situation, d’autant plus que, si vous le voulez, elle n’aura à s’occuper de rien du tout. Maple & Co. fournit et met tout en place avec un chic incomparable. Allons! Je m’en vais. Au revoir. A demain». Venant de la rue Taitbout, siège de la Banque, ils étaient arrivés, en suivant la rue Lafayette, à la hauteur de la rue Saint Georges. Le comte héla un fiacre qui passait et donna au cocher l’adresse de la rue du Havre, qu’il changea en cour de route et à peine son cher président disparu, en celle de la rue Victor Massé où il avait rendez-vous avec une grisette.

Louis Grenot l’avait suivi jusqu’au moment où il eut fermé la portière d’un sourire et d’un regard indéfinissables. De l’admiration pour son galbe et son audace s’y mêlait à beaucoup de mépris pour les mobiles inavouables de son avidité et pour les maladresses dont, l’esprit troublé par la fête, il s’était rendu coupable. Encore ce mépris était-il empreint de complaisante indulgence, car ces maladresses, en donnant barre sur lui, permettaient à Grenot d’accroître les pouvoirs de sa présidence et de prévoir le jour où personne ne s’opposerait à sa toute-puissance officielle à la Banque.

On était à la mi-novembre et l’aiguille de l’horloge pneumatique du carrefour Drouot marquait huit heures. De gros nuages obscurcissaient le ciel et une pluie fine et froide enveloppait tout d’une tristesse profonde: le fracas des tramways et des voitures allait en diminuant avec la fin de la journée et la fermeture des magasins. Louis Grenot, qui marchait inconscient de ce qui l’entourait, l’œil perdu dans le vague de sa pensée, eut un sursaut. Une de ces accalmies, subites et rapides, dues au hasard et dont tout flâneur parisien a été le témoin, même dans les rues les plus fréquentées, venait de se produire à cet endroit. On eût dit un temps d’arrêt dans la respiration haletante d’un géant dont la journée d’âpre labeur touche à sa fin et qui, presque épuisé, reprend haleine pour un dernier effort. Grenot eut le sentiment, prompt comme l’éclair, d’une solitude absolue dans l’obscurité d’un cachot qu’illuminerait à peine un soupirail. Il se reprit aussitôt, chercha une auto qu’il finit par découvrir et, ayant jeté au chauffeur son numéro de la rue de Dunkerque, il s’y enfonça frileusement et retrouva bientôt, tout en roulant, le fil de ses réflexions.

Il revoyait toute sa vie. Il était le fils unique de braves bourgeois de Saint-Flour qui tenaient commerce d’épicerie et vivaient avec la plus stricte économie: toute leur ambition tendait à lui donner, avec une instruction suffisante, les moyens de trouver sa voie dans quelque profession libérale. Le jeune Louis n’avait pas trompé leur attente. A seize ans il sortait pour la dernière fois couronné de lauriers du collège de sa ville natale et était reçu peu de jours après bachelier ès sciences. Ayant résolu d’être ingénieur et de passer pour cela par l’Ecole Centrale, il demanda et obtint de se rendre à Paris. Ses parents le virent partir avec douleur, mais il reviendrait aux vacances respirer l’air natal et plus tard s’établirait sans doute dans ce beau pays d’Auvergne à la tête de quelque entreprise fructueuse. Il serait la gloire et la consolation de leurs vieux jours. Il revint en effet avec enthousiasme chaque été, rapportant chaque fois la nouvelle de brillants succès et finalement le diplôme d’ingénieur. A Paris, dans une chambre au sixième que lui sous-louait rue de Condé un marchand de bois et de charbons, cousin éloigné, il étudiait avec une ténacité irréductible qui devait dans la vie le faire triompher de tous les obstacles. Rien ne le détournait de son application au travail, ni les camarades dont il ne fit jamais des amis, ni l’attrait de la débauche crapuleuse que lui eût seule permise la modicité de ses ressources, ni même, il faut bien le dire, les emballements intellectuels qui entraînent tant de jeunes gens exubérants, ardents ou simplement généreux dans les disputes et les bagarres littéraires, politiques ou sociales. Tout l’horizon du jeune Grenot était borné, en dehors de ses épures et de ses x, à l’amour sincère, profond, inébranlable comme un roc, qu’il avait voué à sa compatriote Céline Machicour, dont le portrait, tout son encouragement et tout son bonheur, figurait en bonne place sur la table de travail en bois blanc entre ceux de son père et de sa mère. Les Machicour s’étaient établis boulangers près de l’épicerie de ses parents peu de temps avant sa naissance et avaient eu leur fille unique un an plus tard, de sorte qu’il l’avait toujours connue, prenant part à ses jeux, l’accompagnant dans ses promenades et s’intéressant à tout ce qui la touchait avec une sollicitude d’instinctive et fidèle sympathie qui devint avec les années une affection, puis un amour sans bornes. Machicour était mort jeune encore, exténué par le travail du pétrin et la chaleur de son four; et sa veuve, pleine de tendresse et de dévouement pour leur fille qui venait d’avoir dix ans, avait continué les affaires: elle nouait à peine les deux bouts, devant désormais payer la main d’œuvre si pénible qui avait broyé son pauvre défunt, mais au moins conservait-elle ainsi sans les entamer les quelques économies amassées jusque-là, une vingtaine de mille francs, qu’elle destinait pour moitié à la dot de sa chère enfant et pour moitié à la toute petite rente qui lui suffirait pour vivre quand elle n’en pourrait plus.

Céline Machicour était à vingt ans la plus belle fille de Saint-Flour: une superbe brune au teint mat, gracieuse bien qu’un peu massive, et sa taille, au-dessus de la moyenne, dépassait celle de Louis qui, lui, était resté petit. Elevée dans la plus stricte économie et même dans la gêne, elle n’avait fait que des études primaires et savait tout juste lire, écrire et compter, mais c’était une ménagère de premier ordre, veillant à tout dans la maison, sachant le prix de toute chose à un centime près et estimant la besogne de chacun à son exacte valeur.

Le jeune ingénieur, maintenant âgé de vingt-deux ans, avait senti, depuis qu’il y avait fait allusion devant eux, l’hostilité sourde et craintive de ses parents à l’union qu’il projetait, et cette opposition mal dissimulée ne faisait qu’accroître son ferme propos d’épouser au plus tôt Céline. Il comprenait pourtant les raisons d’affection qui poussaient les siens à ne pas approuver son choix: ils avaient rêvé, en bourgeois fiers de l’objet unique de leurs sacrifices, de leurs soins et de leur épargne, un parti autrement brillant pour leur fils. Sans compter leurs économies accumulées sou à sou et s’élevant à près de cent mille francs qui lui reviendraient un jour, son titre d’ingénieur, joint à son aptitude au travail et à la régularité de sa conduite, lui assurait un avenir très enviable; il avait bien le temps, pensaient-ils, de se mettre en ménage, et, étant bien de sa personne malgré sa petite taille, il n’aurait plus tard que l’embarras du choix entre tant de jeunes filles, riches et jolies. Mais, si douloureuse que lui fût l’idée de transformer en orage le premier nuage qui eût assombri leurs rapports, Louis n’hésita pas: il alla droit au but et posa carrément à son père la question de son mariage avec Céline dans le plus bref délai possible. Monsieur Grenot père se fâcha d’abord et refusa net son consentement, puis, voyant que l’entêtement de son fils était irréductible et que l’angoisse de leur désaccord lui enlevait le sommeil et menaçait sa santé, il finit par céder de mauvaise grâce. Le mariage eut lieu sans grande pompe et Louis s’en retourna à Paris avec sa Céline adorée, bien décidé à ne pas s’établir en Auvergne et à ne pas exposer sa femme aux heurts inévitables que l’intimité forcée eût amenés entre elle et les siens.

Toutefois sa piété filiale s’était accrue avec la victoire qu’il avait remporté sur eux: aussi ne manqua-t-il jamais, tant qu’ils vécurent, de venir passer chaque année quelques semaines dans la jolie petite campagne où ils s’étaient retirés et refusa-t-il toujours les emplois lucratifs qu’on lui offrit en Amérique, malgré l’ambition têtue et le désir effréné de s’enrichir qui n’étaient dominés en lui que par son immense tendresse pour sa femme.

Celle-ci, quand ils se rendaient en Auvergne, allait demeurer chez sa mère qui, elle aussi, avait cédé son fonds de commerce et vivait chichement dans un petit village des environs de Saint-Flour, mais la pauvre femme était toujours gaie, car elle mettait tout son bonheur dans l’heureuse union de sa fille chérie.

Ce tribut payé aux joies familiales et aux souvenirs de leur enfance et de leurs parents, les Grenot avaient vécu exclusivement l’un pour l’autre, elle tenant avec économie le ménage, lui luttant pour la vie dorée qu’il rêvait pour elle et pour lui-même. Ses débuts et sa carrière avaient été pénibles: longtemps contremaître, avec le titre de sous-directeur, dans une usine de la plaine Saint-Denis, puis directeur dans diverses entreprises aux environs de Paris, ses appointements étaient relativement maigres et ses patrons pour la plupart fort exigeants; toutefois il n’en conçut ni aigreur, ni haine, car il avait conscience d’être lui-même un vainqueur sans scrupules: il s’acharnerait simplement à renverser les rôles et à devenir d’exploité un exploitant. Mais la volonté, l’audace et l’esprit de suite ne suffisent pas pour atteindre au succès et tant de qualités ne servent à rien sans l’occasion, fille du hasard. Or Louis Grenot n’acquit son indépendance, ce tout premier pas vers les cimes sociales, que quand il put unir à ses économies la fortune de ses parents défunts; il en consacra une partie à l’achat en Belgique d’une fabrique de papier dont le propriétaire, ayant fait fortune, voulait se retirer des affaires. De longues années s’étaient écoulées depuis qu’avec une persistance trop souvent déjouée par les circonstances, il marchait les yeux fixés sur son rêve et il était encore loin du but qu’il avait assigné à son ambition. La soif de domination et de richesses restait inassouvie; de plus, Céline serait bientôt une vieille femme et l’empreinte indélébile de la médiocrité aurait sous peu achevé son œuvre et fermé son cœur et son esprit à toutes les jouissances d’une existence élégante et supérieure. Cette crainte était un autre sujet d’angoisse pour Louis Grenot, car rien ne l’avait jamais détourné de l’exclusivité jalouse et presque farouche de son affection pour elle, pas même le souci de l’éducation et de l’avenir des quatre enfants qui leur étaient nés, souci qu’il avait accepté sans récriminations et sans enthousiasme comme un devoir et une nécessité sociale. De ces quatre enfants: l’un était mort en bas âge; l’autre, pris de la fièvre de l’or, était parti pour l’Alaska sans jamais plus donner de ses nouvelles; le troisième, poète à ses heures, avait épousé contre la volonté de son père, oublieux de son propre passé, une pauvre ouvrière et en avait un enfant que les grands-parents refusaient de recevoir, mais on lui servait des appointements modestes comme fondé de pouvoirs et directeur de la fabrique de papier; le quatrième, enfin, était le benjamin de sa mère et conséquemment de son père, aussi lui passait-on toutes ses fantaisies: intelligent et ayant fait d’assez bonnes études, il ambitionnait d’arriver vite dans le sillage de son père à une situation brillante et en avait conçu d’avance une morgue et une suffisance qui déparaient ses qualités de fils apparemment dévoué et de jeune homme rangé et élégant.

Louis Grenot était donc à ce dernier tournant de l’existence où un ambitieux de sa trempe, qui juge avoir jusque-là raté sa vie, voit avec une amertume et un dépit profonds s’effeuiller ses dernières années de verdeur et d’activité et ses dernières lueurs d’espérance dans l’avenir rêvé, quand un des courtiers qu’il employait à la recherche de débouchés pour son industrie le mit en rapport à Bruxelles avec l’un des administrateurs d’une des sociétés filiales de la Banque Universelle des Valeurs de placement, banque qui publiait à Paris quatre journaux financiers hebdomadaires tirant ensemble à près de cent vingt mille exemplaires de quarante-deux pages. Cet administrateur l’invita à prendre des actions de cette banque, dont il vantait le grand succès et qui voulait élever son capital de quatre à dix millions: il obtiendrait ainsi qu’on imposât à l’imprimeur, lors du renouvellement de son contrat, l’obligation de se fournir de papier à son usine à un prix avantageux pour lui; en même temps il serait nommé administrateur de la Banque, surveillerait l’emploi de ses fonds, entrerait dans mille combinaisons fructueuses et participerait aux émissions, dont il recueillerait des parts de fondateur et, en tous les cas, de nouveaux jetons de présence en se laissant élire membre du conseil des sociétés nouvelles.

L’industriel vit aussitôt le parti qu’il pourrait tirer d’une offre pareille: la fortune, la grande fortune tant convoitée lui apparut fulgurante, scintillante, éblouissante, à portée de sa main fébrile; il demanda à réfléchir, mais son siège était fait et sa résolution prise. Il accepta, il accepta en dépit des détails de caractère douteux qu’il recueillit sur les origines, la formation et la direction occulte de la Banque Universelle des Valeurs de placement. Une note, entre autres, des agences l’informait que celui qui tenait tous les fils de l’organisme financier objet de sa demande de renseignements et auquel on donnait le titre de «conseiller financier» avait été condamné à plusieurs années de prison pour infraction à la loi sur les sociétés; mais, s’il demanda des explications à l’administrateur qui lui avait ouvert tant d’horizons enchanteurs, ce ne fut que par acquit de conscience et pour s’entendre dire, comme il le souhaitait, qu’il ne s’était agi que de distribution de dividendes fictifs, pécadille d’usage courant et dont la sanction n’était qu’un accident exceptionnel auquel avaient échappé tous les princes de la finance et une foule de malins. Il se promettait du reste dans son for intérieur de ne point se compromettre dans le labyrinthe où il allait s’engager et de prendre ses précautions en homme averti pour que le fil d’Ariane qui l’y guiderait ne le menât à rien de fâcheux. Sa volonté de fer, sa confiance en lui-même, sa facilité d’assimilation et sa grande expérience des affaires lui étaient garants du succès; il voulait dominer et il dominerait en maître la nouvelle situation qui lui serait faite. Il versa donc le quart des deux cent mille francs d’actions, qu’on lui avait demandé de souscrire en lui assurant qu’il n’aurait jamais à verser les trois autres quarts, soit cinquante mille francs qu’il comptait rattraper l’année suivante sur ses fournitures de papier.

Depuis, tout avait marché à souhait suivant ses vœux et suivant ses désirs. Rapidement au courant de tout le mécanisme compliqué de la Banque, il prit dans son conseil une place de plus en plus prépondérante jusqu’à en être nommé président, et cela grâce à l’appui de monsieur Le Tellier, de ce conseiller financier énigmatique et tout-puissant dont il s’était défié tout d’abord, mais qui l’avait séduit par de nombreux services joints à mille marques de sympathie, d’estime et même de déférence. Ne l’avait-il pas, dès ses débuts, sauvé d’un mauvais pas en l’avisant du danger qu’il courait en passant ouvertement un contrat avec l’imprimeur pour la fourniture du papier des journaux: il allait contrevenir sans le savoir à l’article 40 de la loi de 1867 sur les sociétés, qui interdit aux administrateurs de prendre ou de conserver un intérêt direct ou indirect dans un marché fait avec la Société ou pour son compte, et s’exposer éventuellement à des recours et à des ennuis dont la gravité n’était pas douteuse. Le Tellier, qui n’avait écouté autrefois que d’une oreille distraite ce projet de fourniture, projet qui ne rentrait pas, avait-il dit, dans le cadre de ses attributions et de ses aptitudes, était survenu par un hasard providentiel au moment de l’échange des signatures, y avait fait surseoir sous un prétexte quelconque et dans les quarante-huit heures avait trouvé l’homme de paille nécessaire: l’urgence des circonstances (car les premières commandes étaient prêtes et l’imprimeur pressé) l’avait contraint à garantir personnellement à cet homme de paille une commission assez forte que Grenot de son côté s’était engagé aussitôt par simple lettre à lui remettre, mais le contrat n’en restait pas moins avantageux encore et monsieur Le Tellier avait toute sa reconnaissance. Elle ne fit que s’accroître par le fait que Le Tellier l’avait ensuite favorisé de toutes les façons, l’imposant comme administrateur dans toutes les sociétés fondées par lui avec l’aide des journaux et lui réservant une place dans tous les syndicats de lancement d’affaires.

En deux ans Louis Grenot s’était enrichi de plus d’un demi-million et, en même temps, de nombreuses décorations françaises et étrangères venaient flatter sa vanité, car la puissance de placement de la Banque ne lui laissait que l’embarras du choix entre les entreprises à court d’argent du monde entier et il n’est personne qui ignore que le hochet, qui ne coûte rien à ceux qui en disposent, est un moyen irrésistible d’entraîner la préférence des gens hésitants. Là encore il était l’obbligé de Le Tellier qui, dans les pourparlers nécessaires à la conclusion des contrats de lancement et de publicité, n’avait jamais négligé pour lui ce petit côté de la question.

Louis Grenot avait revu tout ce long passé en un rapide coup d’œil et le couronnement de ses efforts, restés si longtemps stériles, lui apparaissait magique et incroyable comme une vision des Mille et une nuits. Il lui souriait comme un enfant à un conte de fées. Il y avait bien une ombre à ce tableau resplendissant: la clientèle ne donnait plus avec le même ensemble depuis un mois; mais monsieur Le Tellier affirmait que ce n’était qu’une conséquence passagère du retour des vacances et des changements d’adresse.

L’auto, s’arrêtant, le ramena au sentiment de la réalité. Il songea qu’il allait falloir préparer sa femme à changer d’appartement et de quartier comme il l’avait décidé et qu’il devrait prendre mille ménagements pour le lui faire accepter sans trop de chagrin. Et, malgré la conviction qu’elle serait un jour satisfaite et heureuse du luxe dont il voulait l’entourer, il vit clairement que le charme de leur longue médiocrité ne serait rompu pour elle qu’au prix d’un effort douloureux. Elle lui apparut un peu pâle, les épaules soulevées par un frisson de contrariété résignée dont elle était coûtumière et les yeux en pleurs: il eut la prescience qu’elle en ferait une maladie et c’est en tremblant qu’il ouvrit la porte en murmurant: «Pauvre Céline!».

 

 

 

Chapitre 2

 

Monsieur Le Tellier était l’âme de la Banque Universelle des Valeurs de placement. Fûté, entreprenant et audacieux, il avait le verbe châtié et élégant du Poitou, son pays d’origine. Malgré un corps épais et bedonnant sur des jambes trop courtes et les coliques épatiques qui le torturaient avec une fréquence qu’augmentaient les années, il portait gaillardement ses soixante-huit ans révolus, et ce d’ordinaire avec une certaine recherche. Il ne craignait pas pourtant de faire un accroc à l’esthétique en couvrant l’hiver sa calvitie presque entière sous une toque de soie noire toute neuve, toute ronde et toute droite, en forme de boisseau. La grosse tête de paysan madré, dont la complexion rougeaude aurait déteint dans un cachot, était comme illuminée par deux petits yeux bleu foncé pétillants de malice et d’une attraction magnétique extraordinaire. Quand il parlait et qu’il fixait son interlocuteur, on eût dit un gros félin ronronnant agréablement et hypnotisant sa proie. Toujours de sang-froid même quand il blêmissait de colère, il sortait posément les griffes de sa patte de velours et pénétrait au cœur de son adversaire d’un mot acéré et blessant. Son attitude onctueuse et paternelle, qui ne se démentait pas, rappelait cette extraordinaire incarnation du Vautrin de Balzac qu’est l’abbé Carlos Herrera.

N’ayant fait que des études sommaires, il avait débuté à dix-sept ans comme commis dans une grande institution parisienne de crédit, où la vivacité de son esprit, sa mémoire surprenante et son grand sens des affaires ne tardèrent pas d’attirer l’attention de ses chefs à une époque où l’employé de banque n’était pas noyé comme aujourd’hui dans un flot de ses semblables que la division nécessaire du travail a transformés en manœuvres de la plume. Aussi fut-il bientôt attaché au cabinet, puis secrétaire du gouverneur de l’institution en question. Gâté par la nature et par les événements, Le Tellier voyait donc à vingt-cinq ans se dérouler devant lui une carrière toute unie et sans à-coups dont tout autre, moins aventureux et moins dominateur, se fût contenté avec joie, mais il avait dans le sang un besoin d’absolue suprématie joint à une fièvre effrénée de spéculation; non de la spéculation qui frise le jeu de hasard, mais de la spéculation de grande envergure et où il voulait mettre toutes les probabilités de son côté. En présence de sa facilité de travail, de sa compréhension des dossiers qu’on lui soumettait et de la lucidité de ses rapports, on s’était vite habitué à lui confier toutes les études financières d’une certaine importance; ces études lui ouvrirent mille horizons sur la façon de lancer les affaires et de cuisiner les émissions. Aussi demanda-t-il sa mise en disponibilité pour des motifs futiles et le vit-on peu après s’établir banquier rue de Port-Mahon avec quelques milliers de francs empruntés à des amis: il publia alors sa première feuille hebdomadaire de quatre pages, tout entières de sa prose à part la cote des principales valeurs.

Son style d’une bonhomie qui ne tombait jamais dans la trivialité et ses arguments empruntés à une logique pleine de bon sens captivaient le lecteur et le préparaient à écouter ses conseils intéressés. Il n’y avait pas alors cette éclosion de journaux financiers qu’on a vu depuis, cette nuée de périodiques hebdomadaires de tous les formats et de toutes les convictions, depuis celle du lanceur de sociétés qui veut persuader aux capitalistes la supériorité des valeurs qu’il leur propose jusqu’à celle du professionnel du chantage qui, tant qu’on ne l’a pas payé pour se taire, les dissuade d’y souscrire. De telles publications, beaucoup plus rares, étaient en conséquence entourées de moins de scepticisme et de moins de défiance. La feuille d’Edmond Le Tellier fit fureur. Soutenue par le succès, sa verve attégnit des envolées qui sont restées des modèles du genre et ses Lettres aux rentiers, entre autres, seraient autrement dignes d’un recueil que la plupart des élucubrations épistolaires dont on inonde le public. Il ne s’acquit pas seulement par la force de son talent des sympathies et des amitiés, mais il souleva même des enthousiasmes et des fanatismes, tout extraordinaire que le fait puisse paraître en matière de finance: il avait l’art, en effet, de pénétrer au sein des événements dont le marché est le reflet et d’y trouver l’occasion du sourire satisfait ou ironique ou du sanglot pathétique et discret qu’appelait l’âme du lecteur. Il avait le style prenant. Les bourses se délièrent avec les cœurs et l’on afflua dans la caisse du petit banquier de la rue Port-Mahon. Le choix de ses premières affaires avait du reste été particulièrement heureux et il put, tout en contentant à peu près sa clientèle, s’adjuger sous forme de participations dont l’argent de ses déposants fit les frais, de parts de fondateur et de commissions, des sommes qui, en moins de trois ans, portèrent sa fortune personnelle à près de deux millions. C’est alors qu’il conclut un mariage de raison dans le monde clérical, dont les noms à particule et les blasons servaient et ont fréquemment servi depuis à couvrir d’un lustre trop souvent plus intéressé que prudent et honorable l’administration d’entreprises financières de toute espèce. Sa femme était une jeune personne insignifiante tant au point de vue physique qu’au point de vue intellectuel, mais riche et d’une piété qui allait jusqu’à la bigotterie la plus pointilleuse. Aussi, sûr d’elle et sûr de lui-même, car il savait pallier par une séduction irrésistible l’autorité absolue qu’il entendait exercer sur son entourage, il eut le geste généreux, que tous approuvèrent, non seulement de ne vouloir point toucher à la dot de sa femme, mais d’y joindre une forte somme de façon à lui assurer un bien dotal de cent mille livres de rente.

On était au lendemain de l’exposition universelle de 1867, dans cette période d’épanouissement, de prospérité insouciante et joyeuse qui marqua la fin de l’empire, s’épancha dans les flonflons légers, spirituels et gais des opérettes d’Offenbach et fut l’accalmie vibrante de soleil et de vie qui précéda l’orage. L’ancien professeur de français à Londres devenu empereur avait conclu avec l’Angleterre les traités libre-échangistes de 1860 qui furent le principe d’un essor commercial et industriel sans précédent; la construction des principales lignes de chemin de fer rapprochaient chaque jour davantage les distances et les peuples; les campagnes d’Italie et de Crimée étaient terminées à l’avantage et à l’honneur de nos armes; l’annexion de Nice et de la Savoie ajoutait à la couronne impériale un fleuron d’un prix inestimable et la conquête de l’Algérie enfin pacifiée mettait fin aux combats cruels qui depuis 1830 l’ensanglantaient et coûtaient la vie à tant de braves gens. Enfin les grands travaux qui, sur l’initiative et sous la direction supérieure d’Haussmann, transformèrent Paris et étonnèrent le monde complétaient tant d’éléments économiques favorables par celui d’une fébrile activité locale. Le Tellier profita largement de circonstances si heureuses, mais son esprit, insatiable de lucre, de domination et d’accaparement le porta à échafauder sans trêve une entreprise sur l’autre et à se laisser souvent séduire par des projets mal étudiés: il voulait en effet tout décider lui-même et, le temps lui manquant pour un examen approfondi des affaires qu’on lui présentait, il s’en rapportait à son flair, à son étoile et inconsciemment à ceux qui le flattaient, car il était extrêmement vaniteux.

D’un autre côté, il ne voulait prêter le flanc à aucun commérage de la part de son personnel, tant pour sa dignité et son prestige que par crainte des professionnels du chantage, que l’envie, qui consacre les renommées, lui avait jetés aux trousses. Aussi dissimulait-il et négligeait-il de signaler à sa comptabilité certaines opérations peu scrupuleuses, s’en fiant à sa mémoire remarquable qu’il finit, à force d’en abuser, par rendre infidèle. Bref, malgré un mouvement de fonds annuel colossal, la guerre le surprit sans réserves d’espèces dans un écheveau inextricable et le précipita en plein désarroi. Le Tellier, écrivain de premier ordre et éminent créateur de sociétés, mais brouillon par tempérament et par présomption de vouloir trop embrasser, était un déplorable directeur de banque. Tout ce qu’il avait construit trop à la hâte s’écroula piteusement dans le saisissement de surprise et d’effroi et le cri de douleur qui paralysa la vie économique de la France et de Paris au lendemain de nos premières défaites. Aussi invoqua-t-il son patriotisme pour obtenir, grâce à ses hautes relations dans le monde officiel, de faire partie d’une mission secrète en Belgique: on craignait que la neutralité de ce pays ne fût violée par les Allemands et on voulait parer à ce danger, dans la limite du possible, par une énergique campagne de presse qui soulèverait les sentiments de fierté et d’autonomie des patriotes belges et pousserait l’opinion anglaise à imposer au gouvernement de la reine, en vertu du traité de garantie dont l’Angleterre était signataire, un veto préventif et absolu à toute tentative de ce genre. Le Tellier échappait ainsi aux dangers de l’enrôlement; de plus il s’associa, ce qui parut tout naturel, avec son fondé de pouvoirs pour qu’il veillât à la liquidation de ses affaires en son absence: ce fondé de pouvoirs était, comme tous ses employés, une de ses créatures; homme d’une cinquantaine d’années et d’une intelligence tout à fait ordinaire, il n’avait, quand il se l’était attaché, que des appointements de petit comptable pour nourrir une nombreuse famille, de sorte que son dévouement lui était revenu à bon compte. La liquidation fut désastreuse, mais tous en rendirent responsables le départ forcé du patriote Le Tellier et l’imbécillité de celui qu’il avait eu le malheur de charger de ses intérêts et qui l’avait ruiné en ruinant sa clientèle.

Pendant ce temps, l’exilé prenait son nouveau rôle au sérieux et sonnait à merveille dans la presse bruxelloise le rappel des grandes idées d’indépendance et de liberté et des liens qui unissaient la couronne du roi Léopold à celle de France que l’empereur, qu’on n’appelait plus que Badinguet avait usurpée à la suite de manœuvres odieuses et du coup d’Etat criminel du 2 décembre. Il s’adressait en même temps à la loyauté de l’Angleterre, garante de la neutralité de la Belgique, et à sa fidélité au souvenir des mânes de ses enfants morts côte à côte de leurs compagnons d’armes français devant Sébastopol. Le gouvernement provisoire lui attribua en partie le mérite du respect des frontières belges et le nomma chevalier de la Légion d’honneur.

Sa femme avait acheté un charmant hôtel avenue Louise, près du Bois de la Cambre, avec les rentes, accumulées jusque-là, de ses biens dotaux et ils y vivaient seuls, car leur mariage était resté stérile, dans l’aisance discrète et sans faste que comportaient les circonstances.

Toujours à l’affût de nouvelles combinaisons financières, Le Tellier n’avait pas manqué d’ailleurs d’élargir le cercle des relations qu’il s’était créées autrefois dans ce riche pays où son journal, dont la publication était maintenant suspendue, avait eu de nombreux lecteurs. Au moment où l’armistice fut signé, il usa de l’influence que ses prétendus services lui avaient acquise à l’ambassade et près des consulats pour faire donner à un Anversois une commande considérable pour le ravitaillement de Paris. L’Anversois s’était engagé à partager par moitié avec lui les profits de l’opération. Or le convoi de ces denrées arriva trop tard comme beaucoup d’autres, car la rapidité de réapprovisionnement de Paris dépassa toutes les prévisions. Le gouvernement le refusa et, comme le cas avait été étudié et prévu, les marchandises repartirent aussitôt pour Lille où elles furent vendues à un prix ne laissant qu’un dommage insignifiant. Or, la commande étant en règle et son objet périssable, ces simples constatations suffirent, à une époque où un désordre inévitable rendait tout contrôle impossible, pour ordonnancer le paiement du chargement dont la perte fut considérée comme totale. Le Tellier et son compère ramassaient ainsi près d’un million chacun. Ce coup de maître, qu’on se chuchota avec complaisance dans le monde des affaires, lui rallia l’admiration des gens peu chatouilleux à l’endroit des scrupules, gens dont le nombre est légion. On l’estimait malin et son crédit s’en trouvait augmenté sans mesure. Aussi au million gagné pour son associé, qui le lui confia sans hésiter, vinrent s’en ajouter tant d’autres, quand il fit appel à des commanditaires pour réédifier sa banque et lui adjoindre une succursale à Bruxelles, qu’il dut refuser l’argent.

Les années qui suivirent la libération du territoire furent employées par la France à panser ses plaies et à se refaire de ses désastres dans cette crainte énervante d’un nouveau conflit, qui fut entretenue par de continuels incidents de frontière et qui ne commença à se calmer qu’en 1875 grâce à l’intervention de la Russie. Pour Le Tellier, ce fut une ère de préparations: il publia dans un journal, qu’il fit paraître de nouveau, de vrais chefs-d’œuvre de style et de science financière illustrés par des appréciations si judicieuses et d’une indépendance si évidente qu’il vit son tirage augmenter avec plus de rapidité qu’il ne pouvait s’y attendre.

Toutefois, la modicité du prix de l’abonnement et la nécessité d’appuyer son talent d’une réclame suivie et coûteuse dans la presse ne lui laissaient, vu l’atonie des placements, que des bénéfices très restreints qui ne couvraient pas ses frais; ses commanditaires avaient fini par perdre confiance et se lamentaient avec aigreur quand enfin apparut en 1880 la manne tant désirée. Un réveil soudain et turbulent succéda au long sommeil réparateur de l’épargne et le porta au pinacle en justifiant ses prévisions. Sa vanité naturelle, que les mille coups d’épingle qu’il avait dû endurer sans sourciller avait exaspérée, ne connut plus de bornes. La Banque catholique, représentée par l’Union franco-romaine, était alors en lutte avec la Banque juive et avec les tendances anticléricales consacrées par l’échec du 16 mai et le cri de Gambetta: «Le cléricalisme, c’est l’ennemi». L’Union faisait remettre chaque année cent mille francs d’étrennes au pape par le directeur, du reste suisse et protestant, de sa succursale à Rome et son président du conseil, l’ingénieur Toubien, menaçait en Autriche l’influence à la cour des Fielgeld, les plus gros banquiers juifs de Vienne, par des projets grandioses de création d’institutions de crédit, de construction de chemins de fer et d’exploitation de mines dont plusieurs se réalisèrent. La spéculation s’en mêlant, les actions de l’Union atteignirent des hauteurs vertigineuses et il semblait que rien ne dût résister désormais à sa puissance. Le Tellier, influencé par les parentés de sa femme et ses relations antérieures, crut au succès de la Banque catholique et, enviant les lauriers de Toubien, âme de l’Union, il voulut, lui aussi, faire grand et créa, au capital de cinquante millions, le Crédit d’Europe. Il remboursa ses commanditaires belges en actions de la société nouvelle et employa les premières rentrées de l’émission qu’il lança dans le public et qui eut un plein succès à la construction rue d’Athènes d’un magnifique immeuble. Tout semblait lui sourire et il pensait tenir définitivement le succès. Aussi eut-il l’imprudence de distribuer des dividendes dès la fin d’un premier exercice que les frais considérables de premier établissement et l’attente des résultats encore incertains des participations en cours rendaient déficitaire. L’impunité ne lui paraissait pas douteuse et il voulait ainsi corser la prime qu’il avait provoquée à la Bourse sur les actions du Crédit d’Europe. Or, le vent qu’avait semé la Banque catholique déchaîna inopinément la tempête et le crack du commencement de 1882, qui s’abattit sur le marché comme un cyclone, brisa l’Union et balaya tant de fortunes, ne devait pas épargner et n’épargna pas Le Tellier. Appréhendé comme celui dont il avait voulu être l’émule, il se vit condamné, après quelques mois de détention préventive, à un an de prison pour distribution de dividendes fictifs, perdit ses droits civils et fut rayé de l’ordre de la Légion d’honneur.

Cette mésaventure lui fut très douloureuse, mais ne l’abattit pas: ses victimes faisaient chorus avec lui pour en accuser la répression vindicative et la rigueur injuste d’une politique jacobine, ennemie du parti de l’ordre, dont les champions donnaient au «vae victis» la forme légale en rappelant pour les besoins de leurs basses finalités des articles de loi désuets et violés par la pratique courante. Nous le verrons même plus tard profiter avec son habileté ordinaire de cette apparence indéniable de vérité pour justifier et faire justifier par ses complices la fausse position dans laquelle il allait se trouver désormais. Il n’entendait pas en effet se retirer du monde financier qu’il considérait comme sa raison de vivre et dont ses aptitudes spéciales et la force de l’habitude avaient fait un élément indispensable de son existence.

A peine sorti de Sainte-Pélagie, où il obtint la faveur de subir sa peine et où il profita de ses loisirs forcés, mais adoucis par tout le confort possible, pour lire, travailler et écrire, il acheta un journal à gros tirage, la «Revue critique des valeurs», et s’élança de nouveau dans la mêlée. Le rédacteur en chef de cette feuille, hebdomadaire et illustrée de caricatures, un professionnel du chantage admirablement documenté et doué d’une verve satirique qui faisait la joie de tous ceux qu’elle ne blessait pas, s’appelait Cigalet. C’était un maître et un vétéran du genre, bien que jeune encore, car il avait, avant la guerre et dès l’âge de seize ans, fait ses débuts très remarqués dans une revue de Bordeaux, sa patrie. Le Tellier, qui n’admettait aucune supériorité qui pût porter ombrage à la sienne et dont les hautes visées lucratives ne s’accordaient pas avec la note du journal, décida de s’en débarrasser au plus tôt: il lui dora donc la pilule de son mieux et lui promit monts et merveilles au cas où il réussirait certaines combinaisons en cours dans lesquelles il ne manquerait pas de l’associer, mais il invoqua la pénurie de la caisse du journal pour lui déclarer qu’à son grand regret il ne pourrait l’admettre dorénavant que comme rédacteur du dehors, rémunéré à la tâche. Il ne put du reste s’empêcher de lui faire remarquer que la forme de son talent était d’espèce inférieure, excellente pour l’attaque, mais impropre à la prise. Cigalet, très vexé de ce dernier trait, apprécia d’autant mieux à leur juste valeur les formules de politesse et les engagements verbaux de Le Tellier: il allait perdre non seulement ses cinq mille francs d’appointements fixes, mais aussi les mille profits provenant de la crainte du scandale et de la rançon de son silence, lui dont le corps petit et malingre et la figure en lame de couteau jaune et famélique disaient en majuscules les veilles prolongées, les luttes pour la vie qu’une nombreuse et lourde famille rendaient plus dures, les guet-apens où, laissé pour mort, il n’avait sauvé sa peau que par un heureux effet du hasard; il allait devoir quitter la tribune qui l’avait rendu célèbre et péniblement remonter ce rocher de Sisyphe, l’opinion, car son pseudonyme redouté était lié au journal. Ses yeux gris pailletés à reflets métalliques lancèrent à l’auteur de cette désolante perspective des éclairs de haine féroce et sans merci, mais il se contint par un effort de volonté et de possession de soi auquel son existence antérieure l’avait préparé: il accepta les offres qui lui étaient faites (c’était autant de gagné et il aurait toujours un pied dans la maison) et il sortit le sourire sur les lèvres et le cœur plein de projets de vengeance. Sa collaboration entravée par la nouvelle direction ne pouvait d’ailleurs être durable et il donnait bientôt sa démission pour faire paraître irrégulièrement une feuille de quatre pages que lui céda pour deux cent francs, mais sans lecteurs, un de ses rares amis. Ce dernier avait la spécialité de collectionner les journaux financiers en faillite et de publier un numéro de chacun d’eux de temps en temps à l’effet de ne pas en laisser tomber le titre dans le domaine public et de lui conserver tous ses avantages, jusqu’au jour où il trouverait acheteur. Cigalet possédait l’arme qu’il emploierait éventuellement pour combattre Le Tellier et il ne tarda pas à en faire usage. Celui-ci venait d’imaginer cette qualification de «conseiller financier» qu’il garda toujours depuis pour diriger en fait une société d’engrais et de produits chimiques qu’il avait formée de toutes pièces en mettant à sa tête des administrateurs à sa dévotion et en lui cédant par personne interposée un matériel d’occasion, moyennant une quantité d’actions d’apport dont la valeur s’élevait au décuple de la somme qu’il avait déboursée. Son journal, en portant aux nues cette affaire, ne se lassait plus d’alléguer des faits faux et de publier des souscriptions imaginaires pour en attirer de nouvelles. Dissimulé dans la coulisse du théâtre de marionettes dont il tenait tous les fils, n’était-il pas à l’abri de toute responsabilité et de tout danger? Mais il avait compté sans Cigalet. Celui-ci, en possession des adresses de la majeure partie des lecteurs de la «Revue critique des valeurs» dont il avait eu soin d’emporter la liste, leur envoya une circulaire regorgeant de fiel et cinglante d’ironie, où il leur dévoilait, en mettant les points sur les i, toutes les manœuvres de son ancien patron et les invitait à s’unir pour la défense de leurs intérêts; muni de leur pouvoir, dont il joignait une formule qu’il leur conseillait de lui retourner signée, il se chargerait, ajoutait-il, gratuitement de ce soin. Il signait bravement de son nom et de son pseudonyme d’autrefois précédé d’un «alias» en italiques. Le résultat de ce libelle accusateur fut foudroyant. Le Tellier n’eut que le temps de fuir à Bruxelles, tandis que ses complices étaient arrêtés. Condamné comme récidiviste à dix ans de prison par contumace, il jugea plus prudent de se réfugier en Grèce, où sa femme le rejoignit et où il vécut du reste princièrement jusqu’à la prescription de sa peine.

Toujours dévoré par la fièvre des affaires, il y étudia une suite de projets et y amassa un matériel considérable d’études et de rapports sur toutes sortes d’entreprises en Turquie, dans les Balkans, en Egypte, en Tunisie et même en Italie et en Espagne, mais, pour en tirer parti, il lui fallait Paris et la France et il dut se résigner à attendre l’heure du retour.

On le revit en Belgique d’abord: il revint habiter avec sa femme l’hôtel de l’avenue Louise; il s’y installa même définitivement, car il avait résolu d’établir à Bruxelles le siège social de la banque d’émissions qu’il voulait créer, siège social autour duquel graviteraient toutes les sociétés qu’il fonderait plus tard et dont la formation serait facilitée par le fait que la loi belge n’exige pour leur constitution que le versement du dixième du capital souscrit. La banque aurait d’ailleurs à Paris une succursale avec tous les organes de publicité nécessaires à ses fins et il y exercerait une influence suprême grâce à une surveillance constante des écritures et à des allers et retours fréquents qui ne l’effrayaient pas. Ces raisons plausibles et avérées en cachaient d’autres dont il gardait le secret. Cigalet, en lui donnant autrefois le croc-en-jambe qui l’avait forcé à émigrer si précipitamment et à se terrer à l’étranger, faisait d’une pierre deux coups; il assouvissait sa soif de vengeance et ramassait la clientèle de la «Revue critique des valeurs». Aussi s’était-il improvisé banquier, banquier de dixième grandeur, prudent, sans envolée comme sans enthousiasme, mais de tout repos. S’il excellait dans la satire qu’il avait dans le sang et qu’il pratiquait depuis si longtemps, le dithyrambe, même justifié, n’était pas dans ses cordes et lui semblait si ridicule quand il s’y essayait qu’il ne pouvait s’empêcher de rire de lui-même: ses analyses louangeuses, sobres et sèches, reflétaient inconsciemment le côté critique de son caractère qui continuait à dominer dans la rédaction de son journal: «Le réveil de l’Espagne». Or Le Tellier ne voulait pas que Cigalet découvrît aussitôt son retour et sa toute-puissance effective dans la nouvelle institution de crédit qu’il projetait. Les Le Tellier abondent en France et en Belgique et son nom ne figurerait pas parmi les administrateurs dont la loi exige la publicité, grâce à cette heureuse trouvaille de la qualité de «conseiller financier»; il avait soin de se faire appeler monsieur Le Tellier et son prénom, Edmond, était à peu près ignoré de tous; enfin, au lieu de porter toute sa barbe comme autrefois, il se faisait raser et ne conservait que sa moustache qui, de noire, était devenue blanche. Il y avait donc des chances pour que sa rentrée dans le monde de la finance parisienne passât inaperçue jusqu’au jour où de brillants succès, qu’il escomptait, rendraient tout assaut de la part de Cigalet ou des autres inoffensif. Toutefois un tel plan exigeait beaucoup de discrétion, de tact et de temps. Il n’y avait pas à songer à ses anciens commanditaires belges: la plupart étaient morts et les survivants n’avaient pas à se louer de lui; il lui fallait des associés nouveaux dont il ferait la fortune pour les tenir à sa merci. La tâche était ardue et ce ne fut qu’après de longs mois de vaines recherches qu’il imagina de prendre comme secrétaire un Israëlite du nom de Koning que le hasard lui fit rencontrer à diverses reprises en chemin de fer. Cet Israëlite, d’une trentaine d’années, exerçait la profession de commis voyageur en tissus: il l’étonna par la netteté de ses idées, la clarté de son verbe et sa connaissance de la cote qu’il n’étudiait pourtant qu’en amateur par goût atavique et non par esprit de lucre, car il était pauvre comme Job. De ce beau type sémite dont la taille, la force et la placidité des traits accentués du visage en imposent, Koning était, de plus, liant sans être obséquieux et d’une curiosité toujours éveillée qui n’allait pas pourtant jusqu’à l’indiscrétion de beaucoup de gens de sa race. Le Tellier, qui avait du flair, avait trouvé son homme; il se l’attacha et mit à le façonner toute la peine, toute la sympathie et toute l’affection d’un artiste pour son œuvre. Un an plus tard, Koning s’établissait banquier rue Royale avec la commandite occulte de Le Tellier qui l’appuyait de ses conseils et guidait avec circonspection ses premiers pas dans la carrière financière: l’élève surpassa le maître, réglant ses lancements et ses opérations au gré des événements et se mettant habilement à la remorque des courants favorables et des vainqueurs du jour dont il se fit l’ami. En moins de cinq ans il acquit une notoriété flatteuse et fonda l’«Union de la traction», au capital de cinq millions, qu’il éleva à douze millions par étapes successives. L’«Union de la traction» était destinée à créer et à alimenter à l’étranger des entreprises de transport local. Koning allait maintenant pouvoir rabattre vers son protecteur, qui souvent recevait la clientèle pour lui, les éléments dont il avait besoin pour ses grands projets. C’est ce qu’il fit de tout cœur: il estimait et admirait l’homme qui, l’ayant compris, l’avait tiré de la misère pour l’élever à un haut rang social et, sans épiloguer sur les raisons qui avaient pu dicter sa conduite, il lui gardait toute sa reconnaissance et tout son dévouement. Du reste il comptait trouver dans l’organisme en projet une publicité peu coûteuse et précieuse pour ses propres affaires. Il employa donc toute son influence devenue considérable à rallier les quatre millions nécessaires à l’institution de crédit rêvée par Le Tellier et y réussit.

Cette institution de crédit fut constituée à la fin de 1900 et prit le nom de «Banque belge et française de placements». Son conseil d’administration était trié sur le volet, décoratif et, confiant en Koning, il ne demandait qu’à toucher des jetons de présence et à se fier à la direction et au génie de son conseil financier. Pour expliquer son étrange réserve à ceux qui se montraient curieux, ce dernier ne craignait pas d’avouer, ou plutôt de faire avouer par Koning, sa première condamnation due à une guigne brutale et à l’injustice des hommes: cette franche explication apaisait toutes les inquiétudes et lui attirait même cette sympathie muette qui se traduit par une vigoureuse poignée de main et un regard attendri, auxquels il ne se trompait pas et répondait par la même mimique. Quant aux conditions de son concours, elles conciliaient tous les suffrages: il ne demandait qu’une ristourne insignifiante sur les placements et, passant pour très riche, plus riche encore qu’il ne l’était réellement, les gens sans malice et prévenus en sa faveur qui l’entouraient n’y voyaient que le désir d’employer avec profit ses propres capitaux et de satisfaire par dilettantisme à ses goûts pour la finance. Il se rendit enfin à Paris, qu’il revit après quinze ans d’absence avec un frémissement de joie et un ardent désir de conquête; il y fit l’acquisition, pour le compte de la Banque belge et française, d’un journal à tirage très restreint, «L’épargne et la Bourse», dont il choisit judicieusement les rédacteurs en se réservant les articles de tête, puis il organisa rue Mogador la succursale dont ce journal serait le porte-parole.

Ses malheurs lui avaient enseigné la prudence et de la défiance pour les résolutions trop hâtives où le poussait son tempérament. Aussi s’imposa-t-il cette fois la méthode des préparations, dont les circonstances l’avaient forcé de faire usage après la guerre à son corps défendant et dont le succès s’était affirmé et eût été définitif, à son avis, sans l’erreur d’aiguillage qui l’avait précipité dans le désastre de la Banque catholique. Les lecteurs affluaient, grâce à une grosse réclame et à l’influence de son talent qui, mûri par l’expérience et l’étude, était à son apogée et grâce aussi à la modicité du prix de l’abonnement et à la belle ordonnance du journal, devenu d’ailleurs le plus complet et le mieux renseigné de la place; mais Le Tellier ne voulut rien entreprendre d’abord. Toutefois, tout en refusant ou en renvoyant aux calendes la mise en œuvre des projets de plus en plus nombreux qu’on lui soumettait, il ne décourageait personne; il accueillait au contraire avec bienveillance les solliciteurs, qu’il ne recevait que sur rendez-vous et après leur avoir fait faire longuement antichambre, puis il les congédiait amicalement en les accompagnant jusqu’à la porte de paroles encourageantes et dont le ton paternel et plein d’assurance leur laissait l’impression d’une puissance d’exécution indéfinie et en même temps de la lourde charge de préoccupations et de travail qui pesait sur ses épaules et justifiait la remise à plus tard de leurs affaires. Comme il avait pour système de ne jamais restituer les manuscrits ou rapports qu’on lui confiait, ses employés finirent par appeler son bureau le tombeau des dossiers. D’autre part, il gagnait la confiance de sa clientèle en la renseignant avec complaisance, exactitude et désintéressement. Quand il jugea enfin le temps propice et l’amorçage suffisant, il s’essaya la main et sonda les eaux profondes qu’il avait canalisées pour son exploitation. Sa première émission eut un succès étourdissant et d’autres également heureuses suivirent par étapes habilement calculées. La succursale de la Banque belge et française de placements prit une telle importance qu’il devint logique d’en vouloir augmenter les ressources en faisant appel au crédit dans sa clientèle. C’est pourquoi la Banque belge et française disparut tout d’abord sous les espèces de la Banque Universelle des Valeurs de placement par un simple échange d’actions qui firent bientôt prime à la joie de leurs porteurs et se transforma ensuite à Bruxelles en un syndicat, dit «Syndicat Universel», destiné à y drainer les affaires, à les doter des capitaux suffisants à leur existence et à les lancer en participation avec la Banque Universelle, après en avoir écrémé préalablement les profits sous forme de retenues sur les prix d’émission, d’actions d’apport abandonnées par les apporteurs et de parts de fondateur. C’est pourquoi la Banque Universelle, société française, eut nécessairement un conseil d’administration en partie composé de Français, que Le Tellier trouva facilement parmi ces gens oisifs et décoratifs dont on peut dire que c’est la profession de couvrir de leur nom sans les approfondir les opérations d’une foule de sociétés. Enfin, c’est pourquoi, avant de porter son capital de quatre à dix millions, la Banque Universelle, pour accroître sa puissance de placements, s’assura l’acquisition de nouveaux organes de publicité, en fusionnant avec d’autres banques peu prospères qui en étaient propriétaires, et se trouva à la tête de plus de cent mille abonnés, de frais correspondant à cette enflure considérable de ses lecteurs qui n’étaient auparavant que trente mille et d’éléments dont l’intervention était une inconnue dans le calcul des probabilités futures. Nous avons vu que parmi ces éléments figurait Louis Grenot.

Les locaux de la rue Mogador étant trop étroits, le siège social de la Banque fut transféré rue Taitbout dans de luxueux bureaux dont le loyer s’élevait à cinquante mille francs. Le Tellier, grisé par le triomphe de sa tactique, était retombé tout d’un coup dans son défaut incorrigible de mégalomanie, faite d’ambition immodérée, de vanité et d’âpreté à la curée: les appétits qui l’entouraient étaient immenses, tant de ceux dont il avait englobé à l’étourdie la clientèle déjà pressurée et peu lucrative, que de ceux qui étaient venus lui apporter leur argent et leur honorabilité, tels le comte de Cagny d’Argences et Louis Grenot. Pour les satisfaire, il laissa multiplier les syndicats de lancement, dans lesquels il se réservait du reste la part du lion, les places d’administrateur dans les sociétés filiales de la Banque et les assauts à la caisse sous prétexte de frais de déplacement et divers. Toutefois, la vitesse acquise par la réputation de «L’Epargne et la Bourse» était telle que, malgré l’accroissement énorme des dépenses de la Banque et la diminution des bénéfices qui lui arrivaient rognés des deux tiers par les syndicats, Le Tellier, toujours brouillon, put se faire illusion, en enchevêtrant comme autrefois pour les étayer une entreprise dans l’autre, sur la catastrophe que lui cachait le mirage d’une situation apparemment prospère.

 

 

 

Chapitre 3

 

«Peste! Mon cher président, vous voilà installé princièrement, si j’en juge par l’antichambre et ce petit salon Louis XV, pur style ma foi!, où ce valet de pied du grand monde vient de m’introduire. Ça vous change de la rue de Dunkerque». Et, en disant ces mots de sa voix profonde toujours égale, Le Tellier promenait sur le mobilier en vue de Grenot son regard scrutateur d’homme de goût et de connaisseur. Depuis que son long exil en Grèce lui avait ouvert sur les questions d’art des horizons qu’il ne soupçonnait pas auparavant, il s’y était adonné avec passion à ses moments perdus et y était passé maître; or l’art de l’ameublement avait ses préférences, comme le plus pratique et le plus utile.

Grenot venait d’entrer par une porte de côté et restait debout près de son interlocuteur, après la rapide poignée de mains et le bonjour distrait de gens dont les relations sont journalières et qui ont l’impression de reprendre une conversation interrompue. «Tiens, c’est vrai au fait, mon cher ami, j’ai à vous reprocher de n’être point venu chez moi de tout l’hiver». Et, comme Le Tellier faisait un mouvement, «Oui, je sais – continua-t-il –: vous avez eu bien affaire… Bruxelles!… Le marasme, ici!… Mais nous en reparlerons tout à l’heure, car je suppose que vous êtes venu pour cela. Allons d’abord faire le tour du propriétaire». Ils passèrent à côté dans son cabinet de travail, où un bureau ministre en palissandre, surchargé de papiers et muni d’un appareil téléphonique, dominait des sièges et des fauteuils en cuir du dernier confort; les murs y étaient ornés de gravures du XVIIe et la cheminée d’une pendule et de candélabres modernes sans importance. Laissant à droite la chambre à coucher conjugale, où reposait encore madame Grenot bien qu’il fût onze heures du matin, ils s’engagèrent dans un couloir qui les mena à la salle à manger. C’était la plus grande pièce de la maison; elle donnait, par trois vastes baies, sur la rue de Franqueville et le parc de la Muette qui finit là, coin de verdure et de feuillage délicieux qu’une grille et un fossé séparent seuls des pelouses du Bois; au loin, les côteaux de Saint-Cloud et le Mont Valérien s’estompaient dans la fumée des cheminées d’usine de Suresnes et dans les vapeurs que la chaleur d’une fin de mai ensoleillée dégageait de la Seine: une table-billard en acajou ciré et, le long des murs où une peinture claire faisait ressortir les ornements en stuc du plafond, douze chaises rangées méthodiquement présentaient cette élégance dans la solidité qui a fait la vogue de l’ameublement anglais; sur le buffet à une seule étagère, très large et d’une juste profondeur, une belle argenterie renvoyait en éclaboussures lumineuses les rayons du soleil et quatre jolis vases vénitiens rehaussaient la grâce des roses et le charme des orchidées qui y étaient épanouies; un tapis d’Orient complétait la sensation d’aise qui se dégageait de cette pièce délicatement somptueuse. «Royal!», exclama Le Tellier. Grenot sourit. On accédait au grand salon en traversant l’extrémité de l’antichambre-galerie que décoraient de hautes glaces et deux consoles supportant à leurs extrémités des vases de Chine: ce salon était entièrement du style Empire, de cette adorable facture dont les décorations dorées finement et sobrement ciselées sur fond vert soulignent discrètement la distinction du dessin et le chatoiement des étoffes; du plafond pendait un lustre où de multiples ampoules se perdaient dans un flot, en forme de corbeille, de petits prismes de cristal reliés à un cercle vermeil constellé d’étoiles d’or et sur la cheminée on voyait un Breguet dont le cadre représentait des amours potelés grimpant en se bousculant sur des pommiers chargés de fruits comme au jardin des Hespérides. Des tableaux de maîtres modernes dans des cadres très riches se détachaient des murs recouverts de tentures vert amande; et, devant une des trois fenêtres donnant sur les maronniers de l’avenue Henri Martin, une reproduction du faune dansant de Pompeï sur une toute petite table ovale mariait à l’harmonie de l’ensemble la grâce svelte et le ton vert-de-grisé de son corps. Enfin, l’Aubusson qui couvrait le parquet reposait la vue par ses teintes adoucies à fond bleu pâle. Le Tellier approuvait: il voyait clairement que le tout était sorti tout agencé des mains de ces artistes inconnus dont l’effort collectif fait la réputation mondiale et la fortune des grandes maisons d’ameublement et des grands tapissiers de Paris; le goût personnel du ménage Grenot n’y avait aucune part et c’était tant mieux, sans doute. Aussi dit-il comme s’il continuait sa pensée: «Mon cher président, je vous félicite. Madame Grenot doit être bien heureuse! – Oui – répondit Grenot évasivement –, mais vous vouliez me parler. Venez dans mon bureau». Il tronquait ainsi la conversation parce qu’il lui en coûtait d’avouer que sa femme ne s’habituait pas à son nouveau genre de vie. Elle en avait fait une véritable maladie, comme il l’avait craint: des crises du foie, qui était son point faible, et la jaunisse l’obligeaient, à peine installée, à garder la chambre; puis, convalescente, elle s’épouvantait des dépenses énormes du ménage, se désolait de la morgue des domestiques qui semblaient la narguer par leur ton respectueux où perçait (croyait-elle) l’ironie et par leur façon blessante de lui faire la leçon en exécutant ses ordres et leur travail d’une manière pour elle toute nouvelle, se lamentait de ne pouvoir par dignité repriser les bas de la famille, ce devoir d’autrefois dont la dispense lui pesait comme un remords, et molestait de ses récriminations la cuisinière, qui lui donnait ses huit jours pour aller chez une patronne moins pingre faire danser l’anse du panier à son aise. Elle eut une rechute, dont elle souffrait encore et qui l’invitait à suivre l’avis de son mari et du médecin et à ne plus se préoccuper des soins du ménage jusqu’à sa guérison complète. C’est pourquoi elle ne paraissait plus qu’à midi pour le déjeuner, contente d’ailleurs dans son infortune de rester le plus longtemps possible dans sa chambre où elle avait la pleine liberté de ses mouvements, n’assistait pas au gâchis qui la peinait et se complaisait tout de même, étant très femme, dans l’atmosphère parfumée et rayonnante de gaieté, de confort et de luxe que dégageaient les rideaux bleu de lin, une chaise longue et des sièges en satin de même couleur, un lit bas en bois de rose et une armoire à trois vantaux garnis de glaces où le jour se jouait dans les reflets du palissandre.

Le Tellier s’était assis près du bureau de Grenot, où celui-ci avait pris place et de la main droite balançait son coupe-papier de haut en bas et de bas en haut, suivant un geste qui lui était familier: «Mon cher président – comença-t-il –, j’ai en effet à vous parler de choses d’une certaine gravité et à la Banque les murs ont des oreilles. Je vous disais hier soir de ne pas vous inquiéter et, certes, le feu n’est pas à la maison, rien ne brûle; mais enfin nous n’avons pas trop d’argent pour le moment, vous le savez. J’ai été jeter un coup d’œil sur la situation que j’avais dit au comptable d’arrêter au 15: elle n’est pas brillante. Il faut absolument que je recommence à faire les articles de tête dans les journaux; Sandreuil est un bon rédacteur en chef, il a de la verve et du panache, mais trop de poésie et de littérature pour notre clientèle. Je vais m’y remettre et pour cela j’ai besoin d’un peu de tranquillité et du calme de l’avenue Louise. Il est habile aussi de ne plus parler pendant quelque temps de nos valeurs qu’incidemment et de recommencer l’amorçage par d’excellents conseils tout à fait désintéressés et je ne puis travailler ici avec le tas de lascars qui me relancent jusqu’à l’hôtel. C’est pourquoi nous devons sans tarder nous procurer des ressources d’attente et non seulement renouveler le prêt de cent cinquante mille francs que nous a consenti il y a trois mois madame de Bréville, la belle-mère de Cagny d’Argences, mais l’augmenter d’autant, car, vous ne l’oubliez pas, nous avons à faire face fin juin à cent mille francs rien que pour le coupon sémestriel des «Mines de cuivre d’Almeria» dont la trésorerie est à sec. Mme de Bréville acceptera l’opération si Cagny la lui conseille et Cagny ne demande pas mieux, mais il veut vingt-cinq mille pour lui et, pour elle, la garantie du remboursement de la somme avancée par la remise entre ses mains de trois mille obligations de la Société des Phosphates de Gabès et de la Société des Chemins de fer de Léon, nos meilleures affaires; ces obligations deviendront sa propriété si on ne paie pas à l’échéance d’un an. Il vient de me poser ces conditions tout à l’heure à la Banque où je suis allé le trouver, ayant pensé à tout cela cette nuit. – Sapristi! – interrompit Grenot –, il est dur Cagny; vingt-cinq mille francs pour lui! Du cinq pour cent de commission! Et trois fois la valeur du prêt en garantie, car ces obligations valent le pair!… Ce n’est même pas très honnête, car après tout il est administrateur délégué et, comme tel, il a assumé des responsabilités et doit nous aider, même pour rien, à traverser la rafale. Il a assez profité des beaux jours. Son inconscience et son égoïsme dépassent la mesure. – Je ne vous le fais pas dire, mon cher président – repartit Le Tellier, qui ne manquait jamais de souffler la discorde ayant entre autres principes celui de diviser pour régner –: ce Cagny cache, sous ses dehors de gentilhomme et ses instincts de libertinage, l’âme d’un corsaire… Mais là n’est pas la question pour l’instant. Dur ou pas, il nous rend service. Ce droit de s’approprier le gage est du reste assez illusoire: nous serons, d’ici là, sortis d’embarras, j’en réponds; j’aurai réussi une combinaison, si je n’ai pas repêché la clientèle, et, en tout cas, outre que ce droit est sujet à discussion en justice, les titres ne sont guère vendables que par notre intermédiaire. Quant aux vingt-cinq mille francs, c’est une nouvelle maladresse; il devra en laisser un reçu à la caisse et nous le tenons. – Ah! – fit Grenot, en souriant – vous êtes vraiment adroit, mon cher. Mes félicitations!». Après une pause, Le Tellier reprit: «Mon cher président, ce n’est pas tout. Je crois prudent de faire des coupes sombres dans les frais généraux qui vont s’élever cette année à un million et demi. N’êtes-vous pas de mon avis? La maison Dary et Follet dont nous avons pris la suite, était en baudruche, ils ont eu de l’or pour du vent et ils prétendent encore, comme administrateurs, à des sept mille cinq cent francs de jetons par tête, à l’entretien de leur automobile sous prétexte de visites à la clientèle et à leurs débours de villégiature à la mer, l’été, et à Nice, l’hiver. C’est un autre agrément que m’a procuré Cagny de me lancer dans les jambes ces gaillards-là avec qui il faisait la fête. Et Lamberdumont? Que dites-vous de celui-là? Vous ignorez peut-être que c’est un parent pauvre, cousin germain de la veuve de Reistein qui nous l’a imposé en nous cédant le fonds de banque et la revue de son mari rue des Halles. Encore une affaire vidée quand nous l’avons recueillie, grâce toujours à Cagny dont le rapport était favorable: je jurerais qu’il faisait de l’œil à la veuve. Lamberdumont était donc commissaire priseur; de cela il se vante assez, mais il ne dit pas qu’il était goinfre et paresseux. – On n’avoue pas ces choses-là – fit Grenot –. Or – continua Le Tellier –, ses revenus ne lui suffisant pas, il spécula à la Bourse sur les conseils de son cousin Reistein qui, en heureux contrepartiste, lui ratissa d’abord tout son disponible, puis lui fit vendre sa charge dont il ramassa le produit dans les mêmes conditions. Après quoi, sur les instances de sa femme que le sort de Lamberdumont apitoyait et qui craignait aussi les récriminations de sa famille, il eut la bonté de le nommer son secrétaire, une sinécure, rien qu’un acte de présence pour servir de plastron de sa pâte molle et inconsistante aux accès de mécontentement de certains clients et un prétexte pour l’héberger comme un commis de magasin et lui donner quelques sous pour son tabac. La veuve nous a, en excellente cousine qui pense à tout à propos, transmis par dessus le marché le devoir de conscience et de tutelle que lui a légué son cher défunt. Lamberdumont le comprend si bien qu’il fait payer par la caisse jusqu’à son blanchissage. – Pas possible! – exclama Grenot. – C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire, mon cher président. Aussi, voyez-vous, tout ce monde-là, Cagny en tête, doit déguerpir sans tambour, ni trompette, dans le plus bref délai possible, si vous en tombez d’accord. – Vous avez raison sans doute – répondit posément Grenot, qui se voyait déjà avec ravissement le maître absolu de la Banque, mais qui craignait de tout gâter par trop de précipitation et ne voulait pas d’autre part se livrer à son interlocuteur –, mais, mon cher Le Tellier, on ne débarque pas en cinq secs les camarades sans qu’ils se rebiffent. J’entends que vous avez les moyens de les faire taire, mais ils feront tout de même du tapage jusqu’à nouvel ordre et pourront en tous les cas agir sournoisement contre nous. Cagny surtout est à ménager: il sait tous les secrets de la maison, vous allez encore vous servir de lui pour un prêt dont sa femme héritera peut-être demain; enfin, il marque bien et n’est pas après tout un imbécile. – Il est même trop malin en un certain sens – répliqua Le Tellier –; il se prend au sérieux depuis quelque temps. Quelque trottin qu’il poursuivait de ses assiduités lui aura brûlé la politesse et préféré un apache, car il n’y a que le chagrin qui puisse lui donner tant d’amour pour le travail. Il lit nos journaux, circule dans les bureaux, tance les employés, prétend surveiller la comptabilité à laquelle il n’entend rien et s’est permis ce matin, malgré ses exigeances pour cet emprunt, de me faire des observations sur la façon dont je procède dans les lancements d’affaires. Ce monsieur voudrait traiter lui-même avec les apporteurs, lui dont ce n’est pas le métier (on en verrait de belles!), ou tout au moins vérifier et viser les contrats de cette espèce, ce qui est un coup droit, une injure. Je préfèrerais me retirer que d’être mis en suspicion. – Bah! – interrompit Grenot, qui avait maintenant compris les raisons d’animosité de Le Tellier contre Cagny et pourquoi dans sa rage rentrée il allait jusqu’à lui attribuer effrontément ses propres erreurs – jamais de la vie! Vous n’y songez pas. Eh bien! Nous serions propres! Mais Cagny n’a peut-être pas voulu vous blesser. Son envie de se rendre compte lui vient sans doute d’une crainte de débâcle, que les difficultés du moment justifient et dont on ne saurait le blâmer, et c’est peut-être inconsciemment que, emporté par son zèle, il vous a fait cet affront. – Non pas, mon cher président – répondit Le Tellier –, je sais ce que je dis. J’ai ma police. Cagny fréquente des gens suspects. Il a, vous me direz, la mission d’étouffer le chantage et il s’en tire à son avantage de toutes les façons, car il abuse de nos fonds secrets; mais il n’est pas obligé pour cela de traîner le soir à dix heures au Coq d’or, rue Montmartre, en compagnie de ces professionnels intéressés de la médisance et de la calomnie et d’écouter leurs blagues. – En effet, il a tort – dit Grenot –, mais il n’en est que plus dangereux si vous l’évincez. Et puis vous ne voudriez pas que j’assume, à moi tout seul, la responsabilité entière d’une gestion aussi compliquée que l’est celle de la Banque. J’ai d’ailleurs d’autres soucis du côté de ma fabrique que mon huluberlu de fils dirige en dépit du sens commun quand je n’y suis pas, se faisant l’ami des ouvriers et le complice de leurs revendications. – Et cependant, mon cher président – reprit Le Tellier –, je compte absolument sur vous pour m’aider dans le nettoyage que je crois nécessaire; je vais même vous prier de le préparer en donnant l’exemple d’un beau geste: vous demanderez à la prochaine réunion du conseil la réduction des deux tiers des jetons de présence, vu la crise que nous traversons, et l’abrogation pour les administrateurs du droit au remboursement de leurs frais qui ne seraient point justifiés par état; et, comme tous savent que vous fournissez le papier à l’imprimeur avec un gros bénéfice et que le contrat qui vous lie à lui, sous le couvert d’un prête-nom, vient à échéance à la fin du mois en même temps que celui qu’il a avec la maison, vous vous mettrez aux prix de concurrence. De la sorte, ou nos individus, ne pouvant par décence se refuser à vous suivre, estimeront que la prébende est trop maigre et trouveront un prétexte pour donner leur démission, ce qui serait parfait, ou ils se prononceront contre vous et vous aurez un motif pour convoquer une assemblée générale extraordinaire qui les dégommera; ou enfin ils se contenteront de leur pitance réduite, ce qui m’étonnerait, et ce sera autant de gagné jusqu’à l’assemblée générale annuelle qui les remerciera, car nous ferons intervenir par procuration le groupe belge dont je dispose et qui nous assurera la victoire». Grenot avait écouté sans sourciller la proposition relative aux jetons, il se rattraperait quand il serait seul ou, ce qui était la même chose, quand il ne serait entouré que de comparses, employés à ses ordres ou belges n’apparaissant qu’une fois par mois pour les réunions; mais la réduction à faire sur le prix du papier lui fut d’une amertume invincible. Aussi, le sourire stéréotypé dont il accompagnait d’ordinaire la conversation se figea sur ses lèvres qui pâlirent et, muet d’étonnement, il interrogea des yeux le fin compère qu’il avait devant lui sans trop écouter la fin de ses explications. Toutefois, quand celui-ci se tut, il se ressaisit et, calme mais blême de colère contenue, il parla: «Mon cher Le Tellier, vous plaisantez. Va pour les jetons de présence, bien que ce soit un lourd sacrifice; j’en comprends l’utilité dans l’état de choses actuel et surtout pour le but que vous poursuivez de chasser les bouches trop gourmandes et inutiles et de vous débarrasser de Cagny, devenu pour vous un gêneur – et Grenot appuya sur ces derniers mots. – Mais, pour ce qui est du prix du papier, je m’oppose à toute réduction, le contrat sera renouvelé tel quel; j’ai, pour cette fourniture, fait de gros frais, agrandi ma fabrique et acheté de nouvelles machines et, cependant, je renoncerais plutôt si je n’avais un fort stock d’avance en magasin, dont je ne saurais ensuite me défaire, les dimensions de nos journaux le rendant inutilisable ailleurs. Considérez aussi, mon cher – ajouta-t-il avec une certaine aigreur qu’il ne put maîtriser –, que la Banque m’a en somme entraîné à tous ces frais d’installation, dont je me serais bien passé, et que vous attendez de moi que j’endosse seul de lourdes responsabilités. – Bon, je n’entends pas vous être désagréable, mon cher président – repartit Le Tellier, qui, l’œil mouillé, lumineux, caressant, semblait s’étonner d’avoir inconsciemment jeté le trouble dans l’âme de Grenot. – Ce que j’en dis est avant tout dans votre intérêt. L’exécution dont nous avons parlé étant admise, vous aurez des embêtements, c’est vous qui venez de le dire. Nos futurs évincés savent que vous vous cachez derrière mon ami Timmermans qui figure au contrat et dont j’ai la contre-lettre. S’ils en jasent à l’assemblée, je ne réponds de rien. Et encore ce ne serait que demi-mal sans l’intervention possible de la Justice sur la dénonciation de quelque malintentionné. – Je ne crains rien de la Justice, mon cher – exclama Grenot, en se regimbant. – J’ai la conscience tranquille. J’ai eu l’occasion d’autres affaires tout aussi lucratives, et même plus lucratives, que j’ai dû refuser pour tenir mes engagements envers notre imprimeur. Je n’ai rien à me reprocher et, si l’on va au fond des choses, j’ai négligé mes propres intérêts et me suis sacrifié à la Banque». C’était au tour de Le Tellier d’être surpris; il n’en revenait pas de l’aplomb de Grenot. Ce petit homme tout d’une venue était décidément très fort et un précieux auxiliaire avec son mélange de respectabilité enracinée et d’avidité têtue. «Vous auriez, mon cher président – dit-il doucement –, toutes les meilleures raisons du monde pour expliquer votre conduite que le juge ne les écouterait pas. La loi est la loi et les malveillants le savent et s’en servent. Il vaut mieux éviter les histoires de ce genre. C’est mon avis. Mais comme je vois que vous tenez tant à cette fourniture…». Grenot, qui avait avec son sourire déposé son coupe-papier, leva la main et la renversa, la paume largement ouverte dans un mouvement négatif de recul… «Bien – continua Le Tellier –, j’entends que vous y tenez pour une raison ou pour une autre… il y a peut-être moyen de s’arranger. Garnier, l’imprimeur, devra faire des sacrifices; on le lui dira en lui promettant des compensations pour le jour prochain où tout ira mieux. C’est un moment à passer et il y consentira pour conserver notre pratique: il a, lui aussi, acheté un matériel considérable et engagé des ouvriers dont il ne saurait que faire en attendant qu’il eût trouvé à nous remplacer, ce qui lui prendrait du temps s’il y arrivait jamais. Voilà pour la maison! Pour vous, mon cher président, le cas est remédiable avec un nouveau prête-nom, mais un prête-nom qui ne soit pas un quidam étranger sans grande surface d’abord et sans usine ensuite, comme l’ami Timmermans. Cette combinaison-là est un truc cousu de fil blanc, qui suffit tout au plus quand on est sûr de ses alentours, mais ne va plus quand on doit s’en défier. J’y ai pensé et je crois avoir la personne qu’il nous faut: c’est Harley, qui a une des plus importantes fabriques de papier d’Angoulême et les grands Moulins à blé de La Roche. Comme il veut mettre en actions cette dernière affaire, qui est excellente, mais tout de même la moins bonne, il est venu me voir ces jours-ci. Nous avons ébauché les pourparlers concernant ce lancement qu’il nous confierait et j’espère aboutir. Par la même occasion, je l’ai pressenti en ce qui vous concerne, sans prononcer de noms. Il marcherait, mais il ne marcherait que pour la forte somme. Vous devez doubler la commission et aller jusqu’à vingt-cinq mille. – C’est la moitié et plus de ce que ça me rapporte – s’écria Grenot. – D’une affaire passable, ma fourniture deviendra une affaire mauvaise, si je tiens compte de l’amortissement de mon nouveau matériel. – Mais non – répondit Le Tellier –, vous avez dû tout amortir déjà avec une assez belle marge! Et puis, c’est à prendre ou à laisser, Harley ne marchande pas». «Soit!», dit Grenot, après une pause. Il se félicitait quand même de cette solution après avoir entrevu un moment la possibilité de tout perdre. Il ajouta même: «Vous pensez à tout, mon cher Le Tellier, et, malgré la déception et le tort que j’éprouve, je dois convenir que vous avez arrangé les choses pour le mieux. Votre fertilité d’expédients est incroyable. Excusez mon mouvement d’aigreur de tout à l’heure. Il allait aux circonstances et non à vous. – Vous êtes tout excusé, mon cher président – répondit Le Tellier avec effusion. – Vous me désobligeriez en insistant. Il est bientôt midi, je m’en vais. Mes hommages à madame Grenot et à tantôt à la Banque». «Entendu», dit Grenot, qui avait repris son sourire. Et ils se serrèrent la main avec une profonde cordialité.

Le Tellier, salué très bas par le même valet dont il avait loué le galbe à son arrivée, franchit le seuil du splendide appartement de son cher président et, quant il se retrouva dans l’escalier, son visage devint radieux sous le chapeau melon dont il était coiffé et il tapota du bout de sa canne d’ébène à poignée d’or l’extrémité de son pied droit, ce qui équivalait pour lui à se frotter les mains. «Bonne matinée», pensait-il.

Harley s’était en effet engagé gratuitement à figurer comme fournisseur de l’imprimerie à des prix restés en blanc. Le Tellier lui avait expliqué de sa voix persuasive qu’un fabricant étranger, administrateur et gros actionnaire de la Banque, était prêt, sur ses instances, à fournir le papier des journaux à des conditions excessivement avantageuses pour elle et qu’il fallait pour profiter de son offre tourner la loi, car il ne pouvait être question de réunir tout exprès une assemblée générale pour l’autorisation nécessaire. Trop heureux d’avoir à si bon compte un tour de faveur pour le lancement de sa société des Grands Moulins de La Roche, Harley avait sans aucune difficulté échangé une contre-lettre avec Le Tellier qui, passant personnellement pour très riche, le garantissait suffisamment contre les risques insignifiants de cette opération fictive. Le Tellier empocherait donc la totalité des vingt-cinq mille francs de commission, comme il avait empoché les années précédentes les douze mille cinq cent francs du dénommé Timmermans, qui n’existait, celui-là, que dans son imagination fertile.

 

 

 

Chapitre 4

 

La Banque Universelle des Valeurs de placement avait, comme nous l’avons dit, son siège social rue Taitbout. Elle était la principale locataire d’un de ces immeubles vastes et grandioses que construisent sans économie les grandes compagnies d’assurances.

Une grille colossale au milieu et, de chaque côté, deux autres de moindres dimensions en fer forgé et doublées d’un vitrage en défendaient l’entrée et ouvraient sur le seuil, surélevé de deux marches en grès, d’un large vestibule. La loge du concierge à droite se résumait pour le visiteur en un salon élégant et soigné comme la salle de lecture d’un hôtel de premier ordre, avec sa porte à petites glaces biseautées, sa table Henri II en noyer ciré et ses lambris de chêne. Un ancien militaire, de taille élevée et sanglé dans un uniforme irréprochable, chamarré de décorations, en était le digne occupant. Puis venaient trois gradins, qui, coupant le vestibule d’un bout à l’autre, conduisaient en face aux luxueux bureaux de la compagnie d’assurances, propriétaire, et sur les côtés, par une nouvelle envolée de quatre marches, aux paliers des deux escaliers et des deux ascenseurs qui desservaient les cinq étages de la maison. Des dalles et des revêtements de marbre couvraient le sol et les murs; deux touffes de feuilles métalliques dissimulaient chacune trois ampoules électriques au plafond du premier plan et deux magnifiques globes dépolis diffusaient sur les paliers les rayons d’une lumière intense.

La Banque Universelle occupait avec ses deux cent employés tout le deuxième, la moitié du troisième et une partie du cinquième; ces deux derniers étages ne comportaient toutefois que des locaux de service: correspondance, vérification des tirages, dossiers relatifs aux valeurs et à la clientèle, au troisième; fiche des lecteurs, service des abonnements et des adresses, au cinquième; car, pour éviter les fuites, la Banque s’était réservé l’impression des adresses, la mise sous bande et l’envoi des journaux. Toute l’administration, la direction, la caisse et les bureaux où avait accès le public étaient donc concentrés au deuxième. Et c’est au deuxième que s’étalait le coûteux décor destiné à créer l’étonnement, l’admiration et la confiance des visiteurs. Les deux ailes avaient été réunies grâce à la démolition du pan de mur qui séparait les antichambres des deux appartements où menaient les deux escaliers, de sorte que de l’une ou de l’autre porte d’entrée on accédait dans un long corridor allant d’une extrémité à l’autre de l’immeuble. Un épais tapis amortissait le bruit des pas et des canapés recouverts de velours de lin grenat et bien rembourrés faisaient patienter clients et solliciteurs. La demi-obscurité qui y régnait même en plein jour était combattue d’ordinaire par une lumière discrète de sanctuaire, ni insuffisante, ni brutale, qui invitait au sommeil ou à la lecture, au choix des tempéraments. La porte d’entrée de l’aile droite était plus spécialement réservée à l’administration, celle de l’aile gauche au personnel et à la clientèle: de l’une à l’autre, deux pièces, séparées par une salle d’attente et reliées à travers celle-ci par des portes intérieures, donnaient sur la cour et, au delà, sur les bureaux de la rédaction et de la comptabilité qui faisaient partie du demi-cercle formé par l’extension des services d’une aile à l’autre, sur l’arrière de l’immeuble. Une de ces pièces, avec sa table et son armoire-commode de palissandre surchargées de papiers de toute espèce et d’échantillons de minerais servait de bureau à Le Tellier: c’est là qu’il recevait ad audiendum verbum employés et solliciteurs et qu’il revoyait les articles de tête des journaux que rédigeait son Sandreuil depuis qu’absorbé par tant d’autres préoccupations il n’y suffisait plus; c’est de là qu’il rayonnait et se portait partout où le poussaient son autorité et sa volonté suprêmes unanimement reçues et consenties. L’autre pièce était occupée par l’administrateur délégué, qui pouvait ainsi communiquer directement avec l’âme de la place en traversant simplement la salle d’attente qui leur était commune. La partie opposée du corridor correspondait à une enfilade de véritables salons donnant tous par de grandes fenêtres sur la rue Taitbout et réservés à l’administration officielle et à la direction: le plus vaste était, au milieu la salle du conseil, où des chaises larges, à siège et à dossier en cuir encadrés de clous simili-or étoilés, et d’immenses fauteuils entouraient une longue table d’acajou recouverte d’un tapis vert; sur la haute cheminée une pendule colossale rivalisait d’éclat avec un garde-feu, des chenêts, une pelle et des pincettes en cuivre, méticuleusement astiquées; aux murs, des tentures d’un rouge éteint s’harmonisaient avec les rideaux qui étaient de la même teinte; une glace, à cadre richement orné et tout doré, s’élevait sur une console de style moderne à dessus de marbre jusqu’à mi-hauteur de la paroi opposée à la cheminée; enfin, un moëlleux tapis et des doubles portes très épaisses ajoutaient à la majesté de l’ensemble l’impression de mystère qui convient à la solennité des grandes assises de la pensée. Les administrateurs se réunissaient dans cette salle du conseil à peu près une fois par mois pour y entendre l’ukase de Le Tellier que leur transmettait officiellement Grenot, après s’être assuré préalablement d’ailleurs du bon accord de chacun d’eux. On y introduisait aussi les personnages et les capitalistes de marque dont on convoitait l’appui et l’argent; c’était même là son utilité essentielle. Elle communiquait immédiatement sur la gauche avec le bureau de Grenot et sur la droite avec ceux de Lamberdumont, de Dary, de Follet et du directeur, tous également meublés avec élégance et munis du téléphone et d’appareils d’éclairage représentant le dernier cri de l’installation électrique. Les services de la Bourse et des renseignements et la caisse se trouvaient tout près de la direction à l’extrémité de droite du corridor et au départ du demi-cercle allant d’une aile à l’autre, dont nous avons parlé: de larges tables en chêne à hauteur d’appui séparaient le public des employés et mettaient à portée de la main des clients les derniers numéros des journaux, l’annuaire financier qu’on donnait comme prime aux lecteurs et tout ce qui leur était nécessaire pour les opérations qu’ils désiraient faire. Un escalier intérieur, construit à grands frais par la Banque vers le milieu de l’arrière-plan, montait du deuxième au troisième et réalisait l’union intime et continue de toutes les branches d’activité du siège social, sauf en ce qui concernait le cinquième, où les ordres et appels téléphoniques et de plus rares inspections suffisaient, le travail y étant par sa nature plus indépendant de l’urgence journalière.

Nous avons dit que le troisième ne comportait que des locaux de service, mais cependant deux bureaux, agencés sans faste mais avec décence, y donnaient sur la rue et ouvraient sur l’antichambre où l’on pénétrait en entrant par la porte du grand escalier de droite. L’un d’eux servait d’asile à Le Tellier quand, feignant d’être absent, il voulait travailler sans être distrait et surtout quand il allait examiner les rapports de l’ingénieur Mouffard, qui occupait l’autre.

Mouffard était un gros monsieur court, dont la tête grisonnante, large, toute ronde et coupée d’une moustache discrète sur des dents très blanches, dominait un torse, en équerre de flanc et de dos et légèrement bedonnant, et des jambes épaisses et solides à l’avenant. Il avait de la ressemblance avec le roi Gambrinus, tel que la porcelaine qui décore les murs des brasseries et qu’on dit artistique nous le montre une choppe en main sur un tonneau, et encore plus avec le joyeux Silène qu’il évoquait en outre par plus d’un trait de son caractère. Sa face charnue et ses yeux gris s’illuminaient d’un sourire à la fois bon enfant et goguenard, de ce sourire indéfinissable d’ancien gamin de Paris intelligent, qui suivit en sautant d’allégresse les musiques militaires, vécut en y mêlant ses espiègleries les transes et les misères et surtout les enthousiasmes et les haines du siège et de la Commune, aiguisa son esprit devant les boutiques du jour de l’an sur les questions du jour, se faufila dans les meetings les plus révolutionnaires et y applaudit à la guerre sociale comme tout à l’heure aux tambours, fut à l’école le compagnon de gens devenus à sa stupeur profonde le contraire de ce qu’on attendait d’eux, abbés ceux qui professaient l’athéisme de leurs parents, socialistes ceux qu’on disait des calotins, avocats les silencieux, chefs d’orchestre les braillards sans mesure, riches les imbéciles et pauvres les élus de la science et du génie. Si les voyages forment la jeunesse, rien n’étoffe l’âge mûr comme l’observation de ce qu’on est convenu d’appeler le pavé de Paris. Mouffard en avait fait son profit. C’était un sceptique, un décadent, un civilisé, un raffiné, un épicurien doublé d’un bon bougre dans toute l’acception du terme, mais il ne se mettait pas en peine d’accorder ses sentiments et de contrôler ses sensations, trouvant même ébouriffants d’ambition inutile ceux qui scrutaient leur propre nature. Le vieil adage «Connais-toi toi-même» n’allait pas à sa tournure d’esprit. «C’est une analyse malpropre et idiote – clamait-il –, bonne pour les carabins, qui y ont le nez fait et doivent avoir l’air d’en savoir quelque chose qu’ils racontent en latin, ou pour les philosophes qui pondent des théories contradictoires: et puis Socrate, qui inventa la formule, dut boire stoïquement mais tristement la ciguë. Voilà où ça vous mène. J’aime mieux siffler un bock». Primesautier, le cœur sur la main, curieux, bavard, admirateur sans emballement de la beauté du verbe, du geste et de la forme, n’appartenant à aucune chapelle politique ou religieuse, mais plein d’un respect instinctif pour la magnificence des cérémonies de l’Eglise et pour l’éclat des grands noms de l’armorial de France, il parlait d’abondance et plus souvent qu’à son tour, ce qui pour Le Tellier était un défaut qu’il ne digérait pas: «C’est un garçon de valeur – disait-il avec dépit –, un garçon de grande valeur, je le sais mieux que personne, moi qui l’ai fait ce qu’il est; mais c’est une concierge, une abominable concierge». Personne ne s’étonnera d’apprendre, du reste, que le bavardage comptait parmi les moindres défauts de monsieur Le Tellier, mais l’histoire de la paille et de la poutre n’est-elle pas toujours vraie?

Le Tellier avait eu la chance de découvrir Mouffard quand il s’était rendu compte, malgré son incommensurable vanité, que son coup d’œil d’aigle ne suppléait pas à toute étude réfléchie: cela datait de plusieurs années, du temps où, s’étant refait une clientèle, il résolut enfin de procéder aux premières émissions de la succursale de la Banque belge et française. Confiant en son flair, il choisit Mouffard entre des centaines de candidats que lui amena une annonce dans le journal «Le Temps» et eut la main heureuse, comme il lui arrivait le plus souvent. Mouffard, sorti de l’Ecole Centrale, exerçait depuis longtemps déjà la profession d’ingénieur, mais Parisien jusqu’aux moëlles et fils affectueux, il n’avait jamais eu le courage de s’expatrier et de quitter sa mère qu’il adorait autant que la grande ville. Aussi devait-il se contenter de vivoter d’emplois au-dessous de ses talents, tant est formidable à Paris et dans le département de la Seine la concurrence des diplômés, comme lui, dont le mérite est d’ailleurs le moindre des titres à la préférence des employeurs.

Le choix de Le Tellier, tombant sur lui entre tant d’autres, l’émut pour celui-ci d’une vive reconnaissance qu’il lui garda toujours malgré la clarté de ses vues et l’excellence de ses principes, non toutefois sans cette pointe de sarcasme gouailleur propre aux Parisiens de Paris dont la plus grande honte est de passer pour des dupes. Cette gratitude inébranlable fut un autre avantage, sans doute escompté, du procédé de recrutement dont avait usé Le Tellier. Mouffard s’était acquis comme ingénieur de la Banque une notoriété qui passait les limites du cercle où le destin l’avait placé et le classait dans l’esprit des notabilités industrielles et politiques. Il eût pu reprendre son indépendance, la besogne d’expertises dont on le priait étant pour cela plus que suffisante, ou gagner beaucoup plus ailleurs, car, en dehors de ses appointements restés à peu près les mêmes, on reconnaissait ses services exceptionnels plus en promesses et en compliments qu’en bon argent; mais il était attaché à la barque périlleuse de son patron. Ce dernier l’estimait et l’aimait, moins pour ses qualités, dont il s’attribuait du reste à peu près tout le mérite, que pour la protection et les leçons, nécessaires ou non, qu’il lui avait prodiguées et dont il le jugeait redevable envers lui malgré le parti qu’il en avait tiré. Il le considérait comme sa créature et son élève. Et pourtant il lui devait de ne s’être engagé sur son conseil que dans des affaires viables et de grand avenir, dont le succès eût été certain sans les prélèvements abusifs des syndicats plus ou moins fictifs qui les avaient lancées et sans le pillage de leurs caisses au profit de combinaisons nouvelles, dont il ne tarissait pas depuis que le succès lui était venu et dont le papier avarié ou effrontément escompté au bénéfice de ses émetteurs allait gonfler leurs portefeuilles. La Banque Universelle venait de leur porter un dernier coup en puisant à pleines mains dans leurs fonds de roulement du jour où sa clientèle avait «tiqué» et n’avait plus suffi à alimenter  ses énormes frais.

Mouffard était certainement le mieux informé de tous les intéressés de cet organisme financier si compliqué: il le devait à son caractère qui lui conciliait l’amitié et lui valait les confidences de tous ceux qui l’entouraient, à son besoin impérieux de tout savoir et aux relations qu’il entretenait avec les directeurs des sociétés filiales, anciens élèves comme lui de l’Ecole Centrale et dont la plupart, choisis sur son propre conseil, lui devaient leur situation. Il voyait donc nettement la galère où il était entré autrefois tourbillonner sur l’abîme et menacer ruine: elle s’effondrerait dans le gouffre, entraînant en même temps toutes les espérances fondées sur ses efforts pourtant heureux, si le timonier Le Tellier ne la sauvait par un de ces coups de barre dont il avait le secret. Mais ce diable d’homme ne semblait s’apercevoir de rien: il échafaudait sans cesse des projets et, entraîné par sa veine créatrice et sa faconde, il vous étourdissait d’une vue cinématographique des brillants résultats dont il se portait fort, vous entraînait à sa remorque dans le mirage qui sortait radieux de son cerveau et vous emballait sur la logique prestigieuse de ses déductions; il vous prenait, vous retournait, vous subjugait et vous laissait ébloui retomber lourdement dans le vide de la réalité. «Ce bonhomme-là est un charmeur et un esbroufeur épatant – s’écriait Mouffard en sortant d’une de ces conférences où il était entré avec le propos délibéré de placer son avis et ses craintes et n’avait au contraire soufflé mot –. Il m’abrutit, il jaspine sans une virgule, lit dans mes yeux mes objections et y répond d’une façon qui n’admet pas de réplique et qui, plausible à ce moment-là, n’est à la réflexion que de la blague. Il n’y a rien à faire avec lui. Allez donc raisonner un illuminé pareil et lui crier gare! C’est vouloir arrêter un rapide avec un fêtu. Arrive que pourra! Après tout, je m’en moque!». Et Mouffard assujetissait son chapeau rond sur sa grosse tête, prenait une cigarette qu’il tournait lentement dans ses doigts et portait machinalement à ses lèvres, puis il saisissait sa canne, un énorme rotin, et pesait dessus de tout son poids comme pour s’assurer de la solidité du plancher, redressait sa courte taille en se hérissant comme un coq qui va chanter et, l’œil toujours fixe de qui est ailleurs, il partait droit devant lui sans saluer personne… C’est qu’il ne s’en moquait pas tant que cela et qu’ayant foi quand même dans l’habileté du patron, il se demandait avec anxiété quand les écailles lui tomberaient des yeux et s’il ne serait pas trop tard. Aussi sa surprise ne fut-elle pas d’une amertume sans mélange quand, à quelques jours de l’entrevue de Le Tellier et de Grenot avenue Henri Martin, le comte de Cagny entra dans son bureau en coup de vent, le visage rouge et le regard flambant de courroux. Il pensa: «De l’orage, du tonnerre, de la foudre! Le temps va changer. Tant mieux!  Tout plutôt que le ciel indéfiniment couvert qui gâche et pourrit tout!». Mais il revint bien vite à son premier mouvement de sympathie pour le gentilhomme authentique qu’il avait devant lui et dont il se glorifiait d’être l’ami et le confident. «Quelle mauvaise nouvelle vous amène, mon cher comte? Vous avez l’air tout bouleversé. Asseyez-vous. Que se passe-t-il?». Et, ce disant, il lui montrait près de sa table le fauteuil des confidences, comme il l’appelait. Le comte s’y laissa tomber lourdement. «Mon cher Mouffard, vous ne savez donc rien de ce qui se trame ici, vous l’agence Havas de la maison, vous la chronique, vous la concierge, comme vous nomme Le Tellier?». «Il en tient contre le patron – pensa Mouffard – et veut me faire épouser sa rancune». Et il leva sa grosse main en s’écriant: «Ça, ça m’est égal; ça n’enlève rien à mon genre de beauté, au contraire puisqu’il me féminise, ce qui est plutôt flatteur. Il a sans doute raison après tout. Le dépit clairvoyant parle par sa bouche: je lui fais parfois la pige et, pour si rare que ce soit, ça le vexe, il n’admet pas le moindre émule de ses talents. C’est un petit travers et tout le monde a les siens. – Vous êtes d’une excellente pâte, mon cher ami – repartit le comte avec sa volubilité ordinaire –, mais il s’agit bien de travers! Le Tellier est un gredin, un scélérat, un repris de justice. J’ai su dernièrement dans tous ses détails l’histoire de son passé que m’a contée Cigalet, le fameux Cigalet. – Celui du «Réveil de l’Epargne»? – interrompit Mouffard. – Défiez-vous du relent des plantes vénéneuses que vous arrosez. Du reste, nous savons tous le malheur ancien du patron. – Allons donc! – reprit le comte – vous ignorez comme je l’ignorais, le bouquet: une condamnation à dix ans du 31 janvier 1885 pour escroquerie caractérisée: collusion avec des comparses pour la création d’une pseudo-société d’engrais et produits chimiques, apports surfaits des neuf dixièmes, souscriptions simulées, allégation de faits pertinemment faux, distribution de dividendes fictifs, toute la lyre. – Ah! – fit Mouffard, interloqué. – Cigalet – continua Cagny – a découvert et dénoncé le pot au roses d’abord à la clientèle de Le Tellier, qui déversait sa prose d’alors dans la «Revue critique des valeurs», et ensuite à la Justice, pour des raisons de haine qui m’importent peu et que je n’ai pas approfondies; mais j’ai contrôlé ses affirmations, qui sont exactes. Le Tellier est allé étudier à fond les antiquités grecques jusqu’à la prescription de cette peine qu’il dissimule soigneusement sous le couvert de l’autre, dont l’innocuité morale est un thème courant. Aussi, comprendrez-vous pourquoi il m’invita à mettre un baillon d’or au dangereux Cigalet du jour où celui-ci fit paraître dans son canard et nous adressa souligné un entrefilet dont la teneur, à base d’interrogations relatives aux initiales E.L.T., ne laissait aucun doute sur la découverte qu’il venait de faire de la réapparition de Le Tellier sur la place de Paris. C’est même ça qui m’a donné l’éveil, ainsi que sa recommandation d’être prudent, de ne pas laisser entrer ici Cigalet et de lui faire des remises par mandats postaux. J’ai vu Cigalet, au contraire, et il m’a tout raconté. – Un soir à dix heures au Coq d’or – ajouta Mouffard, en l’interrompant –. Et le patron, qui n’ignore rien l’a appris et vous en veut d’avoir fait ça en sourdine. Il s’est aperçu aussi que vous vouliez prendre votre rôle au sérieux. Traduction libre: vous mêler de ce qu’il considère, à tort ou à raison, comme ses affaires, et il la trouve mauvaise. Voyez-vous, mon cher comte, je ne savais pas ce que vous m’avez raconté, mais fouiller les ombres épaisses du passé n’est pas mon fort: j’entends les ombres épaisses et rétrospectives de la conscience des gens que je coudoie, car la Justice est boiteuse comme une vieille sorcière et ses jugements ne m’impressionnent que comme des documents curieux et même plutôt cocasses. A votre place, je passerais l’éponge sur le deuxième malheur du patron comme sur le premier; ça ne vous avancera pas de vous échauffer la bile sur de vieilles histoires qui ne changent rien à l’harmonie de notre planète. – C’est, en d’autres termes, le même raisonnement que m’a tenu à l’instant monsieur Grenot – répondit Cagny –, mais son opinion était moins désintéressée que la vôtre. Monsieur Grenot est un faux bonhomme: il fait le jeu de Le Tellier qui m’a pris en grippe pour rester tout seul au pouvoir officiel, comme l’autre au pouvoir occulte. Il m’apprenait il y a une heure en balançant son coupe-papier et en souriant de son air doucereux que, vu le mauvais état des affaires, il renoncerait, à la séance du conseil de demain, aux deux tiers de ses jetons de présence et il m’exhorterait à en faire autant ou à quitter la place. Comme, en même temps, on me ferait la grâce de me dispenser des fonctions et de la qualité d’administrateur délégué, mes jetons se trouveraient réduits de 15.000 à 2.500 francs par an, ou 200 francs par mois. Je ne pouvais accepter cette misère pour endosser des responsabilités et j’ai compris du reste des phrases de condoléance dont Grenot accompagnait sa déclaration qu’on voulait ma démission et qu’autrement on me jetterait par dessus bord à la prochaine assemblée. Comme on pouvait de plus y attaquer ma gestion, me refuser mon quitus et me créer des ennuis, je n’avais qu’à m’incliner. Dary, Follet et cette gélatine de Lamberdumont, avec qui Grenot a pris encore moins de ménagements, je dois le reconnaître, sont navrés, mais devront, eux aussi, faire contre fortune bon cœur et nous aurons demain, cher ami, notre petite journée du 4 août: la bouche en cœur, nous sacrifierons au salut de la maison de monsieur Le Tellier nos privilèges, dîmes et droits suzerains et les déposerons sur l’autel de la présidence où officiera ce bon apôtre de Grenot. Et ils me jouent ce tour au lendemain d’un nouvel emprunt que leur a consenti ma belle-mère sur mon conseil! Est-ce assez canaille? Ils me le paieront cher. – Cher comte – interrompit Mouffard –, le patron, qui n’est pourtant pas bavard – et il ne put s’empêcher de sourire, malgré la gravité de la conversation – s’est plaint d’une commission de vingt-cinq mille francs que vous auriez exigée pour ce prêt. – Plaint? – interrogea Cagny. – Comment? Il s’est plaint? Mais c’est lui précisément qui m’a invité à la prendre en me disant: “Ça vaut ça, et vous rendez encore un fameux service à la Banque. Mirapoix, le seul qui puisse disposer comptant d’une somme pareille, nous coûterait par faveur du quarante pour cent, sans compter le désagrément de l’avoir sans cesse dans les jambes et le papier timbré dont il nous bombarderait en cas de retard à l’échéance”. Voilà ses paroles!». Et, après une pause, Cagny ajouta: «Ah! Il vous a dit ça! Il va s’en faire une arme contre moi, la vieille crapule. Je lui casserai la figure à ce forban! – Calmez-vous, calmez-vous – s’écria Mouffard –, vous vous oubliez, mon cher ami. Des voies de fait? Tout le monde vous donnera tort. Le patron est un vieillard. – Bien – repartit Cagny –, mais je lui dirai ce que j’ai sur le cœur; j’ai là un poids qui m’étouffe et je le lui vomirai à la figure». Et, toujours rouge de colère, il serra la main de Mouffard, interdit, et retourna au deuxième se tapir dans son bureau à l’allure d’un homme qui court au feu.

 

 

 

Chapitre 5

 

La séance du conseil, qui eut lieu le lendemain à quatre heures de relevée, est restée mémorable dans les annales brèves, mais mouvementées de la Banque Universelle des Valeurs de placement. Grenot avait convoqué par lettre recommandée les deux administrateurs belges qui, arrivés dans la nuit, circulaient dès le matin dans les corridors et dans les bureaux et prenaient le mot d’ordre de Le Tellier, qui les invitait à donner leur démission. L’un, Emile Blin, Bruxellois d’environ cinquante ans, grand, sec, très distingué, d’une mise irréprochable, avait fait son apparition comme d’ordinaire vers dix heures, une petite valise toute neuve à la main; elle contenait des titres ou des remises pour la Banque, qu’il apportait de Bruxelles. Comme il était l’obligeance même, on le chargeait de corvées de ce genre à tous ses voyages. Sa mission remplie, il monta tout d’abord comme toujours chez Mouffard, à qui le liait une profonde sympathie. L’autre, Jean Verbeeck, était Anversois, d’une famille très riche de distillateurs. Il jouissait de l’entière confiance du groupe belge et dominait officiellement au Syndicat Universel. Plus jeune de quelques années que son collègue et à peu près de la même taille, il n’avait pas la même exquise urbanité, mais en imposait davantage par son attitude froide et mesurée et par la netteté et la fermeté de ses propos à tournure flamande. Le cigare aux lèvres, car il fumait toujours, il allait posément tout droit devant lui sans s’émouvoir de l’effet qu’il produisait, comme ces admirables Chevaux des Nations (corporations de transport) de son pays, qu’on guide avec une ficelle et qui s’en vont avec une calme indifférence et d’un pas égal traînant des charges énormes sur de bas chariots et faisant trembler le sol, les maisons, la vaisselle et les vitres sur leur passage. Blin et Verbeeck, malgré leur parfaite indépendance, étaient devenus les hommes liges de Le Tellier: ils lui devaient d’avoir gagné de l’argent dans la Banque belge et française, dans celles des sociétés filiales dont ils étaient administrateurs et dans le Syndicat Universel dont ils faisaient partie; et, s’ils avaient appris ou soupçonné son passé et critiqué dans leur for intérieur certains de ses procédés courants, ils n’en restaient pas moins ses obligés et, comme Mouffard, en braves gens après tout, ne songeaient pas à se prévaloir de son indignité sociale pour manquer envers lui à leurs devoirs de reconnaissance. D’ailleurs, n’appartenaient-ils pas à ce monde de la finance, dont les uns côtoient le code pénal sans s’en douter et dont les autres marchent dedans sans coup férir en toute connaissance de cause ou simplement parce qu’ils sont les plus forts et quelquefois aussi, aux applaudissements de ceux qui les observent, parce qu’ils obéissent, en bravant la loi, à un sentiment de légitime défense, de saine morale et de juste appréciation des intérêts qui leur sont confiés? Pour n’en citer qu’un exemple, qui de ceux qui fréquentaient la Bourse en 1889 ne se souvient de l’assaut que la milliardaire maison Fielgeld livra à une grande institution privilégiée de crédit, un des principaux refuges de l’épargne, et de la lutte qui s’ensuivit à l’avantage de cette dernière, mais à la confusion de l’article 419 du code pénal; car, si le gouvernement de cette institution sauva une foule de gens des conséquences d’un crack formidable, ce ne fut qu’en rachetant avec ses réserves et peut-être avec ses dépôts ses propres actions et obligations que les Fielgeld jetaient à pleines mains sur le marché. Blin et Verbeeck, témoins de ce fait et de tant d’autres, n’attribuaient qu’une importance fort relative aux démêlés fâcheux de Le Tellier avec la Justice: ils voulaient lui trouver et lui trouvaient mille excuses, d’autant plus qu’inconsciemment ou non ils étaient rivés à son char par mille liens. La notoriété publique, habilement formée de ses propres racontars, dénonçait Verbeeck comme un autre de ses élèves. Verbeeck s’entendait admirablement à dépecer un bilan, à y découvrir les inexactitudes et les enflures et à y remettre tous les postes au point pour une critique sévère et souvent empreinte de cette humeur flamande absolument spéciale et originale; c’était quand même l’élève de Le Tellier qui, lui, de son propre aveu, ne savait voir les choses qu’en gros. Verbeeck connaissait à fond la comptabilité; c’était quand même l’élève de Le Tellier qui n’y entendait goutte. Quant à Blin, dont la discrétion et la réserve étaient les qualités dominantes, il passait et se laissait passer sans mot dire pour l’ombre du maître. Compromis tous les deux dans toutes les entreprises qu’il avait conduites et emmêlées à sa guise en se servant d’eux, ils se laissaient donc aller au courant des événements en fidèles lieutenants confiants, par égard au passé et plus encore par conscience du péril commun, dans les ordres de leur capitaine. «Il faut se tenir les coudes et laver son linge sale en famille», telle était la formule souvent énoncée par Le Tellier, acceptée et répétée par eux.

A quatre heures, les garçons disposèrent sur la table de la salle du conseil les encriers, les plumiers, les buvards et, tout autour, les chaises où allaient venir s’asseoir ces messieurs. Abel Grenot, fils de Louis Grenot et que celui-ci avait fait admettre comme son propre secrétaire et comme secrétaire du conseil aux frais de la Banque, entra le premier, une raie bien droite séparant au milieu de la tête son abondante et luisante chevelure qui, sur le front, se relevait en boucles, une fleur à la boutonnière de son complet élégant et le sourire, imité de son père, détendant les traits de son visage joli, mais blafard; il déposa une serviette et le livre des délibérations à la place qu’il occuperait à droite de la présidence, tira une cigarette d’un étui d’argent où figurait son chiffre en or et l’alluma tout en déambulant d’un air entendu entre les deux portes qui donnaient sur le corridor. Vinrent ensuite Blin et Verbeeck dans un nuage de fumée, flegmatiques, impénétrables, puis Dary et Follet; le premier, quarante-cinq ans, plutôt grand, maigre comme un os de sèche, portant toute sa barbe et légèrement voûté, la complexion et l’allure d’un phtisique; le second, cinquante-cinq ans, de taille moyenne, replet sans excès, la face ornée de deux favoris touffus coupés net à la hauteur de la moustache à pointes audacieuses beurrées de cosmétique, une dent coiffée d’or qu’on voyait apparaître sur le devant de la bouche dans un rictus fréquent au milieu d’autres peut-être moins avariées, mais peu saines, des tics à foison de joueur et de jouisseur effréné dans une figure ravagée de rides; tous deux cachaient leur dépit sous des dehors d’une correction irréprochable. Lamberdumont les suivit de près, ingénument ridicule dans son attitude de grosse bête goulue à qui on enlève la pâtée et qui, les yeux ronds et effarés, implore du regard ceux qui l’entourent. Cagny apparut enfin, raide, renfrogné, hautain, l’œil agressif, le teint bilieux et le visage sillonné de rougeurs; on sentait qu’il n’avait pas cessé d’être en colère depuis la veille et qu’il était capable de toutes les intempérances, d’actes et de langage. Aussi Le Tellier, sans doute averti, se garda bien de paraître, contrairement à son habitude: son fauteuil, sous la glace près de la console, d’où il suivait d’ordinaire la discussion et les délibérations et ramenait aussitôt son troupeau dans la voie tracée quand il s’en éloignait, resta obstinément vide. Cependant, Louis Grenot faisait son entrée par la porte intérieure qui mettait son bureau en communication avec la salle du conseil: il marchait, des papiers à la main, le corps plus tendu que jamais, le front haut et esquissant un éternel sourire. Il ouvrit la séance et, quand tout le monde fut assis, il promena ses yeux gris, un peu troubles, sur l’assistance, eut un imperceptible mouvement de surprise en voyant inoccupée la place de Le Tellier et, de crainte en observant Cagny, secoua légèrement la tête comme pour chasser une idée importune tout en feuilletant par contenance la liasse de notes qu’il avait apportées et, ayant feint de découvrir ce qu’il cherchait, il lut enfin le discours suivant: «Messieurs, aucun de vous n’ignore la situation critique dans laquelle nous nous trouvons. S’en dissimuler la gravité serait une faute dont je ne puis, pour ma part, assumer la responsabilité. Je vais donc passer en revue les principales affaires dans lesquelles nous avons des intérêts. La Société des Phosphates de Gabès est fondée sur l’apport de gisements très riches de la côte et de certaines îles des eaux territoriales de la Tunisie: c’est une entreprise merveilleuse comme avenir, mais à l’état embryonnaire; l’apporteur, l’entrepreneur Loiseau, qui est notre ami à tous, lui donne toute son activité et tout son zèle, mais n’a pas d’autre argent que celui que nous nous sommes engagés à lui fournir. Vous vous souviendrez qu’il a reçu, en rémunération de ses concessions, six mille actions de cent francs libérées qu’il a en portefeuille et que les quatorze mille autres du capital de deux millions, dont le quart a été couvert provisoirement par le Syndicat Universel et par nous, sont restées immobilisées dans les caisses du dit Syndicat et dans les nôtres. Comme l’émission d’obligations pour la même somme n’a été couronnée jusqu’à présent que d’un succès médiocre malgré nos efforts, nous devons faire face, grâce à des reports coûteux sur nos titres ou à des emprunts onéreux, aux frais de premier établissement en cours et au paiement du coupon des obligations. J’en dirai autant des obligations du chemin de fer de Léon en construction; l’entrepreneur Guillemet est riche, mais a des engagements ailleurs et devient pressant, alors que nos placements de ce chef alimentent depuis quelque temps notre caisse et que notre dette envers la Société se monte à près de cent mille francs. Quant à la Société des mines de cuivre d’Almeria, dont le succès n’est pas douteux, ses disponibilités ont été absorbées en grande partie d’abord par sa participation dans la Société des zincs de Hongrie, dont autrement la constitution  ne pouvait se faire, ce qui nous eût entraînés à la perte de nos frais d’études et au paiement d’un fort dédit, et ensuite par l’avance de deux cent mille francs qu’elle nous a consentie. Nous avons dû emprunter encore ces jours-ci pour faire face au coupon de cette société, qui vient à échéance demain, 1er juillet, et à nos autres engagements urgents. Nos participations dans la Société des Pétroles de Californie, dans celle des Etains de Catalogne et dans celle des Chemins Vicinaux d’Algérie n’ont actuellement aucune valeur: les puits de la première ont été vidés par le tremblement de terre de San Francisco, l’exploitation de la deuxième a donné des déboires et les dépenses de construction de la troisième sont à grand’ peine couvertes par les rentrées provenant de maigres placements d’obligations et de minimes bénéfices sur les quelques tronçons terminés et en exercice. En présence de ces résultats déplorables et de ces perspectives inquiétantes, nous ne pouvons, messieurs, sans forfaiture, maintenir nos frais généraux à leur niveau actuel. C’est pourquoi j’ai pressenti chacun de vous en particulier sur la question de savoir s’il accepterait la réduction au tiers de ses jetons de présence ou s’il préférait donner sa démission. C’est ce dernier parti qui a prévalu, comme je m’y attendais, car on ne peut vous demander sans une certaine ironie de vous contenter des appointements d’un petit commis. J’assumerai donc seul de nous tous et pour rien, car je renonce entièrement à tous jetons de présence, la tâche ardue, périlleuse et écrasante de l’administration de la Banque; mais, comme nos statuts exigent que le conseil se compose de trois membres au moins, je vous propose de nommer préalablement à ces fonctions notre directeur Pigeonnier et notre comptable Pigois dont nous ferons ratifier le choix par la prochaine assemblée, s’ils acceptent». On procéda à mains levées à l’élection de Pigeonnier et de Pigois, qui furent introduits aussitôt, car, tout étant prévu et arrangé d’avance, ils attendaient dans le corridor, comme les figurants dans la coulisse, le moment d’entrer en scène. Ils acquiescèrent à leur nomination, signèrent dans le livre des délibérations leur acceptation et retournèrent à leur travail.

Cagny, qui n’avait cessé, durant la lecture du discours de Grenot, de donner des signes d’impatience, demanda la parole: «Messieurs – dit-il avec une figure qui dénotait son irritation –, je m’étonne tout d’abord de ne pas voir ici dans une circonstance aussi grave notre conseiller financier. Sa place eût été au milieu de nous pour laver notre linge sale en famille, selon l’expression qu’il affectionne. Ne doutez pas un instant que si nous avions tous l’encensoir en main, en enfants de chœur bien sages, il pontifierait sur son siège habituel en face de notre président. Il a vu venir la critique et le blâme et il n’est plus que le monsieur qui passe, fit de son mieux, récolta ce qu’il put et n’est pas responsable. Nous avons endossé toutes les conséquences de ses erreurs: c’était la carte forcée du fait accompli par lui, qu’il n’entend même pas qu’on discute ou contrôle, et, nous ayant tous compromis en abusant de notre confiance et en nous attirant dans la nasse des irrégularités, il nous met dessus le grappin et dispose de nous, de notre temps, de notre argent, de notre conscience, de notre volonté. Nous sommes devenus par la crainte du gendarme, qu’il peut mettre à nos trousses grâce à sa félonie, son jouet et sa chose; et comme, à part messieurs Blin et Verbeeck, qui ignorent peut-être plus d’une machination de ce grand artiste, et monsieur Louis Grenot, qu’il porte aux nues en attendant qu’il le brise, tout le monde est ici de mon sentiment, mais n’osera rien dire, j’exprime, moi, l’indignation commune qui nous étreint. – Parlez pour vous, parlez pour vous – s’écrièrent d’une voix Dary, Follet et Lamberdumont, qui avaient eu la promesse de compensations à la première occasion, promesse vague et sans consistance (ils le savaient par l’expérience qu’en avaient faite les autres devant eux), mais promesse à laquelle ils se raccrochaient quand même et qu’ils préféraient ne pas compromettre par une protestation inutile. «Alors – reprit Cagny avec élan –, j’exprime ici mon indignation personnelle d’avoir été berné, trompé et exécuté par monsieur Le Tellier, avec la complicité de monsieur Louis Grenot. – Monsieur – interrompit celui-ci, très pâle –, vous passez les bornes permises. Vous n’avez rien à me reprocher. Les circonstances, favorisées sans aucun doute par la façon dispendieuse dont vous avez géré nos affaires en votre qualité d’administrateur délégué, sont cause de tout le mal dont vous vous plaignez et de la nécessité où nous sommes de réduire nos frais. – Allons donc – s’écria Cagny –: vous savez bien, vous savez mieux que personne que nous sommes tous sous la férule de l’éminence grise Le Tellier; ma gestion ne fut que l’action réflexe de son gouvernail et le mauvais état de nos affaires, la résistance de la clientèle à nous suivre, viennent de prélèvements occultes et des parts syndicataires qui pèsent trop lourdement dès le début sur nos meilleures entreprises et les ruinent ou les anémient. – Vous en avez profité, largement profité, monsieur – dit Grenot. – Oui – reprit Cagny –, nous en avons profité, mais dans une mesure connue et en courant tout de même un certain risque. Monsieur Le Tellier n’en peut pas dire autant: il fait parfois le syndicat à lui tout seul pour une quantité de titres indéterminée et sans verser un sou à la caisse; c’est-à-dire qu’il passe à la comptabilité, y fait ouvrir un compte de syndicat anonyme dont il se dit le chef et empoche les deux tiers (vingt francs sur trente) de notre commission de placement. Voilà la fuite, la grande fuite; voilà la cause, la véritable cause de tout le mal, monsieur Grenot; et que j’ose m’en apercevoir, que j’ose y faire allusion, que j’ose la dénoncer, voilà la cause, la véritable cause de la mauvaise humeur de monsieur Le Tellier, à laquelle, par intérêt, non par désintéressement, vous vous êtes associé le lendemain du jour où, tout sucre et tout miel, vous vous étiez servi de moi pour remplir la caisse vide. Allons! Nous verrons où cela vous mènera. Je donne ma démission, je suis même heureux de vous donner ma démission après ces explications. J’irai remercier tout à l’heure monsieur Le Tellier de la bonne occasion qu’il m’a procurée de le faire». Personne ne souffla mot en réponse à cette boutade. Grenot, qui avait dès le début pressenti l’averse, s’était armé peu à peu de patience et haussa simplement les épaules. Cagny signa sa démission, salua et sortit. Tous se regardèrent avec confusion, sauf Blin qui semblait être ailleurs et Verbeeck qui, s’étant levé, se promenait apparemment indifférent en regardant par les fenêtres et en tirant régulièrement et machinalement des bouffées de fumée de son havane. Grenot risqua: «C’est un énergumène». Mais son exclamation n’eut pas d’écho: Dary, Follet et Lamberdumont avaient senti dans la protestation de Cagny le cri étouffé de leur propre appétit déçu, mais peureux, et leur dissimulation n’allait pas jusqu’à faire chorus avec l’exécuteur des hautes œuvres de monsieur Le Tellier, chargé de les évincer eux-mêmes. Chacun mit sa signature au-dessous de celle de Cagny et, la séance close, on se serra la main à la ronde et on se retira.

Cependant, Cagny, rentré dans son bureau, y avait rangé ce qui lui appartenait et, après avoir chargé le garçon de le lui envoyer à son domicile, il prit son chapeau et sa canne, puis il traversa la salle d’attente qui le séparait de Le Tellier, chez qui il pénétra sans frapper. Celui-ci, déjà prévenu sans aucun doute de ce qui s’était passé dans la salle du conseil, avait fait appeler Mouffard sous un prétexte quelconque et Mouffard était assis près de lui. «Ah! vous êtes là, Mouffard – dit Cagny. – Je croyais trouver monsieur seul, mais vous n’êtes pas de trop. – Je vous en prie, cher comte – s’écria Mouffard, en se levant –, pas d’escladre! Ne faites rien, ne dites rien d’irréparable! A quoi bon tout ce scandale? Vous êtes encore de la maison, président du conseil de la Société des Mines de cuivre d’Almeria. Il est cinq heures, l’heure du départ des employés qui vous entendront en s’en allant. – Cela m’est fort égal, Mouffard; ils n’entendront que la vérité. Monsieur – ajouta-t-il, en se tournant ironique vers Le Tellier qui le regardait de ses yeux lumineux, pénétrants et absolument calmes –, je viens prendre congé de vous, puisque vous n’avez pas daigné assister à la séance du conseil qui, pourtant, ne manquait pas d’intérêt. – D’abord, mon cher – dit tranquillement Le Tellier –, je fais ce qui me plaît et n’ai à recevoir de leçons de personne en ce qui concerne l’opportunité ou non de ma présence au conseil, dont je ne fais pas partie; et puis vous auriez pu vous faire annoncer ou tout au moins frapper, c’est élémentaire dans le code de civilité puérile et honnête. – Vous parlez de code – cria Cagny –, de violation de code, vous ne manquez pas d’aplomb; si j’ai froissé légèrement celui des convenances, vous avez, vous, pataugé en plein dans le code pénal. – C’est entendu – dit Le Tellier –: vous avez écouté les ragots de Cigalet. – J’ai contrôlé ses dires – repartit Cagny –, mais là n’est pas la question: les vieilles histoires ne reviendraient pas sur l’eau si vous ne les y rameniez par vos procédés. – Que voulez-vous dire? Que me voulez-vous? Expliquez-vous! – dit Le Tellier –. Vous avez donné votre démission, personne ne vous y obligeait. Vous auriez pu renoncer à la situation d’administrateur délégué, qui est dangereuse et peu enviable après tout dans l’état actuel des choses, et vous contenter provisoirement et jusqu’au retour d’une ère de prospérité du tiers de vos jetons de simple administrateur, d’autant mieux que vous percevez quelques billets de mille de la Société des mines d’Almeria, dont vous êtes président. A ce propos, vous serez obligé de conserver un bureau à la Banque, à moins que vous ne vouliez aussi donner votre démission de ces fonctions. – Vous m’y forcerez bien un jour – répondit Cagny. – Je vous écoute avec admiration. Vous tramiez depuis longtemps, sans en faire mystère avec moi, l’épuration qui vient d’avoir lieu, mais en vous gardant bien de m’apprendre que je serais balayé comme les autres, et vous venez dire que vous n’y êtes pour rien. Votre bluff de sainte nitouche est un truc trop grossier cette fois. Le fait est que vous n’êtes rien ici; aucune nomination officielle ne vous autorise à demeurer dans ce bureau une seconde. – Il fallait me raconter cela hier ou ce matin – interrompit Le Tellier. – Ce soir vous n’avez plus aucun pouvoir. – Tantôt ou maintenant, c’est la même chose – reprit Cagny. – J’allais dire qu’officiellement zéro, vous vous êtes arrangé pour exercer ici une toute-puissance absolue. – Mais, phraseur que vous êtes, c’est moi qui ai créé cette banque – dit sèchement Le Tellier. – Et – hurla Cagny, s’animant davantage à la vue de tant de quiétude – qui vous êtes tapi en sûreté comme une pieuvre pour y happer votre proie au passage, y piller et y déshonorer les gens à votre profit. – Voici de grands mots, mon cher – fit Le Tellier. – Mais vous aviez aussi assez bon appétit dans l’exercice de vos fonctions, appétit dont vous avez laissé des traces qui devraient vous conseiller la prudence. Aussi je vous plains et ne vous en veux pas. Vous vous montez la tête. Affaire de tempérament! – Tenez – reprit Cagny au comble de l’exaspération –, je vous déclare que si j’avais sur moi un revolver, je vous brûlerais la cervelle et me supprimerais ensuite, tant je vous méprise et ai honte de m’être mis entre vos griffes. – Tentacules, dites tentacules – repartit Le Tellier. – L’image est plus suivie. Et, comme vous n’avez pas de revolver, allez porter vos extravagances ailleurs; vous versez dans la folie, mon cher». Cagny leva sa canne, mais Mouffard interposa son épaisse et sympathique personne entre lui et le patron et dit au garçon qu’il avait sonné et qui accourait: «Jean, accompagnez-nous au bureau qui est près du mien, là-haut. Monsieur le comte s’y installera demain et va vous montrer comment il désire que vous y disposiez les meubles et les dossiers de la Société des Mines de cuivre d’Almeria que vous monterez dans la matinée». Cette intervention ramena un peu de calme dans l’âme courroucée de Cagny, qui sortit sans proférer d’autres paroles et laissa docilement Mouffard le prendre par le bras et le conduire au troisième.

Resté seul, Le Tellier, dont la colère sourdait bouillonnante sous la surface unie qu’il avait imposée à son attitude par un miracle d’énergie et de possession de soi, donna libre cours à sa rancune des humiliations qu’il venait de subir au conseil, devant Mouffard et dans l’esprit toujours en éveil, toujours friand de scandales, toujours aux écoutes du personnel de la Banque. «Ce beau sire blasonné, ce marchand d’orviétan, cet avarié perdu de luxure, ce bourreau d’argent sans scrupules… oui, sans scrupules malgré ses grands gestes et ses beaux discours, me paiera, je l’espère bien, ses sorties d’échappé de Bicêtre», dit-il à mi-voix. Puis il résolut de partir au plus tôt pour Bruxelles, où, dans le calme de son bel hôtel de l’avenue Louise, il aurait tout le loisir de se refaire de tant d’émotions et de mûrir ses plans de vengeance et surtout ses projets de relèvement de la Banque. Il se leva donc et se rendit au bureau de Grenot qu’il trouva radieux et tout à son succès, en dépit de ses efforts à paraître dolent des exécutions du jour et de la responsabilité accrue. «Mon cher président – lui dit-il en s’asseyant en face de lui sur un large divan en cuir –, voilà la lessive faite. Ça a été dur pour moi. – Et pour moi, qui reste seul à affronter avec vous tant de difficultés» interrompit Grenot. Le Tellier le regarda de son œil malin et reprit: «Ça a été dur pour moi. Cagny m’a presque insulté». Il ne doutait pas que Grenot ne sût déjà ou n’apprît le soir même tous les détails de la scène qui venait d’avoir lieu. «Je vous avais recommandé de le ménager – dit Grenot. – Sans doute – répondit Le Tellier –, mais je préfère, comme vous, je le sais mon cher président, car il vous a vous aussi pris de front, je préfère être débarrassé de ce personnage, advienne que pourra. Je viens vous faire mes adieux. – Comment, vous partez? – exclama Grenot. – Oui, pour une quinzaine; mais je vous écrirai dès demain et reviendrais en cas d’urgence. Je vais me retremper dans la tranquillité de ma demeure silencieuse et des allées ombreuses du bois de la Cambre et de la forêt de Soignes. J’en ai une vraie nostalgie, car je me fais décidément vieux et ces luttes continuelles à Paris m’épuisent. – Adieu et bon voyage! – dit Grenot. – Soignez-vous bien et revenez-nous le plus tôt possible, car vous laissez ici un grand vide, malgré le téléphone et la poste». Ils se serrèrent la main et Le Tellier prit le train le soir même pour la Belgique avec Blin et Verbeeck.

 

 

 

Chapitre 6

 

 «Seul, enfin seul! – pensa Grenot, quand Le Tellier eut tourné les talons – Je vais donc être le maître!». Et il se promit d’organiser sans retard son plan de rapines en étendant, du cœur de la place à toutes ses ramifications, le rayonnement de ses toiles d’araignée vorace. Il avait gagné un demi-million dans les syndicats de lancement et dans ses spéculations personnelles sur les titres et sur les fournitures de la Banque, demi-million qu’il entendait faire fructifier au taux des usuriers sans l’ombre d’un scrupule, puisqu’il ne faisait de tort à personne en se substituant à eux et qu’il rendait même service à la Banque en la couvrant du risque d’indiscrétions fâcheuses et défavorables à son crédit.

Nous avons dit «fournitures» au pluriel, car, en dehors du contrat indirect de l’imprimeur, Grenot fournissait à la Banque, par l’intermédiaire de son courtier de Paris, le papier, les enveloppes, les fiches, les bordereaux, etc… qui lui étaient nécessaires; et cet appoint avait pour lui son importance, puisque le courrier de chaque jour comportait une moyenne de cinq cent lettres sans compter les circulaires. Le directeur Pigeonnier était seul au courant de ce fait et le gardait secret, sur le désir qu’il lui en avait exprimé. Pigeonnier, Lyonnais d’une soixantaine d’années, de taille plutôt brève, le teint beige, les yeux voilés d’une intelligence déçue, la tête massive, les épaules larges sensiblement voûtées, les bras tombant le long du corps comme des arcs au repos à la manière de ceux des portefaix, l’air d’un canut, avait passé dans sa jeunesse, comme employé supérieur, par les administrations des grandes banques et s’y était distingé; puis il avait commis l’imprudence de quitter les sentiers battus pour se jeter dans l’aventure d’entreprises risquées, mais plus intéressantes et, à cette époque-là, plus lucratives. Il ne se le pardonnait pas, car ses anciens camarades et ses anciens sous-ordres suivaient la marche ascendante de la prospérité inouïe de la haute banque, tandis qu’il errait sans trouver sa voie dans les méandres de la basse finance où l’angoisse des échéances vous coupe la respiration et où il pue de déconfiture, de faillite, de banqueroute et de prison. Peu à peu, le coup de boutoir incessant d’un regret impuissant qu’il n’arrivait pas à maîtriser et que la mauvaise tournure des affaires de la Banque Universelle rendait sans espoir l’avait plongé dans une lourde mélancolie et dans cette léthargie douloureuse de la volition qui vient d’un ébranlement trop répété des nerfs. Il promenait son visage morose d’automate dans les bureaux, très paternel pour les employés dont il écoutait les doléances et les plaintes de toute nature avec une évidente complaisance: il s’intéressait même à tout ce qui les touchait depuis les deuils et les noces de famille jusqu’à la rage de dents de leurs femmes et à la diarrhée de leurs nouveaux-nés et leur distribuait avec joie des rémunérations et des congés. Par contre, il n’admettait pas qu’ils eussent rien de caché pour lui et, ombrageux et défiant, il se cabrait au moindre secret. Aussi sa police était-elle admirablement faite, même au-dehors, et plus d’un commis se trouvait-il fort surpris de s’entendre répéter par lui le lendemain ce qu’il avait dit la veille en chemin de fer ou dans un tramway concernant les intérêts de la Banque ou de ses filiales. «Il faut être prudent, mon ami – concluait-il –, la parole est de boue et le silence est de diamant». Sa discrétion et sa soumission de commandant en second à l’autorité supérieure étaient aussi enracinées par l’habitude dans son âme que le cauchemar timoré de la correctionnelle dont il parlait toujours comme les enfants parlent, en vous regardant dans les yeux, du diable ou du père Fouettard pour s’entendre dire qu’il n’en est pas question. Grenot, devenu tout-puissant, pouvait donc compter sur l’obéissance passive et muette de l’administrateur-directeur Pigeonnier et deux signatures sur trois suffisaient à la validité des délibérations du conseil. D’ailleurs, Pigois, le comptable, emboîterait certainement le pas sur son chef par raison de déférence, d’amitié et de nécessité, car il n’avait que sa place pour vivre et pour faire vivre sa famille.

Les événements ne tardèrent pas à favoriser les vues de Grenot. C’était l’été, qui chasse vers les plages et les villes d’eaux les rentiers et leurs bas de laine au profit des hôtels, des champs de courses, des établissements de bains et des casinos; qui endort toute préoccupation financière; qui donne la nausée de toute lecture du genre économique. Le Tellier envoyait de Bruxelles des séries d’articles de tête qu’il estimait des meilleurs de son cru, car il s’y était remis suivant la volonté qu’il en avait manifestée à Grenot; mais les abonnés ne devaient pas déplier leurs journaux. En effet, s’il était logique que le courrier n’apportât aucun ordre sur les titres de la maison vu le désintéressement affecté et artificieux de ses conseils, les demandes de renseignements gratuits, cette amorce et cette pierre de touche de la clientèle, n’affluaient pas davantage. Du reste, sans qu’il s’en doutât, Le Tellier faiblissait comme écrivain; il se répétait et ses dernières pages n’étaient plus que le reflet de plus en plus pâle de celles qui avaient fait son succès. De génial, il était tombé au rang d’homme du métier, une parole dont il usait sans cesse pour définir les gens qui seuls avaient une valeur à ses yeux. Et, comme homme du métier, cet homme du métier qu’il prisait tant, il n’était pas dans le journalisme à la hauteur. Cette constatation paraîtra étrange et, si quelqu’un eût osé lui montrer la fragilité du piédestal où se prélassait sa majesté de dieu de la presse financière indiscuté et indiscutable, il eût bondi de colère et de rage, malgré sa force de caractère. «C’est qu’on se connaît si mal, Dieu merci», eût dit Mouffard. Le Tellier avait jailli du Poitou tout armé pour la lutte, comme Minerve du crâne de Jupiter, sans études préalables sérieuses; il était de génération spontanée. Aussi avait-il toujours suppléé à ce défaut de première instruction par une défiance instinctive de lui-même et une tension d’esprit qui lui servait de parachute dans ses envolées originales; mais, avec l’âge et la confiance en soi, il se relâchait de son application d’autrefois à soigner et à émonder son style et il l’émaillait maintenant de fautes de syntaxe et même d’orthographe que Sandreuil, sans en rien dire à personne, corrigeait de son mieux et dans la limite du possible, mais souvent sans en pouvoir détruire l’effet fâcheux. Du jour où la flamme vacillante de son génie n’éclairait plus que vaguement les productions de son cerveau et n’éblouissait plus personne de son éclat, Le Tellier n’était plus, avec sa grande expérience et son savoir, qu’un mauvais écolier qui dit mal les choses sensées, mais banales, que lui serine son professeur.

Grenot dut donc, quand l’argent de madame de Bréville fut épuisé, ce qui ne fut pas long, pourvoir aux besoins urgents de la Banque jusqu’au retour des vacances, qui ne manquerait pas malgré tout, suivant son opinion et celle de Le Tellier, de ramener un regain de prospérité dans les affaires. Il fit sentir par de brèves missives et des colloques plus courts encore à ceux qu’il jugeait devoir mettre au courant de la situation ou par nécessité, ou par prudence, ou par prévoyance d’un avenir incertain, que sa position personnelle ne lui permettait pas d’affronter le poids mort de lourdes avances à échéances douteuses, mais qu’il avait des influences et des amis qui, sur son invitation et sa garantie morale, fourniraient les sommes immédiatement utiles. Les amis n’étaient, bien entendu, que des prête-noms, ceux de ses courtiers pour la papeterie en Angleterre et en Belgique et ceux des contremaîtres en qui il pouvait avoir toute confiance et à qui il fit ouvrir des comptes. Ils passaient apparemment pour les prêteurs et il se vantait avec sang-froid d’avoir réussi à réduire leurs exigences au minimum. Or ce minimum était un taux d’intérêt à la vérité raisonnable, un petit six pour cent, accompagné toutefois d’une commission de un et demi renouvelable tous les trois mois jusqu’à une échéance définitive et maxima de six mois, ce qui portait le modeste six pour cent à un médiocre douze pour cent; de plus, l’avance était gagée par des obligations du portefeuille qui deviendraient la propriété du prêteur à cent francs au-dessous du cours coté, en cas de non-paiement à l’échéance fatale, et ces obligations étaient choisies parmi celles de vente courante, celles que les journaux prônaient avec plus d’ardeur, les obligations de la Société des Phosphates de Gabès et celles de la Société du chemin de fer de Léon. Grenot, de la sorte, ne risquait rien, car ses amis ne manqueraient pas d’être impitoyables quand l’heure du remboursement aurait sonné pour eux et il n’y pourrait rien.

Octobre, puis novembre, ramenèrent l’animation dans Paris et à la Bourse et un certain mouvement à la Banque Universelle, mais un mouvement sans envergure qui ne lui permettait pas de couvrir ses frais. Les coupons des filiales, à l’échéance de novembre, avaient pesé lourdement sur la caisse, ceux de l’échéance de décembre s’annonçaient comme très inquiétants et les amis de Grenot augmentaient leurs prétentions, quand une nouvelle étoile monta au firmament du monde des affaires et attira tous les regards. C’était Clochette, Clochette qui, groom dans un cercle de Melun à seize ans, y occupait ses loisirs à suivre les cours de la Bourse et à lire les journaux de finance qui traînaient oubliés sur les tables; Clochette qui saisissait la première occasion qui se présentait à lui de venir à Paris et de se faufiler dans les derniers rangs du peuple qui gravite autour du temple de Mercure, en entrant comme tout petit commis, moitié employé, moitié garçon, au Comptoir des prêts miniers, qui avait fait faillite depuis et dont le directeur Ramière n’avait échappé à la prison que grâce à la loi du sursis; Clochette qui, vite au courant du marché des valeurs, grâce à l’exercice de ses facultés exceptionnelles d’intelligence et de pénétration dans un emploi si humble, s’était lancé seul, avec un tout petit capital dû au hasard d’un héritage, dans la mêlée des arrivistes qu’attire le veau d’or et avait réussi en quelques années à y prendre une place prépondérante; Clochette, enfin, dont le succès étourdissant étonnait tout Paris; le hardi, le sympathique, l’éloquent, le sémillant, le génial Clochette.

Clochette passait pour avoir imaginé, au su et au vu de tous, la vraie, l’unique banque industrielle, qui allait ramasser les miettes du festin de la haute banque en accueillant, en favorisant et en alimentant les affaires que celle-ci ignorait ou négligeait des hauteurs de son Olympe. Pour en mieux instruire le public, il employait en frais de lancement, d’intermédiaires et surtout de réclame, dont il inondait les loges des concierges et couvrait les murs et les quatrièmes pages des journaux, une bonne partie des millions qu’il avait réussi, par aspirations successives de plus en plus accentuées, à pomper de la poche de ses admirateurs pour en remplir les profondeurs de sa caisse. Le Tellier, qui avait repris à Paris son collier de labeur, se reconnut en Clochette: il se revit jeune, enthousiaste, vaillant, conquérant, plein du feu sacré que les glaces de l’âge commençaient à éteindre en lui malgré sa résistance extraordinaire, et s’aboucha avec ce jeune sosie. Leur sympathie fut réciproque et un pacte d’alliance vite conclu. La Banque Universelle prit dans les placements des affaires du groupe Clochette une part importante, dont le résultat fut de lui rendre un lustre emprunté au reflet éclatant de la constellation nouvelle et de lui permettre de faire face aux dépenses courantes et au paiement des intérêts dus aux amis supposés de Grenot, sans qu’elle pût toutefois les rembourser. Grenot entra donc en possession et jeta au plus tôt sur le marché à son bénéfice les obligations qui lui étaient cédées au prix convenu de cent francs au-dessous du cours coté et avaient pris une marche ascendante avec le retour de la faveur publique. Il n’avait pas perdu son temps, car il empocha de la sorte une différence d’à peu près cent mille francs. Cette bonne aubaine ayant accru l’excellente opinion qu’il avait de lui-même, il redressait plus fièrement que jamais sa petite personne et magnifiait avec emphase les résultats de son administration. Sa jactance à cet égard dérivait d’une telle audace qu’elle en semblait inconsciente et naïve et ne manquait jamais de procurer à Le Tellier une explosion de douce gaieté qui s’épandait en un sourire et en un pétillement de ses yeux malicieux. Le revirement heureux autant qu’imprévu que l’alliance avec Clochette avait produit dans l’évolution des destinées de la Banque ramenait la joie et la confiance dans l’âme de ses exploitants directs et indirects. On recommençait à parler de syndicats pour le lancement de nouvelles affaires. Dary et Follet reparaissaient dans les couloirs après une longue éclipse et reprennaient langue avec Pigeonnier et les employés supérieurs en attendant que Le Tellier voulût bien les recevoir ou leur adresser familièrement la parole et son eau bénite de cour quand il les rencontrait en circulant lui-même dans les bureaux: cette rencontre semblait lui causer toujours, du reste, la même agréable et bienveillante surprise. Lamberdumont n’avait jamais cessé de se faire voir; il continuait, malgré sa démission, à venir écrire dans la salle d’attente sa correspondance et à la faire affranchir par la Banque en mêlant ses lettres au tas de celles que le garçon avait devant lui pour y apposer les timbres nécessaires. C’était toujours ça de gagné. Mais les bonnes nouvelles qui circulaient le clouaient là maintenant à demeure; il encombrait les passages de son énorme embonpoint, confabulait avec tous, au besoin avec les grooms quand les autres le congédiaient sous prétexte d’accomplir leur besogne, guettait le moment favorable pour se faufiler, aussi humble que débordant, chez Grenot ou chez Le Tellier, se rappeler à leur souvenir et les prier de songer à lui.

Cagny était resté président de la Société des mines de cuivre d’Almeria: le conseil de cette société se composait en effet en majeure partie de nobles espagnols et français, dont l’esprit de caste lui assurait la sympathie et l’appui et Le Tellier le savait si bien que son désir de l’évincer s’était borné à une campagne systématique, mais assez mesurée, de dénigrement, jointe au propos délibéré de trouver une combinaison qui, en renflouant cette excellente affaire devenue mauvaise pour les motifs exposés plus haut, donnerait la prééminence à un nouveau groupe et éliminerait ou non, à son choix, les administrateurs actuels. En attendant, Cagny venait assez rarement, mais assez régulièrement s’asseoir dans le bureau que Mouffard lui avait assigné à côté du sien au hasard d’un prétexte destiné à couper court, par l’arrivée du garçon, à ses excès de langage et à ses menaces de coups, le soir de son altercation violente avec Le Tellier. Combattu entre sa haine qui le portait à laisser faire Cigalet, dont il avait assumé, disait-on, les exigences et dont l’ardent désir était de partir en guerre contre leur ennemi commun, et sa crainte de se nuire à lui-même par la dégringolade, qui en serait résultée, des valeurs de la Banque, il avait temporisé sur les conseils de prudence de Mouffard, que celui-ci empruntait le plus souvent aux paraboles, car il était censé ignorer le débat qui s’agitait dans l’âme de son cher comte, mais que lui avait dévoilé sans peine sa perspicacité ordinaire. La reprise des affaires à la Banque reléguait désormais au dernier plan tout projet de vengeance et faisait définitivement prévaloir dans l’esprit de Cagny le souci de ses intérêts véritables et immédiats: les obligations de la Société des mines d’Almeria, comme toutes les autres valeurs du groupe de la Banque Universelle, retrouvaient la faveur du marché et leur vente, s’accentuant, allait déblayer d’autant les portefeuilles encombrés tant de la Société même que de la Banque, sa débitrice; une débâcle de ce côté n’était plus à craindre et sa situation de président du conseil s’en trouvait affermie avec tous les avantages qu’elle comportait du jour où renaîtrait la prospérité de cette affaire bien conçue et seulement en mal de trésorerie; les prêts de sa belle-mère seraient remboursés, ce qui était préférable à la réalisation aléatoire d’un gage en papier déprécié; enfin, le tort qu’il avait subi en perdant sa position d’administrateur délégué serait facilement réparé, quand, cessant de se cantonner dans sa rancune, il se donnerait la peine de profiter des occasions qui s’offrent toujours aux gens que la fortune caresse et qu’un beau nom nimbe d’une auréole.

Ce travail de transformation de ses idées n’échappait pas à Mouffard, qui l’accélérait de son mieux; il amena d’abord une détente dans ses rapports avec Grenot: par une entente tacite ils recommencèrent à se voir de temps en temps et à se serrer la main quand le hasard les mettait en face l’un de l’autre. Puis, même le sentiment d’hostilité si profond qu’il avait conçu contre Le Tellier pâlit; il évitait d’en parler et par conséquent d’en dire du mal. La prospérité renaissante, ce talisman souverain de la paix entre les hommes, faisait son œuvre et répandait l’allégresse dans tous les rayons de ce que Grenot appelait «la ruche de la rue Taitbout» et eût pu avec plus de raison appeler «sa ruche», quand un événement inattendu, étonnant, inouï, affolant, incroyable, inqualifiable, monstrueux, se répandit dans Paris et plongea dans la stupéfaction le personnel de la Banque Universelle. Clochette venait d’être arrêté!… Il avait dix millions dans ses caisses et on l’avait arrêté tout de même! Ça ne s’était jamais vu. «Pardon – rectifiait Le Tellier –, c’est abominable, mais on m’a joué le même tour. J’avais trente millions dans mes caisses du Crédit d’Europe quand on m’a mis la main au collet et ruiné. Il y a longtemps, mes amis. C’était du temps de l’Union franco-romaine. Les procédés n’ont pas changé depuis, malgré le téléphone, les automobiles et la télégraphie sans fil… “Homo homini lupus” sera toujours une devise foncièrement vraie. Alors c’étaient les gens au pouvoir qui écrasaient les plus faibles; maintenant c’est la haute banque qui s’en mêle. La même histoire appelle le même dénouement. Le groupe Clochette est perdu et ne s’en relèvera pas, d’autant moins que Clochette a aussi contre lui d’avoir voulu tomber la Petite Gazette pour s’en emparer. Un million de lecteurs! Ç’eût été un coup de maître, mais d’une loyauté douteuse, car il avait là ses grandes entrées et n’aurait pas dû en abuser». Le Tellier comptait des amis à la Petite Gazette, dont il se servait pour sa réclame. «En tous les cas il a été maladroit, car il n’avait pas les reins suffisamment solides, ni le nerf nécessaire pour un pareil exploit. Présomptueux! Clochette!». Le Tellier, nous l’avons dit souvent, détestait d’instinct toute supériorité dans sa partie et, malgré lui, malgré la sympathie raisonnée qui avait favorisé leur entente, son dépit perçait quand même sous forme de satire contre l’idole tombée. Il lui en voulait aussi inconsciemment du profond désenchantement que lui causait sa chute, qui allait entraîner la Banque Universelle dans un cataclysme dont il n’osait sans trembler envisager l’étendue. En effet, malgré les meetings monstres de ses fidèles clients, une prise d’armes et une levée de boucliers des plus bruyantes et des plus énergiques de la part de la presse qu’il avait si royalement payée et choyée en compagne valeureuse de ses racolages, des interpellations au Parlement, des notes sentimentales sur ses harmonies et ses douleurs familiales, toute la gamme des «si», des «mais», des «car» à l’effet de démontrer qu’il était la victime d’une méprise criante d’injustice, Clochette resta en prison préventive et des liquidateurs furent nommés pour l’examen de ses entreprises, dont à la longue la plupart entrèrent en faillite.

La clientèle, déjà si éprouvée, de la Banque Universelle reçut en gémissant ce dernier coup et s’en plaignit avec aigreur, car il rouvrait toutes ses plaies anciennes. Ce fut au courrier un concert de malédictions, que Pigeonnier lisait avec une tristesse navrée. Ce rayon tout doré d’une aube nouvelle avait disparu si vite dans la nuit de l’orage furieux et soudain qui venait de fondre sur eux qu’il en restait abasourdi, anéanti! Le fracas de la tourmente chassait du reste Dary et Follet comme la rafale chasse les passereaux et Lamberdumont lui-même, flasque et dolent, espaçait de nouveau ses visites. Grenot reprenait son faux sourire et Le Tellier ses récriminations et ses doléances, car il accusait toujours quelqu’un d’être la cause première de ses propres erreurs.

L’arrêt dans les placements fut instantané. A peu près toute la clientèle, du haut en bas de la liste, avait été atteinte, même les nouveaux abonnés, les recrues, les bleus, ceux qu’une réclame intense attire en nombres presque mathématiques suivant les journaux qui la publient, ceux enfin pour qui l’on fait des circulaires spéciales parce que, n’ayant pas reçu les anciens horions, on les suppose moins rebelles à l’amorçage.

 

 

 

Chapitre 7

 

Les deux compères, Le Tellier et Grenot, se regardaient dans les yeux avec une anxiété poignante, le soir, quand, vers six heures, les employés partis et les visiteurs éconduits, le calme régnait autout d’eux: Le Tellier, assis sur le large divan qui faisait face au fauteuil de l’autre, semblait scruter les profondeurs de son âme et Grenot, l’œil terne, son coupe-papier à la main, l’air buté, attendait de celui qu’il qualifiait de Protée la trouvaille qui les sortirait de l’ornière. Découvrirait-on de fraîches victimes pour tirer de l’avant ou faudrait-il tenter de remonter le courant en se sacrifiant, ou plutôt en courant le risque de se sacrifier, et, dans ce cas, qui des deux tiendrait la mise? C’était là la question qu’ils se posaient à eux-mêmes et que chacun d’eux tranchait naturellement en sa faveur. Le Tellier se disait, car il n’ignorait rien: «Grenot a gagné assez d’argent ici, il peut bien provisoirement en débourser un peu. J’imaginerai sûrement une combinaison où il retrouvera son compte». Et Grenot pensait: «Le Tellier a encore plus d’intérêt que moi au sauvetage de la Banque; c’est son œuvre et il se doit à elle. D’ailleurs il est fertile en inventions et, quand il s’agira pour lui de rentrer dans ses fonds et qu’il sera par conséquent rivé à cette idée fixe, toujours comme Protée qu’il fallait lier à double nœud pour le consulter, il répondra plus vite à notre attente pour notre salut commun». Cette confiance réciproque de chacun d’eux dans la capitulation de l’autre dura des semaines et la situation de la Banque devenait de jour en jour plus critique, quand, pour donner raison, semblait-il, à l’entêtement de Grenot et à sa façon de le justifier, le Protée accoucha, même avant la lettre, c’est-à-dire avant d’avoir rien remboursé, d’une combinaison de fortune qu’il soumit aussitôt à son cher président. «J’ai trouvé – lui dit-il doucement, mais avec un accent et un sourire de jubilation intense –, j’ai trouvé une solution passagère à la crise qui nous travaille. Nous passerons l’hiver et d’ici là tout changera, j’en réponds. Nous aurons le temps de nous retourner et c’est l’essentiel. – C’est l’essentiel, comme vous le dites, mon cher Le Tellier, mais tenons-nous en là, car il est, hélas, douteux que tout change. L’année dernière aussi tout devait changer. Vous avez un ressort et un nerf qui vous portent à l’emballement et à l’optimisme. Après tout, c’est peut-être tant mieux. Mais voyons! Je suis tout oreilles». La réserve de Grenot quant aux pronostics de Le Tellier d’un avenir meilleur venait du ferme propos de se récuser ou, du moins, de demander à réfléchir s’il était invité, comme il le craignait, à entrer dans la combinaison pour la forte somme. Il écouta donc les propositions de son compère avec une attention fébrile. «Nous avons, mon cher président – reprit ce dernier –, dans notre organisme financier deux branches distinctes qui s’entraident sans se confondre; l’une est la banque proprement dite, l’autre la publication de nos journaux. Cette dernière est la plus coûteuse et n’est plus lucrative. Nous allons nous en séparer provisoirement tout en la tenant en laisse afin qu’elle ne nous échappe pas et qu’elle nous revienne au premier appel. Et voici comment: nous lancerons l’idée d’un groupement de la presse financière, qui, n’étant affilié à aucune banque, serait tout à fait indépendant. – Mais – interrompit Grenot – que deviendront nos valeurs? C’est un suicide. – Non pas – repartit Le Tellier –, car nous glisserons dans les statuts l’obligation pour le groupement initial, qui sera le nôtre, de les soutenir et de faire gratuitement le service des informations en ce qui les concerne. – C’est contradictoire – insista Grenot –. Où est alors l’indépendance? Qu’y aurait-il de changé? – Mais qui vous a dit, mon cher président – rétorqua Le Tellier –, qu’il dût y avoir quelque chose de changé, sauf la remise à flot de nos affaires? Du reste, encore qu’on ne le mette pas dans les statuts, le groupement en question, en s’accolant notre clientèle, devra nécessairement la suivre dans ses préoccupations et le relèvement de nos valeurs sera son premier souci. C’est bien ce que je veux. Je vois, mon cher président, que vous cherchez à mettre d’accord l’idée avec les résultats de son application supposée; or il ne s’agit pas de cela. Elle est du reste inapplicable puisqu’une banque qui veut son journal à elle le garde et ne le laisse fusionner avec aucun autre. C’est comme si je voulais grouper tous les estomacs et les rendre indépendants. Que deviendraient les membres? Je vous renvoie à la fable de La Fontaine. – Et alors? – interrogea Grenot. – Alors – dit Le Tellier –, nous lancerons l’idée abstraite d’un groupement de la presse financière et nous le réaliserons tout d’abord par l’union toute faite de nos quatre journaux. L’avenir ne nous appartient pas. Il en sera de notre idée abstraite comme de tant d’autres. Elle vaut bien celle de Clochette, qui avait inventé la banque industrielle: il y faut du toupet. Si on m’attribuait à moi cette découverte, puisque découverte il y a, passe encore, mais Clochette est sorti des limbes quarante ans après. Et il y a un public considérable pour le prendre au sérieux et lui apporter son argent. A propos de Clochette, Sandreuil m’a remis sous les yeux un de mes articles de tête que j’avais oublié et où je conseille à nos lecteurs de s’intéresser aux valeurs du groupe Clochette à titre spéculatif. Comme c’étaient de petites coupures et que tout le monde veut spéculer plus ou moins, j’en favorisais ainsi le placement; nous dirons maintenant que nous avions prévu le désastre qui est survenu, mais qu’il nous a surpris plus tôt que nous ne nous y attendions». Grenot admirait l’étonnante souplesse d’esprit de Le Tellier, quand celui-ci continua: «Je reviens à mes moutons. L’idée, l’idée abstraite qui frappe, qui tire l’œil, qui a de l’allure, fût-elle vide de sens comme les petits ballons rouges que les enfants promènent le dimanche au bout d’une ficelle, a toujours son petit succès; et, comme il suffit que quelques capitalistes, qui ne perdront rien dans l’avenir, je l’espère, y croient ou croient comme moi qu’on y croira, nous réussirons certainement à nous procurer les quelques centaines de mille francs qu’il nous faut pour passer l’hiver. – Ainsi soit-il! – dit Grenot. – J’ai déjà des amateurs. – Ah! – fit Grenot. – Des amateurs, dont le chef de file que je garantis personnellement de tout risque». Et il regarda Grenot de l’air crâne d’un prosélyte qui montre la voie du devoir et du sacrifice. «C’ast Sarrazin, l’ancien avoué, l’ami de Blin. Sarrazin, qui, avec ma caution, ne risque rien, se dit que l’affaire doit être excellente pour que je me porte fort de l’indemniser de toute perte, et c’est logique. – Parfaitement logique! – appuya Grenot. – Aussi, sans tant de considérations qui lui seraient d’ailleurs plus malaisées qu’à vous, vu son ignorance profonde de la finance en général et de notre situation en particulier, Sarrazin est parti de l’avant dans l’idée abstraite que je lui ai soumise et qui devient pour lui un axiome du moment qu’il ne court que la chance d’un gain plus ou moins important. Il a attiré et entraîné derrière lui un intime de la maison, un jeune parent éloigné de sa femme, je pense, un nommé Poteau, dont vous avez pu entendre parler car il fait partie de notre monde et s’occupe de formation de sociétés de traction: ancien polytechnicien, intelligent, entreprenant, fort bien de sa personne et entouré de belles relations, Poteau est sans doute un de ceux qui croient qu’on y croira et n’y croit pas lui-même; mais, s’il n’a pas foi dans l’idée elle-même, il a, je m’en suis aperçu, la conviction que, si on le laisse mettre un pied ici, il en aura bientôt pris quatre et qu’il se servira de nos journaux pour classer à peu près gratuitement son propre papier, de façon à retrouver en tous les cas son argent à bref délai. Et puis Poteau est ambitieux et ne doute de rien. Il comprend bien, parbleu, que tout ne va pas ici pour le mieux dans le meilleur des mondes et compte que son talent, pour lequel il a une estime toute particulière, est à la hauteur des circonstances et le portera à me seconder d’abord comme secrétaire du conseil, poste qu’il ambitionne, et à me remplacer ensuite. Il a même pour ma santé des attentions d’une sympathie spontanée vraiment trop touchante, car nous ne nous connaissons que depuis quinze jours, et un regard de médecin en mal de diagnostic qui me donne la chair de poule. C’est un malin sans expérience: on lit dans son jeu. Poteau est un appoint précieux. En dehors des trente-cinq mille francs de sa mise qui, joints aux soixante-cinq mille que je garantis, mon cher président, forment la somme déjà rondelette pour deux actionnaires de cent mille francs, il nous procurera la souscription d’un vieux cousin, monsieur Le Play, receveur des finances en retraite, d’une réputation sans tache, qui veut faire quelque chose et sera ravi d’être président du conseil de la société nouvelle. Trente mille, Le Play: ça fait cent trente mille. Monsieur Le Play n’est nullement du métier, encore moins que Sarrazin; il s’en fie au jeune Poteau, le fort en thème, le glaneur de lauriers et de nominations au palmarès de son lycée, le polytechnicien sorti dans les premiers rangs de cette école fameuse, l’aiglon de sa famille: ces anciens fonctionnaires vont aux gloires cataloguées par messieurs les professeurs, qui sont eux aussi des fonctionnaires ou tout au moins des salariés de l’Etat. Or, Poteau lui ayant fait remarquer que trente mille c’est peu pour la présidence, alors que Sarrazin y va de soixante-cinq mille, monsieur Le Play a fortement engagé à souscrire un de ses vieux amis, le colonel Mazzocoli, un Corse sans doute. Le colonel Mazzocoli versera vingt mille. Ça fait cent cinquante mille. Enfin Poteau a une dernière recrue, un nommé Baron qui, lui aussi, comme Poteau, a du papier à placer et marchera pour cent mille, avec convention expresse qu’on lui en restituera soixante-quinze mille sous forme de report le lendemain de la constitution de la société, soixante-quinze mille que nous retrouverons ensuite en les compensant avec les premiers placements pour son compte. Ça fait cent soixante-quinze mille». Et il sourit pour dire que la prudence la plus élémentaire ne permettait pas de faire état des soixante-quinze mille à reporter. «Avec les petites souscriptions forcées de l’imprimeur et du haut personnel recruté dans les sous-ordres d’aujourd’hui qu’on élèvera d’un cran, nous sommes aux environs de deux cent mille de capital effectif et de deux cent soixante-quinze mille de capital nominal. Qu’en dites-vous, mon cher président? – et il regarda fixement Grenot. – Faites-en autant et nous sommes à flot jusqu’en décembre. D’ici là j’aurai peut-être aussi lavé la succursale de la rue des Halles pour deux cent cinquante mille francs au moins, car, d’une conversation que j’ai eue avec Ramière, qui va cherchant des bailleurs de fonds pour se remonter, il y aurait quelque chance de réussir une combinaison de ce genre, si les événements m’en laissent le temps». Grenot ne pouvait qu’approuver Le Tellier et il le félicita en lui promettant de contribuer par ses efforts à parfaire le capital nominal de cinq cent mille francs, sur lequel ils tombèrent d’accord. «Vous pouvez, mon cher président – suggéra Le Tellier –, qui le voyait pensif, faire comme moi jusqu’à concurrence de la même somme; vous ne risquez pas grand-chose. – Pardon, mon cher – lui répondit Grenot, qui le voyait venir depuis longtemps –, mais la Banque va se trouver en liquidation effective; ce sera un cadavre dont on se partage la dépouille au prorata de droits antérieurs. Je n’ai plus rien a y gagner que des embêtements jusqu’au jour où, à mon grand soulagement, j’en serai sorti. Vous, vous serez toujours l’âme du groupement de la presse financière. N’est-ce pas ainsi que vous l’appelez? Et vous ne vous immobiliserez pas à veiller un mort. La position n’est pas la même. – Mais, mon cher président – insista Le Tellier –, la Banque, suivant mon plan, recevra deux millions, en huit mille actions d’apports de deux cent cinquante francs, du capital de la société nouvelle qui sera de deux millions cinq cent mille francs. Elle y aura donc la toute-puissance dans les assemblées, même si on réduit ses voix au pair de celles des nouveaux venus, comme il semble indispensable de le faire pendant les deux ans de l’immobilisation légale de ses actions à la souche: en effet, Sarrazin ou moi c’est tout un dans la circonstance. – Et si l’administration m’est hostile? – Vous serez le fondateur de la société et nommerez qui vous voudrez, sauf Le Play. S’ils bronchent, vous les casserez aux gages. – Ce ne serait pas impossible, mais embarrassant et compliqué. Et puis ça ne me donne qu’un avantage moral, purement moral, mon cher Le Tellier. La position n’est pas la même. Enfin, je vais réfléchir à tout cela. – Réfléchissez, mon cher président, mais réfléchissez vite. Si vous tâtonnez trop et que le groupe Poteau en reste là, nous sauterons. Je vous fais remarquer aussi que Poteau ne doit pas dominer d’une façon presque omnipotente dans la nouvelle administration, ce qui arriverait logiquement si vous n’avez pas à lui opposer votre groupe et votre homme à vous. Ce serait contraire à votre prestige, à votre intérêt dans certains cas, et à votre tranquillité. Vous risqueriez d’être continuellement en lutte, ce qui est ennuyeux même pour le plus fort. De plus, je vous sais trop mon ami – ajouta-t-il en souriant – pour m’abandonner au sort que me jette le mauvais œil qui guette ma succession». Ce dernier trait était destiné à adoucir d’un peu de jovialité l’amertume des paroles qui l’avaient précédé, car Grenot connaissait assez Le Tellier pour découvrir la menace sous ses raisonnements. Le Tellier le briserait, comme l’avait prédit Cagny, s’il ne payait pas de sa personne et il ne voulait pas quitter la place qui pouvait être très lucrative encore, pensait-il malgré ses allusions macabres. Aussi s’empressa-t-il de répondre: «Ne doutez pas de ma bonne volonté. Je ferai tout ce qu’il est humainement possible de faire pour recruter le complément du capital nécessaire. – Je n’attendais pas moins de vous, mon cher président –, répondit Le Tellier. Et il s’en allait quand, se ravisant, il laissa retomber la double porte qu’il venait d’ouvrir: «J’oubliais de vous dire, mon cher président, que j’ai rédigé une note où j’ai exposé le but de la société nouvelle et les résultats qu’on peut en espérer. Je pense que vous l’approuverez. Je vais la faire dactylographier et vous en envoyer copie… Nous la ferons tirer à un petit nombre d’exemplaires que nous distribuerons avec prudence aux gens susceptibles de venir à nous pour les y décider s’ils sont hésitants. Inutile qu’elle soit signée et que le nom de l’imprimeur y figure. Vous vous attribuerez l’idée près de vos amis et je la revendiquerai près des miens. Son inventeur restera, de la sorte, douteux. J’ai hésité à user de ce procédé, mais je ne veux absolument pas que Poteau fasse tout le capital, en supposant qu’il puisse y arriver; et, comme je crains que vous ne réussirez pas plus que moi à couvrir en quelques semaines la somme de deux cent vingt-cinq mille francs, il faut faire flèche de tout bois en nous gardant de notre mieux des éclats». Le Tellier savait par expérience le danger d’alléguer des faits faux pour se procurer des souscriptions et n’était pas fâché, au prix d’un risque très lointain pour lui, de compromettre ainsi son cher président: c’était un de ses moyens de domination. Grenot vit le danger très clairement, mais il ne pouvait réfuter les raisons de son fin compère qu’en s’engageant personnellement à faire souscrire ou à souscrire les deux cent vingt-cinq mille francs nécessaires, ce qu’il ne voulait pas. Il attendit donc avec l’anxiété que donne la crainte de graves responsabilités la note annoncée, dont voici le texte:

Note sur le «Groupement de la presse financière»

Le Groupement des journaux financiers réunis rue Taitbout est sans conteste la plus grande force de placement qui existe en France, en dehors des grandes institutions de crédit.

Il se compose:

1° du périodique hebdomadaire «L’Epargne et la Bourse»

                                                                       (36.000 abonnés)

2°  “         “                 “              «La Finance raisonnée»

                                                                       (54.000)

3°  “         “                 “              «L’International financier»

                                                                       (3.000)

4°  “         “                 “              «Le Moniteur des placements»

                                                                       (15.000)

                                           Ensemble:     112.000 abonnés

Sur ces 112.000 abonnés, 36.000 ont fait soit des opérations, ou ont envoyé en consultation la composition de leurs portefeuilles.

En dehors de ces 112.000 abonnés, le groupement possède la partie financière exclusive avec droit d’encartage dans divers illustrés ayant ensemble plus d’un million de lecteurs.

En rendant toute cette force de publicité indépendante, en la séparant d’une banque spéciale, de manière à ce qu’elle puisse se mettre à la disposition de toutes les banques, on découplera sa puissance, en réduisant considérablement ses frais.

D’après les chiffres actuels, les dépenses se montent à frs 740.000.

Examinons maintenant les recettes; il y en a de deux sortes: celles qui sont certaines et celles qui dépendent des placements et de la publicité.

Celles qui sont certaines proviennent des abonnements, dont les recettes s’élèvent à 320.000 francs seulement, d’où un excédent de dépenses à combler de frs 420.000.

Comment y faire face? Par deux moyens.

Le premier, dont ne pouvait se servir une banque qui voulait conserver ses journaux pour elle seule, consiste à vendre sa publicité à toutes les sociétés pour insérer leurs communications et pour les réclames; nous n’étonnerons personne, au courant des questions de publicité, en estimant que les journaux produiront chaque semaine de ce chef 8.000 francs, soit pour 52 numéros par an 416.000 francs. Nous sommes certains d’être au-dessous de la vérité, car dans cette somme n’est pas compris le produit de la publicité dans les illustrés dont nous avons parlé plus haut, produit qui sera très important.

Mais le plus gros élément de bénéfice n’est pas là; il réside dans la puissance de placement des journaux. On peut calculer avec certitude que la moyenne des placements par abonné et par an est de 200 francs au minimum: cette moyenne a été bien plus considérable pour «L’Epargne et la Bourse» puisqu’elle a dépassé toujours depuis sept ans 400 francs par an, mais prenons comme base le chiffre réduit de 200 francs, nous arrivons à un placement annuel, pour nos 112.000 abonnés, de 22 millions 400 mille francs; et il est non moins certain que, les journaux étant devenus indépendants et pouvant par conséquent participer à toutes les émissions qui seront faites par toutes les banques, le chiffre ci-dessus sera largement dépassé.

Quels bénéfices la Société pourra-t-elle retirer de ces placements?

Nous avons toujours eu dix pour cent net sur les affaires faites par «L’Epargne et la Bourse», mais nous croyons prudent de réduire ce chiffre dans les nouvelles conditions d’exploitation des journaux, la Société s’interdisant toute prise ferme; nous pensons donc qu’il faut calculer le bénéfice de ce chef à cinq pour cent, ce qui produira un bénéfice sur 22 millions 400 mille francs de placements de frs 1.120.000. Si nous ajoutons le produit de la publicité générale (416.000), nous arrivons à un bénéfice de 1.536.000 frs, desquels, déduit l’excédent des dépenses (420.000), on obtient un bénéfice de 1.116.000 frs.

Tel est le bénéfice net sur lequel on est en droit de compter après avoir réduit de plus de cinquante pour cent toutes les sources de profit.

Ce bénéfice a toujours été supérieur, lorsqu’on n’avait que 85.000 abonnés; nous l’avons adopté, parce que nous avons tenu compte de ce que la Société nouvelle, s’interdisant par ses statuts tout engagement ferme et ne devant prendre que des options, le bénéfice par titre sera moins élevé.

«Sapristi! – se dit Grenot – ces quatre cent francs par abonné et par an, qu’il réduit pour mettre tout au pire à deux cent francs, sont d’une exagération tout de même trop hardie. Mais, bah! Qui ne risque rien, n’a rien! Si  tout va bien, c’est-à-dire si nous ne sombrons pas et si les souscripteurs encore à trouver du Groupement de la presse financière, qui pourraient seuls se plaindre de l’influence de cette note, ne perdent rien, il en sera de celle-ci comme des feuilles de maronniers de l’an dernier: autant en emporte le vent d’automne. Aucun danger sérieux!», conclut-il tout haut comme pour se rassurer. Et il se mit à songer aux connaissances qu’il pourrait bien rallier pratiquement à l’idée abstraite de Le Tellier en les faisant souscrire au capital-espèces de la Société nouvelle.

Grenot, nous l’avons dit, n’avait pas d’amis. L’horizon de son cœur se bornait à l’adoration exclusive qu’il avait pour sa femme et, par ricochet, pour son fils Abel. Les deux vers de La Fontaine «Mieux vaut un ennemi qu’un maladroit ami» lui semblaient pleins d’à-propos, car il ne voyait chez son prochain que des amis maladroits, dont la curiosité malsaine et la blague inutile salissaient tout, portaient partout la honte et la discorde; il s’était donc toujours cantonné, et par tempérament, car il était très renfermé même avec les siens, et par prudence, dans l’intimité de sa famille et n’avait que des relations mondaines qui le considéraient comme très loyal, très laborieux et très honnête. Grâce à sa réserve, il ne donnait prise en effet à aucune médisance; et si ceux-là qui prenaient la peine de se renseigner s’étonnaient un peu de le voir à la tête de la Banque Universelle, dont le crédit et les procédés étaient maintenant fort discutés, ils l’attribuaient au hasard, à un hasard malheureux et, subséquemment, à ses qualités d’homme énergique, travailleur et consciencieux qui l’avaient poussé à s’atteler au sauvetage de ses propres intérêts compromis et, plus encore, au sauvetage de ceux qui lui étaient confiés. Il favorisait habilement cette opinion par sa façon de répondre à ces interrogations banales dont est faite la conversation des gens qui n’ont rien à se dire. «En effet, je suis fatigué, cher monsieur, j’ai besoin de repos; cette banque est pour moi un calvaire. J’ai réussi trop tard à évincer les éléments qui la pillaient et la compromettaient. Aurai-je la force de remonter le courant? C’est ce que je me demande avec anxiété». Tel était à peu près le ton de ses répliques, qui le grandissaient chaque fois dans l’esprit de ses interlocuteurs et qui allaient à présent lui servir d’argument pour corser les avantages de la Société nouvelle.

Parmi ses connaissances il comptait justement un propriétaire du Gard d’environ cinquante ans, qui, docteur en droit et auteur de traités commerciaux, avait dans sa jeunesse appartenu pendant dix ans à une grande institution de crédit. Un héritage et diverses circonstances de famille l’ayant amené à s’occuper personnellement de vignobles de sa propriété et à fonder en Camargue, où il se rendait de Nîmes, un établissement vinicole, il s’était éloigné de Paris depuis une quinzaine d’années et n’y faisait plus que des apparitions de quelques mois au printemps. Or la crise viticole et la mévente des vins venaient de l’atteindre sérieusement et il désirait reprendre pied dans la banque qu’il regrettait d’avoir quittée. Il en avait parlé à diverses reprises à Grenot, qui s’était élevé contre l’idée de le faire entrer à la Banque Universelle. «Si je pouvais en sortir, cher monsieur – lui disait-il –, j’en sortirais demain. Je ne puis donc vous conseiller de vous fourvoyer comme je l’ai fait». Il voulait alors y rester seul et y dominer souverainement pour les raisons que l’on sait. Aznal, tel était le nom de ce propriétaire, était prêt à emprunter sur ses terres cinquante mille francs pour s’intéresser à une bonne affaire dont il eût été administrateur. L’heure était venue de cueillir cette première poire absolument à point. Grenot lui donna rendez-vous. «Cher monsieur – lui dit-il –, je vous ai souvent dissuadé d’entrer chez nous, rue Taitbout. J’eusse été coupable de vous embarquer sciemment dans une pareille galère; mais maintenant tout est changé. La Banque Universelle liquidera officieusement; et tout son organisme de publicité, c’est-à-dire ses quatre journaux, passera pour deux millions d’actions d’apports à une société dite «Société anonyme du Groupement de la presse financière» dont je serai le fondateur et qui a pour but ultérieur de réaliser le trust des journaux financiers. Voici, du reste, une note explicative que j’ai dressée avec le plus grand soin». Et il lui remit la note de Le Tellier, imprimée. «Vous y verrez exposée une grande idée et, autant je vous ai détourné autrefois d’employer dans la Banque que je préside par un hasard malencontreux votre argent et votre temps, autant je vous invite aujourd’hui à saisir cette occasion unique de faire partie d’une combinaison de tout repos. Je vous y ai réservé une place d’administrateur moyennant la souscription à deux cent actions de deux cent cinquante francs, soit cinquante mille francs. Moi-même je souscrirai pour cent mille francs d’actions de la société nouvelle, ce qui est la meilleure preuve que je puisse vous donner de ma confiance en elle. Réfléchissez sans perdre de temps à la proposition que je vous fais et décidez-vous sans retard, car d’autres seraient très heureux d’une telle aubaine et nous n’avons que l’embarras du choix. Nous demanderons d’ailleurs, aussitôt après la constitution de la société, l’admission de ses actions à la cote et vous pourrez vendre une partie des vôtres avec prime, car elles feront certainement prime». Son intention, bien entendu, n’était nullement de souscrire pour son compte, mais il se réservait de dire que l’insistance des autres personnes qu’il allait s’efforcer de recruter comme actionnaires l’avait contraint à leur céder sa souscription. Aznal, homme sincère, mais trop confiant et d’ailleurs incapable de soupçonner tant de duplicité, n’hésita pas; quelques amis de l’époque où il appartenait comme débutant au monde de la finance lui crièrent «casse-cou», mais tout ce qu’on pouvait lui dire de décourageant sur le compte de la Banque Universelle s’accordait avec le tableau que lui en avait fait Grenot et il répondait: «Je sais, je sais. C’est justement pour changer tout cela que l’on crée la société à laquelle je vais prêter mon concours». La bonne foi, la loyauté, la franchise de monsieur Grenot lui semblaient tellement évidentes que, pas plus que Sarrazin, il ne vit le vide de l’idée qu’on lui donnait pour neuve et supérieure. D’ailleurs n’était-il pas lui aussi absolument novice dans cette branche spéciale de la finance, dont les opérations n’ont aucun rapport avec celles de la haute banque où il avait fait ses premières armes? Il souscrivait pour cinquante mille francs d’actions peu de jours après.

Cependant, Grenot cherchait d’autres victimes. On se souviendra qu’un de ses cousins, marchand de bois et de charbons, lui sous-louait une chambre au sixième de la rue de Condé quand il faisait ses études d’ingénieur. Le cousin, Pierre Maltat, était mort depuis longtemps, laissant un fils unique, Vincent Maltat, plus jeune que Grenot d’une dizaine d’années et que celui-ci avait connu gamin, une serviette sous le bras où il portait ses livres de classe, un sarrau serré à la taille par un ceinturon de cuir jaune, des pantalons en gros drap noir sur des godillots à semelles épaisses et protégées d’une cuirasse de clous, les cheveux drus coupés court sous sa casquette à oreillettes, les yeux bleus en boules de loto, la frimousse éveillée, râblé, bien campé, gai, naturel, heureux de vivre, un vrai moineau franc. Vincent, dont l’ambition s’était bornée à recueillir la succession de son père et à augmenter le volume de ses affaires jusqu’à avoir un chantier assez important à Passy, avait épousé une Normande, Caroline David. Il l’avait rencontrée et s’en était épris dans une laiterie de la place de l’Odéon, dont la tenancière était sa cousine et où elle venait passer quelques mois de l’année pour voir Paris tout en aidant à servir la clientèle les jours de presse. Caroline David était originaire de Caville, un petit village des environs de Caen, où ses parents avaient une jolie petite propriété. C’est là qu’après douze ans d’une union sans nuage elle était venue mourir de consomption, il y avait de cela une dizaine d’années, et qu’elle avait voulu que fût élevé leur fils unique, Antoine. Antoine, de complexion débile, lui ressemblait et Vincent l’adorait. Aussi, souffrant d’être séparé de lui, il venait de vendre son chantier et de se retirer à son tour en Normandie, où il vivrait dans la joie de voir son Antoine, devenu fermier, se développer en plein air et au soleil et surmonter victorieusement la tare que lui avait léguée inconsciemment sa pauvre mère. Or, Vincent Maltat n’avait jamais cessé de se rappeler au souvenir de son riche cousin: il lui envoyait régulièrement sa carte au premier de l’an et une lettre de faire-part de tous les événements et de toutes les cérémonies de famille donnant lieu, suivant l’usage, à une communication ou à une invitation officielle et imprimée; de plus, il avait continué, après son père, d’être son fournisseur attitré et venait de temps en temps lui faire de rapides visites à son bureau. Grenot le recevait avec plaisir et Vincent Maltat devait à ses conseils et à sa protection d’avoir gagné avec de faibles mises quelques billets de mille dans des syndicats d’émission auxquels il n’entendait rien, mais dont il goûtait fort les résultats. Il ne s’agissait pas là d’amorçage, car il faut dire à la décharge de Grenot qu’il ne restait pas insensible à la déférence et à la confiance que lui témoignait son brave et loyal cousin et qu’il avait pour lui toute la sympathie dont son cœur était susceptible; mais, dans les circonstances pressantes du moment, il en profita en se disant en manière d’excuse et d’encouragement: «Ma foi, tant pis! Je verrai plus tard à lui faire rattraper ça, si Le Tellier se trompe et si les choses tournent mal». Il s’enquit donc de l’arrivée de Vincent Maltat et lui fit tenir un mot urgent de rendez-vous à l’hôtel où il descendait d’ordinaire, car il venait fréquemment à Paris pour le règlement de son fonds de commerce qu’il avait vendu à crédit et dont il ne tirait qu’à grand-peine de son successeur les derniers acomptes. Le cousin accourut et Grenot, après les salutations d’usage, lui tint à peu près le même discours de considérations élogieuses à l’égard de la nouvelle société qu’il avait débité à Aznal, en lui rappelant les heureuses opérations du passé et en l’invitant à souscrire dans son propre intérêt. «Il y a gros à gagner – ajouta-t-il. – Les actions, à peine admises à la cote feront prime et vous réaliserez; ce sera l’affaire de deux ou trois mois au plus. – J’ai foi dans vos paroles – répondit Maltat –, mais la somme est lourde pour moi, c’est presque tout mon avoir en espèces; j’ai acheté dernièrement une maison dans le pays de mes beaux-parents pour m’y retirer; je ne veux être à charge à personne: je dois donc, avec ces cinquante mille francs et les autres dix mille environ dont mon successeur m’est encore redevable, pourvoir à la petite rente qui m’est nécessaire, à la pension que je paie pour mon fils et, éventuellement, à son établissement, car, s’il est vrai que les vieux lui laisseront un jour leur bien, ils n’entendent pas s’en dessaisir aujourd’hui et je ne puis leur en vouloir. Ils trouvent que ce serait contraire à son propre intérêt et qu’ils sont mieux placés que lui pour veiller au grain et éviter tout mécompte; du reste, très scrupuleux, ils mettent de côté très largement tout ce que leur coûteraient les services qu’il leur rend pour le jour de son mariage. Vous pensez bien qu’en pareille circonstance le moins que je puisse faire est d’y aller d’une trentaine de mille francs et, à certains signes, j’ai le soupçon que mon gars est amoureux d’une jolie fille du voisinage. S’il ne s’agit que de deux ou trois mois, c’est parfait; mais, si la rentrée de mon capital devait tarder davantage, je préfèrerais à mon grand regret, cher cousin, perdre les avantages de l’opération que vous me proposez». «N’ayez crainte», repartit Grenot. Et Vincent Maltat souscrivit pour cinquante mille francs d’actions.

Mais les efforts de Grenot restèrent infructueux pour les autres cent vingt-cinq mille francs à couvrir. Il était, d’ailleurs, pris de court: le quinze mai approchait et Le Tellier prévoyait que la caisse serait vide fin juin. Il fallait donc se presser et faire tout de suite les publications utiles pour mettre à l’ordre du jour et obtenir de l’assemblée générale de la Banque Universelle, convoquée pour le premier juin, l’autorisation de céder son organisme de publicité à la société nouvelle. Grenot ne voulut pas endosser seul la responsabilité de ce mandat et on convint de lui adjoindre Blin, qu’on nommerait à nouveau administrateur pour la circonstance.

L’assemblée eut lieu à l’heure fixée. On y revit Blin, Verbeeck, Dary, Follet, Lamberdumont et Cagny. Ce dernier, à la suite de négociations dont Mouffard avait été le courtier honnête, s’était prêté à faire reporter de six mois l’échéance de la créance de madame de Bréville, moyennant le paiement de l’intérêt sur les cinq cent mille francs du capital exigible et la promesse qu’il aurait son quitus. Dans un discours dont la platitude n’avait d’égal que l’aplomb abracadabrant de son auteur, Grenot dit ses efforts, ses fatigues, ses affres, les erreurs des autres, son mérite à les réparer, le regain de prospérité de la Banque dû à son pouvoir absolu dans l’administration, puis le revirement de ce courant favorable qu’avait arrêté net une des plus grandes injustices du siècle, la dégringolade, la chute et, enfin, la nécessité de faire profiter les actionnaires d’une grande idée qu’il avait eue, celle de rendre indépendants les journaux. Il demandait un blanc-seing pour liquider la Banque ou non à son choix et suivant les circonstances et l’autorisation pour lui et Blin, qu’on réélirait administrateur, de céder son organisme de publicité à une nouvelle société dite du «Groupement de la presse financière». On lui accorda tout ce qu’il voulut. Verbeeck et quatre ou cinq de ses compatriotes qui le reconnaissaient pour leur chef représentaient par procuration les porteurs de vingt-cinq mille actions sur quarante mille et le siège de Verbeeck était fait. Le Tellier lui avait démontré que, si hasardeuse qu’elle fût, c’était la seule chance de renflouer la Banque Universelle ou de la faire renaître de ses cendres sous une autre raison sociale. Personne ne souffla mot, pas même ceux qui, comme Cagny, se sentaient atteints par le sarcasme et la morgue indécente de Grenot: ils étaient blasés sur sa hâblerie sans vergogne et on allait les laver de toute responsabilité envers les actionnaires en leur accordant leur quitus, ce qui dominait chez eux toute autre préoccupation dans la débâcle où semblait s’effondrer la Banque.

Le lendemain on commença à s’occuper de la mise au point des statuts et de la constitution de la société du Groupement de la presse financière et Grenot fit de nouveaux et inutiles efforts pour trouver des souscripteurs aux cinq cent actions qui lui restaient sur les bras. Il décida donc à son grand regret de prendre pour cinq mille francs d’actions au nom de son fils Abel, qu’il comptait imposer à l’administration nouvelle, et de souscrire le reste en son nom personnel. Mais son grand regret ne venait pas de devoir risquer une pareille somme, ce dont il n’était question en aucun cas, mais de l’obligation où il se voyait d’envisager, pour la reprendre, des manœuvres réprouvées et punies par la loi pénale et qui, jointes à la note de Le Tellier, pouvaient le mener tout droit en correctionnelle.

 

 

 

Chapitre 8

 

Il faisait beau. Le soleil de dix heures jetait sur le boulevard des Italiens cette note gaie, idéale, unique et rare qui vient d’une naturelle et délicieuse harmonie d’ombre et de lumière dans le tableau mouvant d’un des plus fréquentés, des plus élégants et des plus jolis coins du monde. Les automobiles, les fiacres et les omnibus circulaient sans arrêt et sans les encombrements de l’après-midi sur le pavé de bois fraîchement arrosé d’où se dégageait une odeur saine d’essence résineuse: les promeneurs et les promeneuses en toilettes claires, Parisiens flâneurs et étrangers de passage, marchaient sans but précis ou s’arrêtaient joyeux aux devantures des boutiques et manifestaient en vingt idiomes différents leur étonnement des étalages luxueux où mille choses artistiques ou somptueuses appelaient leur admiration et leur convoitise. Aux terrasses à peu près désertes des cafés, les garçons arrosaient le sol en zig-zag entre les tables avec un entonnoir et y traçaient ensuite des arabesques de sable sous l’œil à moitié endormi, mais vigilant, de leur gérant. Les rayons solaires pénétraient tout de leur éclat printanier, allumaient de leurs feux l’or et les pierreries dans les vitrines, mettaient en relief par le contraste de leur splendeur la pénombre du côté opposé de la chaussée et découpaient nettement sur la pierre du trottoir l’ombre raccourcie des marronniers, dont le dôme de verdure abritait çà et là les kiosques débordant de journaux où de vieilles femmes accroupies finissent leurs jours. Aucun spectacle n’est plus charmant, ni plus séduisant, que cet endroit du boulevard à cette heure fugitive d’une belle matinée de juin où l’animation ne dégénère pas en tumulte, ni l’affluence en cohue, et où la poussière, la chaleur et les puanteurs de benzine et de crottin n’ont pas encore envahi l’air.

Aznal, en vieux Parisien que les beautés du pays de Mistral n’avaient fait que rendre plus sensible à celles de la grande ville, prit instinctivement par là pour venir assister rue Taitbout à la première assemblée constitutive de la société dont il allait être administrateur. Il s’imprégna de cette atmosphère brillante et gaie, saturée du bonheur de vivre, dont le charme lui parut un heureux présage, et arriva au siège social de la Banque Universelle tout vibrant d’allégresse et de sympathie. De taille au dessus de la moyenne, il portait seulement la moustache et marchait droit comme une barre, ce qui lui donnait l’aspect d’un officier en civil; ses traits étaient réguliers, ses cheveux courts et légèrement grisonnants et ses yeux d’un bleu-gris profond où se reflétaient avec la rapidité de l’éclair ses moindres impressions. C’était un impulsif, un imaginatif, un rêveur, un bienveillant et un optimiste, tout ce qu’il faut pour être la proie des faiseurs, des filibustiers et des apaches de haut vol. Grenot lui tendit la main avec empressement, en l’accueillant dans son bureau de son ordinaire sourire et de paroles de bienvenue, puis il le pria de s’asseoir et lui demanda s’il avait apporté la moitié de la somme promise, soit vingt-cinq mille francs, qui devaient être versés en séance publique entre les mains du notaire et y rester jusqu’à la seconde et définitive assemblée constitutive, fixée au 30 juin. Sur la réponse affirmative d’Aznal, Grenot l’invita à venir désormais tous les jours pour se mettre au courant des services et lui parla du conseiller financier Le Tellier, le seul collaborateur qu’il eût jugé probe, fidèle et dévoué, un Protée, un écrivain de premier ordre dont il avait vu, il l’attestait, un article de tête dans les journaux faire entrer des centaines de mille francs dans la caisse; ce génie n’était rémunéré que par un prélèvement modeste sur les placements, d’autant plus modeste que les affaires étaient maigres. Grenot pensait donc qu’il fallait lui continuer la même confiance et la même déférence dont il avait joui jusqu’à ce jour comme directeur moral des affaires de la Banque Universelle, d’autant plus qu’il tenait tous les fils de l’écheveau dont elle était le centre; mais Aznal et ses collègues se règleraient comme ils le voudraient, sous leur responsabilité. Naturellement Aznal s’empressa de dire qu’il acceptait volontiers un concours si précieux et du reste indispensable, mais il s’étonna que monsieur Le Tellier ne fût pas administrateur. Grenot, baissant la voix, lui raconta alors, en cachant soigneusement l’autre, la première condamnation de Le Tellier pour distribution de dividendes fictifs: après tout, il n’avait rien mis dans sa poche, on l’avait ruiné pour un fait qui, si la Justice était égale pour tous, conduirait en prison les gens les plus honorablement connus dans le monde de la finance, les Fielgeld en tête. Cette tare fit quand même une impression fâcheuse sur l’esprit d’Aznal, mais il la chassa vite en se la reprochant: ce Le Tellier, si intelligent et si probe, n’avait-il pas payé la même faute qui enrichit tant d’autres et ne s’était-il pas depuis réhabilité par de longues années de travail et d’honnêteté aux yeux des hommes sensibles et de bon sens? C’est ce qu’il exprima à Grenot enchanté, car son premier mouvement n’avait pas échappé à celui-ci, qui regrettait déjà cette confidence trop hâtive: il l’avait risquée, cependant, sciemment et sur la foi de la bonne humeur et des principes généreux d’Aznal, dans le but de lui donner une preuve de franchise et de confiance et de lui rappeler par là qu’il se croyait en droit de compter sur son dévouement, sa discrétion et son obéissance. Et puis Aznal saurait ce que monsieur Le Play, son futur président du conseil, n’apprendrait qu’après être entré en fonctions; il serait ainsi le complice du secret gardé sur ce point à l’encotre des autres. Grenot commençait de la sorte à l’engluer tout doucement dans l’espoir d’engager peu à peu sa responsabilité dans une suite de compromissions, de l’enchaîner et de l’attacher à son char en esclave nécessairement fidèle. C’est dans le même ordre d’idées qu’il lui annonçait ensuite comme un honneur sa nomination certaine à la qualité de commissaire vérificateur aux apports. Ces apports étaient en réalité surfaits du double, mais toutes les apparences militaient en faveur du chiffre de leur estimation pour un profane qui ne voyait que les anciens contrats d’acquisition des fonds de commerce et du matériel, ne savait rien d’une façon précise du dénuement alarmant de la caisse de la Banque et des pertes désastreuses subies par sa clientèle et qui, surtout, confiant en Grenot jusqu’à l’aveuglement, prenait pour paroles d’évangile l’idée abstraite de Le Tellier et la possibilité de réaliser l’autonomie complète du Groupement de la presse financière.

Aznal entra donc radieux aux côtés de Grenot dans la salle du conseil, où on le présenta à monsieur Le Tellier dont le regard scrutateur semblait vouloir lire au fond de son cœur, à monsieur Blin très affable et à monsieur Le Play. Monsieur Le Play, âgé de soixante ans environ, était de taille moyenne, maigre, nerveux; sa barbe rousse grisonnante, coupée court le long des joues, se terminait de chaque côté du menton en deux petites touffes floconneuses qu’il tortillait sans cesse, sa figure avait la couleur brique du hâle, car monsieur Le Play était un fervent de saint Hubert, et s’illuminait de deux petits yeux mobiles, pleins de franchise et de bienveillance; très soigné d’ailleurs, il suivait la dernière mode et portait ce jour-là un complet gris irréprochable, une cravate à fond bleu pâle dont le nœud étroit s’agrémentait d’une perle et des bottines recouvertes d’une étoffe pareille à celle du pantalon et ornées d’une double rangée de boutons plats. Il parla tout de suite affaires, discutant avec vivacité l’incident Clochette: il taxait l’arrestation de celui-ci d’abus de pouvoir et il regrettait que le parquet se fût prêté à une pareille manœuvre, qui faisait tant de victimes, pour complaire à la haute banque ombrageuse et à la Petite Gazette, assez forte pourtant pour se défendre par ses seuls moyens. Mais il fut interrompu par l’arrivée de son beau-cousin Poteau, un mâle bien décuplé d’une trentaine d’années, aux épaules larges, à la figure régulière et intelligente sous une chevelure noire, luisante, épaisse, que partageait symétriquement une raie impeccable. Une ample redingote noire faisait ressortir son teint mat et son masque quelque peu napoléonien. La caractéristique de Poteau était l’assurance; il semblait sûr de lui-même comme du plancher qu’il foulait aux pieds; ses yeux et sa voix imposaient sa pensée à son auditoire avec une autorité qui défiait la réplique. Il accapara tout de suite son cousin Le Play et le tint en conversation intime dans l’embrasure d’une fenêtre. Maltat, en retard, s’excusait près de Grenot d’avoir la veille manqué le train à Caen et de n’être débarqué à Paris que dans la matinée; il était allé au comptoir d’escompte toucher l’argent nécessaire au premier versement à faire sur sa souscription et avait dû attendre une demi-heure l’appel de son numéro d’ordre. Sarrazin, de basse taille, tout rond dans une redingote trop serrée, le nez en l’air, regardait de ses gros yeux attentifs son ami Blin, qui le dépassait d’une tête, et Baron, long comme une perche, dont il atteignait à peine la poitrine. Le futur directeur, Vigouroux, sous-directeur à la Banque Universelle, venait d’entrer pour la troisième fois à l’effet de voir si tous les intéressés étaient enfin réunis. Le notaire s’impatientait. Onze heures sonnèrent; on s’informa: les autres souscripteurs ne paraîtraient pas, ayant chargé leurs amis présents de verser pour eux et la séance fut ouverte aussitôt. L’officier ministériel lut avec volubilité l’acte de société du «Groupement de la presse financière» et rédigea la déclaration de versement, imposée par la loi, au fondateur Grenot, qui, pendant ce temps, accueillait l’argent de son sourire accoutumé, le palpait, le retournait et le mettait en tas. Pigeonnier lui apporta en billets soixante-deux mille cinq cent francs, moitié de sa souscription et de celle de son fils Abel, qui provenaient apparemment de son compte personnel à la Banque Universelle. La liste des souscripteurs et l’état des versements effectués furent dressés séance tenante et annexés, avec l’acte de société, à la déclaration de versement. Grenot remit au notaire le montant des sommes reçues. Après quoi, Aznal fut nommé commissaire vérificateur aux apports et on se donna rendez-vous pour le 30 juin. Dans les quinze jours qui suivirent, Aznal vint chaque matin à la Banque et fit plus ample connaissance avec Le Tellier, qui, toutefois, se dérobait à toute explication suivie sur la marche des affaires: il entrait, parlait posément de telle entreprise ou de telle décision à l’égard de cette entreprise sans éclairer son discours d’aucune explication préalable, de sorte qu’il eût pu aussi bien bavarder en chinois, puis s’enfuyait tout à coup en homme pressé; il se réservait toutefois, quand Aznal s’étonnerait plus tard de n’avoir point été mis au courant avec plus de sincérité, de lui rappeler qu’il lui avait tout dit en cette suite de phrases de couleur obscure. Quoiqu’il en soit, le procès-verbal de vérification des apports fut soumis tout rédigé au confiant Aznal, qui, consciencieusement, demanda des explications et des pièces à l’appui des évaluations qu’il y voyait figurer, explications et pièces qui lui parurent concluantes. Il le signa en conséquence et on l’envoya à l’imprimerie pour le placer à la disposition des actionnaires cinq jours avant la deuxième assemblée. Cette dernière eut lieu à la même heure que la première. Elle procéda à la nomination comme administrateurs de Mr Le Play, président du conseil, d’Aznal et de Blin qui représentaient la Banque Universelle dans la société nouvelle, de Baron et d’Abel comme commissaires aux comptes. Elle approuva ensuite le rapport du commissaire vérificateur aux apports. Puis Grenot recueillit le reste des souscriptions et en déposa, cette fois, le montant au crédit de son compte dans une grande banque de la place.

Le lendemain la nouvelle administration entrait en exercice et son conseil se réunissait pour la première fois: il nomma Vigouroux au poste de directeur et Poteau à celui de secrétaire du conseil; il accorda ensuite, sur l’avis favorable de Le Tellier, le report de soixante-quinze mille francs demandé par Poteau pour son ami Baron sur un paquet d’actions sans marché, mais qu’on devait lancer avec succès; enfin, il décida que le passage des services et la transmission des pouvoirs de la Banque Universelle au Groupement se ferait au plus tôt et qu’en attendant la Banque Universelle agirait comme banquier de ce dernier, tant pour le service de la caisse que pour celui de la Bourse: le premier n’était guère possible, en effet, pour les administrateurs et le directeur de la société nouvelle tant que leurs signatures ne seraient pas accréditées près de la Banque de France et le second nécessitait un répertoire dont la demande était encore à faire. Il n’y avait donc pas moyen de s’en tirer autrement. Le Play et Blin allèrent prendre les premiers fonds déposés chez le notaire et les remirent au caissier commun de la Banque et du Groupement qui les fit porter en compte courant et, trois jours après, Grenot feignait d’en faire autant pour le reste du capital versé entre ses mains. La confusion, qu’il désirait d’accord avec son complice Le Tellier, devenait un fait accompli; le tour était joué et les espèces sonnantes du Groupement englouties au profit de la Banque en détresse et insolvable, sauf celles qu’exigeait l’urgence des dépenses courantes et celles de la souscription fictive de Grenot. Car Grenot avait, bien entendu, simulé de souscrire pour cent vingt mille francs. Au moment même où il versait à la caisse en un chèque la somme qu’il avait reçue en dépôt, il cédait ses propres actions à la Banque Universelle, qui les achetait au pair en vertu d’une délibération du conseil signée de lui-même et de Pigeonnier et qui lui restituait ses cent vingt mille francs en les reprenant sur le capital du Groupement, le seul dont elle pût disposer, étant elle-même à sec. En un mot, Grenot, maître comme fondateur de la moitié des versements effectués par les actionnaires de la société nouvelle et comme président du conseil de la caisse de la Banque Universelle, venait de donner de la main droite et de rattraper de la main gauche les cent vingt mille francs qu’il avait feint de souscrire pour parfaire en apparence le capital du Groupement. C’était un simple tour de passe-passe à l’effet de tourner la loi et il ne lui avait coûté que l’embarras de déplacer pendant quelques jours une cinquantaine de mille francs lui appartenant, le reste provenant des dépôts de la clientèle qu’il pouvait utiliser sans crainte pour un laps de temps aussi court. Toutefois, il ne s’en était pas vanté près de Le Tellier et, bien qu’il craignît non sans raison sa mauvaise humeur le jour inévitable où il l’apprendrait par la comptabilité, il ne pouvait s’empêcher de rire sous cape de son subterfuge pour éviter tout risque dans la combinaison de son compère et pour échapper à l’engagement où ce dernier l’avait cru contraint.

Cependant Aznal et Le Play ouvraient les yeux et commençaient à se pénétrer tout doucement des détails de l’organisme qu’ils venaient d’aborder, des dépenses énormes qu’exigeait son fonctionnement et du maigre rendement que produisaient tant d’efforts et de frais. «Ne vous alarmez pas, messieurs – leur disait Le Tellier –; la mise en marche d’une machine si compliquée est toujours pénible. Et puis, il faut bien l’avouer, ou plutôt vous le rappeler car vous le saviez plus ou moins, la Banque Universelle ne jouit pas, à tort ou à raison, plus à tort pourtant, je l’affirme, d’une bonne réputation. Cette catastrophe de Clochette l’a atteinte au vif de ses rouages déjà usés par une administration déplorable». Il faisait allusion à Cagny et consorts. «Elle en meurt; mais son mécanisme est merveilleux et, quand il aura changé de maîtres, se sera reposé et aura été modifié et réparé par vous, vous verrez quelle source de bénéfices vous y trouverez. Il faut pour cela que Grenot déguerpisse avec son monde et aille se loger au troisième, de façon que la Banque Universelle n’ait rien à faire ici et que la clientèle ne croie pas que le Groupement ou la Banque ne font qu’un. Vous, monsieur Aznal, dont il fait le plus grand cas, vous devriez le lui dire: il me semble qu’il ne penche pas pour cette solution urgente et nécessaire et vous devez savoir qu’il est entêté comme un mulet». Le Tellier semait des défiances et des germes de mécontentement et de discorde; il divisait pour régner suivant la formule dont il était féru. «Il est logique qu’il déménage – continua-t-il – car, enfin, sa qualité de fondateur et de plus fort actionnaire l’oblige à favoriser votre prospérité et il fut le plus chaud partisan de cette cession des journaux à une société nouvelle. Enfin, vous êtes un appoint important dans l’actif de la Banque Universelle qu’il préside, puisqu’elle a deux millions dans votre capital. Qu’il comprenne enfin qu’il ne suffit pas d’avoir l’air de faire peau neuve, mais que le changement doit être évident et radical aux yeux de la clientèle effarouchée! Sans quoi, vous ne réussirez pas. Je vais quand même m’occuper du lancement des actions de la Société des phosphates de Gabès. Nous formerons un syndicat dont le chef sera Sarrazin. Voulez-vous en faire partie? Je vous enverrai tout à l’heure mon projet dactylographié, mais je puis dès maintenant vous en exposer les grandes lignes: le syndicat prendra ferme à soixante-dix francs (le pair est de cent) sept mille actions sur vingt mille du capital de deux millions de la dite société. Ces sept mille actions lui seront cédées (j’en ai personnellement l’option jusqu’à fin décembre) jusqu’à concurrence de mille par la Banque Universelle et pour le reste par le Syndicat Universel, la Société du chemin de fer de Léon, la Société des mines de cuivre d’Almeria, et par moi-même si le compte n’y est pas, car j’ai des engagements dans ce sens de divers porteurs et en particulier de monsieur Loiseau, l’entrepreneur qui nous a apporté cette excellente affaire. Vous n’ignorez pas que nous avons émis pour deux millions d’obligations de la Société des phosphates de Gabès, dont une partie est placée et l’autre entre les mains des créanciers de la Banque Universelle à titre de garantie ou dans les portefeuilles du Syndicat Universel et de sociétés filiales. Malheureusement ces obligations ont, comme toutes les valeurs patronnées par la Banque, subi une dépréciation injustifiée. Si notre émission a du succès, leur cours remontera en harmonie avec celui des actions au grand avantage de notre clientèle, qui ne pourra que nous en savoir gré. Seulement, vous n’êtes plus une banque. – Bah! – dit Aznal. – Non, monsieur Aznal, mais un agrégat de journaux indépendants de toute banque. – Sauf de la Banque Universelle, qui nous passe le soin de caser son papier et de patronner ses valeurs gratuitement. – Pardon – répondit Le Tellier vivement. – Va pour le patronage que vous imposent vos statuts d’une façon bien inutile puisque vous vous devez à votre clientèle qui vous vient de la Banque et représente les quatre cinquièmes de votre capital, mais pour les placements elle cède au syndicat à soixante-dix francs ce que vous débiterez à cent. Je pense qu’avec une réclame bien menée nous caserons dix mille titres. Sur les trente francs d’écart, dix sont pour le Groupement, dix pour le syndicat dont je vous invite à faire partie, cinq pour le droit de guichet car, n’étant pas une banque, vous devez faire l’emission par les soins d’un tiers, un pour l’ami Valpain qui a découvert le guichet en question (le Comptoir International des Valeurs, une petite banque au capital d’un million, très bien menée par de braves jeunes gens dont il répond), quatre pour Sarrazin comme chef du syndicat. – Mais pourquoi – dit Aznal – ne seriez-vous pas vous-même chef du syndicat? Les quatre francs par titre doivent être pour vous, qui l’avez imaginé, créé et mis sur pied. – Oh, moi! – fit Le Tellier, en allongeant le bras et en agitant la main en signe de désintéressement. – Ce qui m’importe avant tout, c’est que les affaires reprennent et que la combinaison dont vous êtes sortis et qui est mon œuvre… - Tiens! Je croyais que l’idée était de monsieur Grenot – interrompit Aznal. Le Tellier continua sans répondre autrement à cette interruption que par un sourire et un léger haussement d’épaules. – …et que la combinaison dont vous êtes sortis et qui est mon œuvre ait le plein succès que j’en espère, que je lui souhaite et qui dépend beaucoup de vous-mêmes, messieurs. Je reviens à mon syndicat. Il aura la durée de six mois environ et clôturera ses opérations le 31 décembre. Si les sept mille titres ne sont pas placés à cette époque, il devra lever pour son compte ce qui en restera, les options consenties par les détenteurs étant terminées, et les payer comptant à soixante-dix francs. C’est simple. Mais c’est là un danger qui n’est guère à craindre: suivant moi, nous aurons à la fin de l’année placé dix mille actions de la Société des phosphates. Pour entrer dans le syndicat, divisé en vingt parts d’ensemble cinq cent mille francs (il y a dix mille francs pour les frais éventuels), il suffit de verser le quart d’une part de vingt-cinq mille francs, soit dix mille deux cent cinquante francs, qui vous reviendront avec trois mille cinq cent autres de bénéfice à peu près assuré. On peut réserver au Groupement, en dehors des dix francs par titre qui lui sont accordés comme rémunération de sa publicité, quatre parts dans le syndicat, sur lesquelles il aurait à débourser le quart, soit vingt-cinq mille francs, ou plutôt à créditer d’autant la Banque Universelle en prenant livraison à soixante-dix francs du nombre d’actions correspondant à cette somme sur les mille qui lui appartiennent et sont ici et immédiatement disponibles. Réfléchissez, messieurs, et donnez-moi une réponse dans la semaine; vous pensez bien que je n’aurais que l’embarras du choix parmi les amateurs d’une affaire pareille, mais j’ai voulu vous donner la préférence». On le remercia. Le Tellier n’apportait aucune preuve des options dont il affirmait être le bénéficiaire, mais pouvait-on douter de sa parole? Restés seuls, Le Play et Aznal échangèrent leurs impressions: le premier était décidé à participer à l’opération; Aznal préférait s’abstenir; il ne voulait pas courir le risque, si faible qu’il fût, de lever des titres fin décembre et n’avait pas ses apaisements quant à la régularité des procédés de Le Tellier. «Il devrait – disait-il – réunir les aspirants au syndicat qui nommeraient leur chef, puis faire dresser sous seing privé un acte de société en participation que chacun signerait en payant le quart de sa part, enfin remettre entre les mains d’un tiers désigné, le Groupement par exemple, tant cet acte que les lettres qui lui concèdent les options dont il dispose. – Sans doute – répliquait Le Play, en marchant de long en large et en tirant à tour de rôle les deux flocons de sa barbe –, ça n’est pas droit, limpide, correct comme je le voudrais, mais nous sommes tous les deux des débutants dans ce genre d’affaires et il faut nous en fier à l’expérience et à la probité de notre conseiller financier. C’est ainsi, sans doute, que se pratiquent d’ordinaire ces associations passagères». Cependant il demeurait perplexe, tracassé, secoué de détentes nerveuses.

Le lendemain, il pleuvait au courrier, et Vigouroux dissimulait de son mieux à ces messieurs de l’administration, des copies d’un libelle des plus violents signé Cigalet, copies que des lecteurs renvoyaient au gérant ou au directeur de leur journal, les uns à titre d’avis gracieux, les autres en demandant des explications, le plus grand nombre en y associant leurs plaintes. Les efforts de Vigouroux furent peine perdue, car tant Aznal que Le Play avaient trouvé le matin à domicile cette explosion de haine longtemps contenue, ce morceau de prose vibrante de courroux et haletant de l’envie de nuire qu’avait ciselé la main experte d’un vétéran éprouvé du chantage. En voici les termes:

Monsieur, J’ai l’honneur de vous informer que je me tiens à votre disposition tous les jours ouvrables de neuf heures du matin à midi et de deux heures à cinq heures du soir pour vous donner les renseignements les plus circonstanciés sur les valeurs suivantes: Société des phosphates de Gabès, Société des mines de cuivre d’Almeria, Société des zincs de Hongrie, Société du chemin de fer de Léon, Compagnie des pétroles de Californie, Société des étains de Catalogne, Société des chemins de fer vicinaux d’Algérie, etc… et, en un mot, sur toutes les valeurs émises par la Banque Universelle des Valeurs de placement, dont le véritable fondateur et le directeur moralement responsable, qui se dissimule derrière la qualité de conseiller financier comme un apache derrière un mur, est le sieur Le Tellier, qui fut condamné comme récidiviste le 31 janvier 1885 par le tribunal correctionnel de la Seine pour manœuvres frauduleuses aux fins de se procurer des souscriptions, majoration d’apports et distribution de dividendes fictifs. Cet aigrefin n’en était pas, en effet, à son coup d’essai. Ses premiers méfaits, ses péchés de jeunesse, remontent à l’époque déjà lointaine de la Banque franco-romaine, dont Le Tellier, ce génie de la haute pègre, prétendait disputer les lauriers avec son Crédit d’Europe. Ce bandit qui opère au grand jour rue Taitbout et descend régulièrement pour cela à Bruxelles, où il a prudemment établi sa demeure et mis à l’abri sous le nom de sa femme le fruit de ses anciennes rapines, coûte à l’heure qu’il est plus de cent millions à l’épargne française. On se demande où s’arrêtera la patience, la faiblesse et l’incohérence des pouvoirs publics. On a mis la main au collet et fourré à l’ombre sans aucun ménagement le demi-dieu Clochette, qui, malgré son succès, débutait à peine dans la carrière de banquier publiciste à la tire et on laissa Le Tellier, ce repris de justice, cet ancêtre de la même confrérie, filouter tranquillement son prochain par les mêmes procédés. Faudra-t-il en appeler à la vindicte publique et soulever l’opinion pour qu’elle impose au gouvernement et au parquet de nettoyer la France des voleurs de grand chemin, genre Le Tellier, qui la rançonnent et qui la pillent?

En attendant, je vous mets en garde, Monsieur, contre les avis dangereux de ce conseiller financier taré et contre le papier des valeurs sans valeur de son usine, papier qui échouera fatalement d’ici peu à la côte dite des Pieds Humides. Il en prend la route à pleines voiles: vous n’avez pour en juger qu’à suivre sa dégringolade sur le marché et qu’à considérer les efforts désespérés de la Banque Universelle, c’est-à-dire de Le Tellier, pour sauver dans ce naufrage son organisme financier et l’embarquer sur un radeau de fortune que de braves gens, sauveteurs mal avisés, ont mis sans assez de réflexion à sa disposition. S’ils croient, en nouveaux Argonautes, courir à la conquête de la Toison d’or que Le Tellier leur a promise, ils ne tarderont pas à déchanter.

N’achetez donc aucune des valeurs ci-dessus et aucune de celles qui émanent de la Banque Universelle et vendez sans aucun retard, si vous ne voulez pas tout perdre, celles dont vous auriez la mésaventure d’être porteur. Je me mets à cet effet gratuitement à votre service.

Veuillez agréer, Monsieur, mes civilités empressées.

Cigalet, banquier, 5ter rue Port-Mahon

Directeur du «Réveil de l’Epargne», fondé en 1875.

Cigalet s’était affranchi de la sourdine que lui avait imposée si longtemps Cagny. Celui-ci, muni de son quitus et jugeant suffisamment garanti le prêt de sa belle-mère quoi qu’il advînt, avait cessé toute subvention personnelle à la presse de chantage et laissait libre cours au coassement de la mare aux grenouilles.

Le Play arriva au bureau dans un état de surexcitation extraordinaire. Ses cheveux, un rare et fin duvet roux entremêlé de fils d’argent qui s’accentuait au dessus des tempes, se dressait sur son crâne brûlé par le soleil et bruni par le vent; ses mains enroulaient et déroulaient sans trêve ses deux touffes de barbe et tout son corps se contractait dans des soubresauts d’indignation que modérait à peine sa promenade incessante pareille à celle d’un petit fauve fiévreux dans sa cage. Aznal était déjà là; il avait jeté le libelle négligemment sur sa table et travaillait à un rapport sur certaines modifications et certaines économies à réaliser dans l’expédition des journaux. Il resta interloqué de l’agitation de son président. «Vous avez reçu ça, vous aussi – lui cria celui-ci en brandissant l’imprimé de Cigalet qu’il venait d’apercevoir et de saisir de sa main tremblante d’émotion. – Sans doute – répondit tranquillement Aznal. – C’est pour cela, cher monsieur, que vous vous mettez dans un pareil état? – Certainement. – Permettez-moi – reprit Aznal – de vous faire observer que le chantage n’a pas de bornes et qu’il faut en prendre et en laisser: ce Cigalet exagère. – Comment? Il exagère, dites-vous? – exclama Le Play. – Vous croyez donc qu’il y a du vrai dans ce factum? Evidemment il doit dire la vérité au moins en partie, sans quoi Cigaret… – Non, Cigalet – fit Aznal. – Cigalet – reprit Le Play – courrait trop de risques. C’est ce que je me répète depuis que j’ai lu cette feuille. – Il y a – dit Aznal – cette condamnation à un an, je crois, pour distribution de dividendes fictifs, un péché véniel que tout financier d’une certaine envergure a commis, paraît-il, au moins trois fois avant de pousser son cri de victoire, comme saint Pierre renia trois fois son maître avant le chant du coq, ce qui ne l’empêche pas de tenir les clefs du paradis. – Comment, il a subi une condamnation? – Vous ne le saviez pas? – répliqua Aznal. – Je pensais que Poteau vous en avait informé. Monsieur Grenot me l’a confié le jour de la première assemblée constitutive. – Et vous ne m’en disiez rien? – scanda avec une certaine amertume Le Play. – Ce jeune Poteau n’est pas l’homme que je croyais. Il devait me mettre au courant. Il a eu peur avec raison de n’obtenir dans ce cas ni mon argent, ni celui de Mazzocoli, et il tenait à dominer grâce à l’importance de son groupe dans cette nouvelle affaire. Il n’a donc pas hésité à m’entraîner dans ce guêpier et je suis persuadé que ça ne lui profitera pas. Il mérite que ça ne lui réussisse pas, car il fut absolument déloyal. Je ne vais pas le lui envoyer dire, ni le lui mâcher, à la première occasion. – A tout péché, miséricorde – répondit Aznal –. Poteau n’aura pas attaché la même importance que vous à ce détail de la vie d’une intelligence supérieure comme celle de Le Tellier, qui se débat depuis cinquante ans dans un tourbillon d’entreprises et peut avoir eu un accroc dans un moment de négligence inconsciente. Ensuite Le Tellier en a assez souffert pour que de longues années de labeur et de probité l’aient entièrement réhabilité aux yeux de tous. C’est aussi l’avis de monsieur Grenot, que je tiens pour un homme scrupuleux». Ces raisonnements calmèrent l’inquiétude irritée de Le Play. «Dieu veuille qu’il en soit ainsi – conclut-il. – Je ne demande pas mieux; mais j’ai de la méfiance maintenant, une méfiance bête, si vous voulez, une méfiance instinctive. Il ne faut pas que mon honorabilité puisse être entachée et je vais étudier les moyens de me mettre à l’abri de toute avanie de ce genre en ne faisant rien qui puisse engager ma responsabilité d’administrateur. Tout perdre, plutôt! J’aime mieux donner tout de suite ma démission et tout perdre!…». Et monsieur Le Play appuyait avec énergie sur cette résolution en marchant plus vite et en tirant plus fort sur sa barbe. Au bout d’un certain temps il releva les yeux qu’il avait tenus rivés au tapis et ajouta: «Je ne ferai pas partie de ce syndicat pour le lancement des actions de la Société des phosphates de Gabès. Vous avez raison; il y a là-dedans des irrégularités, des choses qui ne sont pas claires; j’aime mieux m’abstenir… Ce Cigaret… – Cigalet! – précisa Aznal. – Ce Cigalet parle de récidive; il donne des dates… Je vais m’informer. Malheureusement mon cousin Corcoral, qui est homme d’affaires et peut m’avoir des renseignements précis, est absent de Paris. – Ne vous tourmentez pas ainsi – répliqua Aznal. – Je n’ai aucun motif de douter de la bonne foi de Grenot qui passe pour la fleur des honnêtes gens et, tant qu’à se mêler de faire couler le robinet des confidences, il ne risquait rien à l’ouvrir tout grand. – Vous n’en savez rien – repartit vivement Le Play. – Je ne voudrais pas vous ôter vos illusions, c’est ce que nous avons de meilleur en nous, mais monsieur Grenot ne semble pas prendre à cœur nos intérêts, qui devraient pourtant être les siens. Nous avons dépensé une dizaine de mille francs en circulaires pour annoncer urbi et orbi que nous étions indépendants, que nous nous détachions de la Banque Universelle en reprenant son organisme de publicité et que nous n’endossions pas la responsabilité des actes de nos prédécesseurs, ce qui n’est pas d’ailleurs de nature à enchanter la clientèle car elle préfèrerait avoir au moins la satisfaction de se plaindre, si inutile que puisse être cette satisfaction. Et vous avez entendu hier monsieur Le Tellier nous déclarer que monsieur Grenot s’entêtait à rester dans son bureau et à nous imposer de faire place dans les bureaux du deuxième au personnel dont il a besoin pour sa liquidation officieuse. Vigouroux, de son côté, vous ne l’ignorez pas non plus, se lamente de ce que Pigeonnier nous renvoie, pour y répondre, toutes les récriminations qui lui sont adressées directement et indique nos guichets au flot des mécontents. Ces procédés sont en contradiction flagrante avec les bases du projet de société qui nous fut soumis quand on fit appel à nos capitaux. Ils démentent les affirmations de notre circulaire et jettent sur nous, qui passons pour des complices, tout le discrédit dont souffre la Banque Universelle. Et c’est là l’œuvre incompréhensible de monsieur Grenot. Tâchez donc, monsieur Aznal, de sonder ses intentions et ses raisons». «Je n’y manquerai pas», dit Aznal.

  

 

 

Chapitre 9

 

Pendant que Le Play et Aznal cherchaient ainsi à démêler le caractère et les sentiments véritables des chefs de file qui les avaient conduits dans cette affaire qu’ils sentaient maintenant douteuse et dangereuse à tous les points de vue tout en ne voulant pas encore se l’avouer à eux-mêmes, Le Tellier, à peine arrivé à la Banque, recevait des mains de Vigouroux un exemplaire de la circulaire de Cigalet. Vigouroux, âgé d’une trentaine d’années, de taille à peine au-dessus de la moyenne mais que sa maigreur et une longue redingote faisait paraître plus élevée, le teint maladif, la barbe châtain plutôt rare descendant des joues et du menton qu’elle dépassait de deux doigts pour se terminer en pointe, la figure intelligente d’un rêveur peu énergique, l’air d’un pasteur ascète, était, comme tous les employés supérieurs de la Banque Universelle, une créature de Le Tellier. Celui-ci, après qu’il l’eut découvert, l’avait pris à l’épreuve à Bruxelles et tenu sous sa férule dans son hôtel pendant plus d’un mois, le faisant travailler du matin au soir à l’étude des valeurs et à la rédaction d’articles et de rapports financiers. Vigouroux joignait à une culture soignée la connaissance de l’anglais et surtout de l’allemand, étant Alsacien d’origine; il avait profité rapidement des leçons du maître, qui lui avait donné la direction suprême des journaux avec le titre de sous-directeur à la Banque Universelle et l’avait fait nommer directeur de la société nouvelle. Vigouroux n’appréciait sans doute que médiocrement le passé, qu’on lui avait dévoilé depuis, et même le présent du protecteur qui l’avait attaché à sa fortune; mais, comme les autres, il lui devait une position enviable et sans risques et ne pouvait que lui en savoir gré.

Le Tellier lut le libelle de son ennemi Cigalet et pâlit: cet être à figure jaune en lame de couteau, qu’il voyait souvent en rêve dans ses nuits d’exil grinçant des dents, la bave aux coins des lèvres, les yeux flamboyants et des serpents, grouillant et sifflant, en guise de cheveux, cette tête de Méduse terrifiante, ce cauchemar hideux qui le couvrait de sueur et le réveillait en sursaut au paroxysme de l’épouvante, se dressait de nouveau devant lui. Il fit le geste de l’écarter de la main, puis, reprenant vite son sang-froid, il fixa Vigouroux: «Ça, mon cher ami, ça n’existe pas; ce Cigalet est un chanteur de profession qui, n’ayant rien à perdre, défie la correctionnelle et abuse de l’impunité que lui assurent la médiocrité de ses moyens et le mépris des gens qu’il cherche à salir… Vous avez reçu ce papier chez vous? – Non – dit Vigouroux –, j’en ai retiré une centaine des lettres que voici et que j’ai préféré ne pas envoyer à la Correspondance; j’y répondrai moi-même, s’il y a lieu. Mais je ne suis pas seul à dépouiller le courrier du matin et les chefs de service qui m’y aident ont certainement pris connaissance de la prose de Cigalet. Ça n’existe pas, comme vous le dites; ça n’existe pas pour moi, monsieur Le Tellier; mais c’est d’un effet déplorable sur le personnel et sur la clientèle. Il n’y a, pour s’en convaincre, qu’à lire ce paquet épistolaire qui va se gonfler durant la journée et peut-être pendant plusieurs jours. – Il faudra – conseilla Le Tellier – supprimer, déchirer et jeter au panier toutes les copies de ce libelle calomniateur qui vous tomberaient sous la main». Et, ce disant, il mit en pièces celui qu’il avait sous les yeux. «Mais comment Cigalet se procure-t-il nos adresses? Il y a des fuites là-haut, Vigouroux; il faut surveiller le cinquième, faire descendre Le Cornu et Paisant et leur flanquer une semonce. – D’abord – répondit Vigouroux –, les adresses des deux journaux qui nous sont venus de la maison Dary et Follet, “La finance raisonnée” et “L’international financier”, traînent partout. On ne les cote qu’à quelques sous au “Pot d’étain”, le café de la cité d’Antin où se tient ce marché spécial. Reste celui que vous avez créé, le nôtre, “L’épargne et la Bourse”, et je ne vois figurer que quelques uns des abonnés parmi ceux qui nous ont écrit à propos de cette circulaire injurieuse. – C’est encore trop, Vigouroux… Ah, oui! C’est vrai – pensa-t-il tout haut au bout d’un moment. – Il y a le journal de la succursale des Halles, “Le moniteur des placements”. Espérons qu’il ne m’aura pas fait la même propagande parmi les lecteurs de celui-là». On voyait visiblement, à mesure qu’il parlait, son visage s’assombrir et un sentiment de découragement envahir tout son être malgré l’empire qu’il possédait sur lui-même. Il resta quelque temps silencieux, puis il aborda résolument le point le plus lancinant de ses préoccupations. «Savez-vous, Vigouroux, si ces messieurs de l’administration ont eu connaissance de cette feuille? – Pas ici certainement, monsieur Le Tellier, mais il est plus que probable qu’ils l’ont reçue à domicile. – Eh bien! – reprit Le Tellier –, monsieur Le Play, qui est borné de principes et de préjugés en vieux fonctionnaire qui n’eut qu’à émarger au budjet et à faire tout doucement son devoir, monsieur Le Play qui malgré son âge est sévère comme les jeunes gens qui n’ont aucune notion de la lutte pour la vie, monsieur Le Play doit en faire une tête!». Et il accompagna cette réflexion d’un éclat de rire fort rare de sa part et qui sonnait faux. «Je vais y aller voir – continua-t-il. – Je ne pourrai faire autrement en pareil cas que de riposter dans les journaux». Et il partit gravement pour se rendre chez Le Play et Aznal. Il entra dans leur bureau un léger sourire sur les lèvres, lut sur leurs visages l’agitation de monsieur Le Play, le calme d’Aznal, et fut fixé. «Bonjour, messieurs. – Bonjour, monsieur Le Tellier». Et ils lui serrèrent la main, Le Play sans empressement mais avec la courtoisie dont il ne se départait en aucun cas et Aznal, au contraire, avec une nuance sensible de cordialité inusitée. Ce dernier ne lui laissa pas d’ailleurs la peine d’aborder le sujet brûlant qui l’avait poussé à leur rendre visite. «Tenez! – dit-il. – Monsieur Le Tellier, voilà une circulaire d’un certain Cigalet qui vous accomode aux petits oignons. Le fiel en coule, la bile en déborde: vous avez là un ennemi mortel… à moins que ce Cigalet n’ait faim. – Ah! n’allez pas – interrompit Le Tellier, toujours souriant – vous aviser de donner de l’argent à ce rossignol-là; vous verriez, faisant queue dans le couloir, tous les autres maîtres chanteurs de son acabit qui sont légion et ont un appétit à vous vider la caisse en deux temps». «Il ne s’agit pas de cela», répondit Aznal, un peu surpris de cette indication sous forme de défense. Monsieur Le Play était tout oreilles, les yeux brillant d’attention, le teint tuile de Marseille. «Je voulais dire que je comprenais le véritable mobile de tant de calomnies haineuses, car la Banque, monsieur Grenot me l’a confié un jour, avait à son budjet un chapitre des fonds secrets qu’on a supprimé tout naturellement chez nous qui ne sommes plus banquiers, mais de simples publicistes. Je ne saisis pas très bien, en fait, cette différence entre la Banque et nous, mais, réelle ou non, effective ou feinte, elle nous prouve toujours l’avantage de justifier cette économie… Je suis partisan de la liberté de la presse, comme de toutes les libertés: il ne faut pas cependant qu’elle annule celle des autres et leur porte le désespoir, la honte, la ruine ou l’infamie en permettant à des gens sans cœur d’inventer ou même, ce qui arrive le plus souvent, de grossir des faits répréhensibles sans doute, mais dont les coupables se sont lavés par des années de labeur et de probité». Le Tellier pensa: «Aznal sait par Grenot ce qu’on est convenu d’avancer sur mon compte et le voilà emballé dans des idées généreuses de miséricorde, de pardon et de résurrection morale à la Tolstoï qui lui cachent les conséquences pratiques de la circulaire de Cigalet, mais l’autre, monsieur Le Play, n’est pas convaincu de ces théories, du reste idiotes et humiliantes pour moi qui n’ai besoin de l’absolution de personne». En effet, monsieur Le Play parlait un tout autre langage: «La question n’est pas là, monsieur Aznal. On a les franchises et les lois que l’on mérite, que l’ensemble des citoyens ou la nation méritent; il me semble que c’est même là un des principes essentiels du dynamisme ou déterminisme que vous professez; les simples particuliers doivent s’en accomoder, n’y pouvant porter remède que dans la limite de leur faible effort, uni à celui des autres dans le temps et dans l’espace. Actuellement toute discussion de ce genre est oiseuse, car il s’agit de parer à des dangers positifs par des moyens à notre portée, et il y en a. Le mépris des injures et la figure à gifles dans l’esprit chrétien, c’est fort bien pour son quant-à-soi; mais, lorsqu’on a la charge des intérêts d’autrui et que ceux-ci peuvent être atteints, le devoir le plus élémentaire vous oblige à la riposte et à des explications qui dissipent tout soupçon sur votre compte. Je suis persuadé que monsieur Le Tellier est de mon avis. Il est, de plus, nécessaire, pour l’effet moral qu’elle produira sur la clientèle, qu’une plainte soit déposée au parquet en bonne et due forme, plainte dont le Groupement fera tous les frais quoi qu’il en résulte». Le Tellier leva la main: «Vous allez, monsieur, briser des lances contre les moulins à vent. Si vous partez en guerre contre des canards pareils, vous en lèverez des milliers qui se moqueront de vous et vous défieront dans le lointain et dans la nuit. Et puis, le Parquet classerait notre affaire sans aucun doute. S’il devait suivre des plaintes de ce genre, il faudrait tripler les juges d’instruction. Notre seul objectif, après tout, est la clientèle et je répondrai de bonne encre à ce chenapan dans nos prochains numéros». Monsieur Le Play n’était nullement satisfait. Il insista: «J’ai pourtant vu dans ma carrière des plaintes en diffamation que le Parquet a suivies et qui ont même fait grand bruit. – C’est entendu – repartit Le Tellier –, mais pas dans notre partie, pour parler comme un épicier. L’expérience vous apprendra, monsieur Le Play, que les diffamateurs sont trop, qu’on est blasé de leurs sornettes et qu’ils ne demandent d’ailleurs que d’être poursuivis pour corser le scandale et se faire, suivant le cas, un mérite de leur acquittement (car on les acquitte parfois) ou une gloire de leur condamnation près des imbéciles crédules qui les écoutent». Monsieur Le Play ne répliqua pas, il frisa seulement d’un doigt nerveux la touffe de barbe à droite de son menton et jeta à Aznal un coup d’œil perplexe; puis, de but en blanc, il passa à un autre ordre d’idées. «Monsieur Le Tellier – dit-il –, j’ai réfléchi à votre aimable proposition de m’admettre dans le syndicat de lancement des actions des phosphates de Gabès; je préfère m’abstenir, n’étant pas en fonds pour le moment. – Comme il vous plaira, monsieur Le Play», lui répondit Le Tellier. Et il partit en regardant la pendule, de l’élan d’un homme qui s’est oublié en excellente compagnie et qui risque de manquer un rendez-vous de première importance.

Monsieur Le Play se leva, marcha fièvreusement sans mot dire pendant quelque temps, puis, déposant sa cigarette qu’il avait laissé s’éteindre pour la dixième fois, il se tourna vers Aznal: «Monsieur Aznal, nous sommes, à mon avis, tombés dans un mauvais lieu. Monsieur Le Tellier, qui en est l’âme, n’ose pas déposer une plainte contre ce Cigalet! Je dors peu et lis beaucoup la nuit, surtout depuis que j’ai l’intuition de m’être fourvoyé ici. Or j’ai parcouru hier soir justement, dans le petit code que voici, la loi sur la presse du 29 juillet 1881 qui régit nos journaux, c’est-à-dire la partie vitale de notre organisme. Lisez l’alinéa de l’article 35 de cette loi. Et, ce disant, il le lui désigna du doigt: «La vérité des imputations diffamatoires et injurieuses pourra être également établie contre les directeurs ou administrateurs de toute entreprise industrielle, commerciale ou financière, faisant publiquement appel à l’épargne ou au crédit. Et, plus loin: Si la preuve du fait diffamatoire est rapportée, le prévenu sera renvoyé des fins de la plainte”. C’est-là la véritable raison pour laquelle monsieur Le Tellier se dérobe en ce qui concerne cette dernière. – Peut-être, après tout; ça ne prouverait pas qu’il est indigne de nous serrer la main – remarqua Aznal. – Oh! mon cher monsieur – repartit avec vivacité monsieur Le Play – vous êtes trop indulgent. Le Tellier a toujours le tort de ne pas jouer franc jeu et c’est une duperie indéniable car ce blanc-bec de Poteau ne m’aurait jamais fait entrer dans cette banque, qui n’est pas une banque, si j’avais pu seulement soupçonner qu’elle était l’œuvre et l’instrument d’un repris de justice. Je vais faire acheter un bon traité sur les sociétés et étudier les responsabilités que j’ai pu encourir ou puis encourir dans l’avenir». Il était l’heure du déjeuner et la conversation en resta là.

Aznal voyait de temps en temps Grenot. Celui-ci ne venait rue Taitbout que l’après-midi et se plaignait de douleurs névralgiques et d’affection des centres nerveux qu’il attribuait aux inquiétudes et au surmenage que lui avait occasionnés la Banque. Il parlait de la nécessité où le mettait son état de santé de partir pour Aix-la-Chapelle; les médecins lui ordonnaient de s’y rendre sans aucun retard et en quittant tout souci d’affaires. Dolent, feignant des faiblesses qui l’obligeaient à s’étendre tout de son long sur le divan de son bureau, il répondait d’une voix blanche aux questions qu’on lui posait et donnait l’impression d’un verre de mousseline qu’on a peur de briser au moindre choc. Aller lui demander de déménager et de s’installer au troisième semblait une cruauté. Aznal, cependant, lui en toucha un mot en l’appuyant de l’autorité de Le Tellier. «Cher monsieur Aznal – dit Grenot –, je ne suis pas cette fois d’accord avec monsieur Le Tellier et je le regrette; mais le groupe Poteau me donne des craintes et je veux le surveiller, ou plutôt le faire surveiller de près dans votre propre intérêt et dans celui de la Banque. Celle-ci entre pour les quatre cinquièmes dans votre capital, ne l’oubliez pas, et elle a le droit et le devoir de contrôler votre gestion. Je ne fais pas allusion à vous, bien entendu, mais à ceux qui vous entourent. Poteau, qui a ses bureaux personnels rue de Provence, ne vient ici que pour faire sa correspondance privée, recevoir ses propres amis et ses propres clients dans nos salons, dont le luxe lui donne du relief, et tramer le lancement, avantageux pour lui seul, d’affaires plus ou moins saines. – Mais – riposta doucement Aznal – monsieur Le Tellier est assez fort pour le tenir à distance et, puisque vous partez, du reste… – Monsieur Le Tellier – reprit Grenot – a trop de choses en tête pour s’occuper de ces minuties. Pour Pigeonnier, comme pour moi, c’est différent, nous démasquerons toute manœuvre nuisible à nos intérêts et aux vôtres. Il faut, par exemple, que vous mettiez tout votre zèle à défendre, à soutenir et à relever, à l’exclusion de toutes autres, les valeurs émises par la Banque Universelle pour nous permettre d’alléger notre portefeuille et celui des sociétés filiales, dont les coupons d’obligations doivent être payés à l’échéance sans faute: autrement ce serait la débâcle pour tout le monde, pour vous comme pour nous. Ensuite, la transmission que nous vous faisons des comptes et des titres serait rendue difficile par notre installation ailleurs. Enfin je ne vois pas, comme monsieur Le Tellier, le grand avantage que nous avons à nous fuir. La Banque peut encore espérer se relever et retrouver son prestige d’autrefois, dont vous profiterez». Il n’y eut plus rien à en tirer. Il disparut un beau jour et n’écrivit plus à personne. Il échappait ainsi momentanément à toute récrimination et à toute mise en demeure d’avoir à se conformer aux termes d’une contre-lettre qui cédait au Groupement le loyer et la disposition du second étage tout entier; mais surtout il fuyait devant la demande de restitution du capital versé de la société nouvelle, sur lequel il avait fait main basse tant pour les besoins urgents de la Banque que pour se rembourser de sa propre souscription. D’ailleurs on tenait en tutelle les administrateurs du Groupement en temporisant et en leur mesurant les acomptes au fur et à mesure des besoins du service et on leur ôtait toute velléité de rien entreprendre qui ne fût destiné au relèvement et à la négociation des valeurs du portefeuille de la Banque: n’était-ce pas là le seul moyen qui leur restât de récupérer leurs fonds? Ensuite, Grenot serait débarrassé de monsieur Le Play qui le serrait de près et dérangeait ses plans et qui, d’ici la rentrée, aurait donné sa démission: il entrevoyait alors la possibilité d’une de ces opérations de maraudeur pillard dont il avait le secret, car Aznal, rappelé par la vendange, allait partir, lui aussi, pour ses terres et on s’arrangerait à son retour pour le saisir au débotté, abuser de sa confiance et lui mettre les épaules au mur.

En attendant, Le Tellier ne comprenait pas les agissements de son compère et son propos évident de mettre le Groupement en coupe réglée, du moment où il y était intéressé pour la forte somme; il alla donc à la comptabilité, puis chez Pigeonnier, et découvrit sans peine le pot aux roses, c’est-à-dire la cession des actions de Grenot à la Banque. Furieux d’avoir été refait, car il se sentait personnellement atteint par cet exercice de prestidigitation qu’on lui avait soigneusement caché, il médita de s’en venger en suscitant des embêtements à son auteur et en déblatérant contre son entêtement, contre sa pose de financier supérieur alors qu’il n’était qu’un vulgaire fabricant de papier, contre son âpreté au gain et ses procédés d’usurier; il se promit enfin de le jeter à la côte quand il pourrait le faire sans se compromettre lui-même. Malheureusement pour ses vues, leur complicité et leur égal egoïsme, dont l’un servait l’autre donnant donnant, les avait liés à double fil. Le Tellier s’aperçut tout de suite qu’en battant en brèche son camarade de rapines il s’exposait à des représailles et augmentait la défiance dont il était l’objet. Les contes, fabliaux, nouvelles, que nous ont légué nos ancêtres, sont la source inépuisable d’où l’on puise toute notion sur la morale et la mentalité du peuple, du truand au grand seigneur et l’histoire des voleurs de Pise, qui se battaient le jour pour se disputer les dépouilles des victimes que, d’accord, ils dévalisaient la nuit revenait invinciblement à l’esprit de monsieur Le Play. «Pourquoi – dit-il un matin – monsieur Le Tellier dénigre-t-il Grenot maintenant, Grenot qui n’y est plus, Grenot qui ne répond pas, Grenot qui s’éclipse, Grenot fantôme? Pourquoi le charge-t-il de tous les péchés d’Israël et le signale-t-il à notre réprobation impuissante? Pourquoi ne sont-ils plus d’accord? Grenot a-t-il manqué à leur pacte secret? Le Tellier veut-il détourner notre attention de ses propres agissements? – Votre nervosité et vos soupçons sont excessifs en ce qui touche Grenot – répondit Aznal, fidèle malgré tout à ce dernier. – N’a-t-il pas cent vingt-cinq mille francs dans notre affaire, entre lui et son fils Abel, et ne doit-il pas un jour ou l’autre favoriser son essor? Sa conduite s’expliquerait par sa ferme volonté d’être ici et près de nous pour suivre l’emploi de notre capital dans un intérêt commun, lui qui est au courant des qualités et des défauts des gens qui nous entourent; c’est la raison plausible qu’il m’a donnée de son entêtement à rester au second; peut-être même estime-t-il, comme il me l’a laissé entendre également, que monsieur Le Tellier n’est pas l’homme de cette surveillance? – Vous êtes naïf, mon cher monsieur Aznal – répliqua Le Play. – Du reste, la défiance de monsieur Grenot s’étendrait à nous en tous les cas et serait une injure que je n’admets pas. La vérité est que notre capital a fondu comme neige dans la caisse de la Banque qui en était dépositaire et que monsieur Grenot s’est dérobé aux responsabilités qui lui incombent de ce chef. – Mais ses cent vingt-cinq mille francs sont une garantie. – Peuh! Peuh! – fit Le Play – Qui sait? – Comment, qui sait? Le Tellier, qui est si animé contre lui, nous aurait avisés en cas de reprises de sa part. – Pas du tout, monsieur Aznal, il s’en serait bien gardé pour ne pas compromettre sa combinaison et ne pas faire sauter ce merveilleux emplâtre que nous sommes sur les plaies de la Banque; or les reprises de Grenot mènent tout droit à l’annulation de notre société. Le Tellier est rivé à son complice et, dépité de je ne sais quoi, ne peut qu’épancher sa mauvaise humeur en vaines insinuations et en inutiles reproches. Pour moi, je ne veux pas m’avancer davantage dans cette allée de la forêt de Bondy; je demanderai énergiquement la restitution de notre capital, ferai toutes mes réserves dans le cas, pour moi certain, où je n’aurai pas satisfaction et donnerai ma démission. Puis j’aviserai à me faire rembourser mon argent par ces deux aigrefins». Les supplications d’Aznal, ses démonstrations de réelle sympathie, ses raisonnements et ses conseils de modération, de patience et de prudence à l’effet de décider monsieur Le Play à rester sur la brèche pour leur avantage réciproque n’eurent aucune prise sur la détermination de ce dernier: il leva l’étendard des revendications en convoquant le conseil par lettres recommandées adressées à Blin à Bruxelles et à Aznal lui-même à son domicile, alors qu’il le voyait chaque jour. Monsieur Le Play était par habitude invétérée un formaliste.

Monsieur Le Tellier avait répondu à Cigalet et fait insérer dans les journaux, à la rubrique «Informations» l’entrefilet suivant: «Nous remercions les fidèles abonnés qui ont pris la peine de nous envoyer, avec l’expression de leur indignation, la copie d’une circulaire tendancieuse et infamante, dont le signataire, bien connu dans le monde des reptiles qui grouillent aux environs de la Bourse, déverse sa bave sur un de nos éminents rédacteurs. Fort de l’impunité que lui assurent le mépris des honnêtes gens et les préoccupations plus hautes de la vie de labeur sans répit qui est la nôtre, ce maître chanteur cherche, par une bordée de calomnies et d’injures, à jeter le discrédit sur le conseiller éclairé dont vous avez pu apprécier depuis tant d’années le savoir et le talent. Vous ferez justice de pareils procédés dont le but n’est pas douteux en mettant à sa place, c’est-à-dire à la boîte des ordures, cet ignoble factum». A cette réplique corsée, qui donnait à réfléchir à monsieur Le Play lui-même et commençait à lui faire regretter la précipitation de son jugement à l’égard de Le Tellier, Cigalet riposta par une assignation en police correctionnelle des administrateurs du Groupement, Le Play, Blin, Aznal et les gérants des quatre journaux lui appartenant. Il tenait à se reconnaître dans l’anonyme du prudent, quoique violent, entrefilet de Le Tellier et s’offrait à prouver toutes les allégations de sa propre circulaire; il se déclarait donc l’offensé et réclamait en conséquence cinquante mille francs de dommages et intérêts. Le Play reçut des mains de sa bonne en rentrant chez lui ce papier timbré d’huissier d’un bleu sale, qui comportait quatre pages dactylographiées, dont trois et demie d’attendus et une demie de conclusions à comparaître, précédées d’un grand «En foi de quoi» en majuscles d’imprimerie. Il n’en dormit pas de la nuit et se rendit le lendemain rue Taitbout indigné et nerveux. Aznal avait trouvé à son domicile la même assignation, flanquée de la lettre recommandée de son président qu’il venait de quitter; cette idée saugrenue de le convoquer d’une façon aussi solennelle amortissait d’une douce gaieté le désagrément que lui causait sa citation en correctionnelle: il la prenait donc d’autant moins au tragique que le tragique n’était guère dans ses cordes. «Eh bien, monsieur Aznal – commença Le Play en se promenant agité, sa cigarette aux lèvres – que dites-vous à présent de notre conseiller financier? On va nous traîner mainenant en correctionnelle, nous des honnêtes gens, pour y répondre de ses écarts de plume! – Mais, monsieur Le Play, c’est vous-même qui l’avez invité à se disculper! – Sans doute , cher monsieur Aznal, mais je ne lui avais pas dit de ne répondre que par des injures et sur un ton de mépris aux accusations motivées et positives de Cigalet. J’ai même insisté pour qu’il déposât une plainte, ce dont il s’est bien gardé. Mon cousin Corcoral est rentré et je saurai d’ici quelques jours la vérité, dans tous ses détails, sur le passé de monsieur Le Tellier; mais je suis fixé dès aujourd’hui. Ce qui est irritant, vexant, énervant, c’est que nous allons, nous autres, faire tous les frais de cet incident dont nous devrions être les premiers à nous plaindre et à nous prévaloir pour demander des compensations». Et monsieur Le Play pesta, tempêta, fulmina et finalement prit son chapeau et sa canne pour courir tout raconter au cousin Corcoral et lui demander son avis. Or, pendant qu’il s’abandonnait à ce débordement d’indignation, une bonne grosse tête, coiffée d’un chapeau melon à bords plats, s’était à diverses reprises montrée dans l’entrebâillement de la double porte donnant sur le corridor, puis retirée vivement devant le torrent grandissant des imprécations. A peine fut-il parti que Mouffard s’avança, son gourdin à la main, dans un mouvement cadencé de petit éléphant en goguette. Aznal l’avait rencontré un jour dans le bureau de Grenot et les atomes crochus, dont on a conscience sans les voir, étaient intervenus pour en faire une paire d’amis en quelques courtes entrevues fortuites d’abord, puis voulues. Mouffard roulait volontiers du troisième au second pour saluer au passage monsieur l’administrateur avant d’aller déjeuner. «Bonjour, monsieur Mouffard. – Bonjour, monsieur l’administrateur. Eh bien! Il en fait un foin ce matin votre président. C’est l’ouragan déchaîné; Borée, roi des vents, en furie; la tourmente, le cyclone! Il n’a rien cassé?». Et Mouffard prit son air narquois et promena ses yeux rieurs sur les tables, sur le tapis et sur la cheminée en feignant de checher la casse. «Non. Allons, tant mieux». Puis, après une pause, voilant son irrésistible curiosité de l’expression gouailleuse des voyous: «Qu’é qu’il a à gueuler comme ça, vot’ président? Pourquoi qu’i fait tout ce raffut? – Parce que nous avons reçu cette assignation, cher monsieur». Mouffard prit le papier gros bleu de l’huissier de sa main rebondie, l’agita pour en redresser les plis, puis, poussant jusqu’à la fenêtre, il le mit dans la lumière et le lut avec le plus grand intérêt. «Il n’a pas l’habitude, le cher homme – dit-il quand il eut fini. – S’il se monte le bourrichon à ce point culminant pour des machines puériles, il n’en aura pas pour longtemps. Qu’il s’en aille au plus vite respirer l’air oxigéné des montagnes! Autrement, c’est la fièvre et il ne s’en relèvera pas». Et, faisant le geste d’asperger avec un goupillon le cercueil de monsieur Le Play, il ajouta en s’inclinant, recueilli: «De profundis! – Vous blaguez, mon cher Mouffard – remarqua Aznal –, mais ce n’est pas drôle quand même de se voir traîner sur le banc d’infamie pour y répondre des fautes d’un autre, qu’on n’a pas élevé, qui ne vous est rien et qu’on ne connaissait ni d’Eve ni d’Adam deux mois auparavant. – Là – s’écria Mouffard, en déposant sa canne en travers du bureau de monsieur Le Play où il appuya ses deux poings dans l’attitude d’un orateur à la tribune – ce sont les beautés des lois libertaires. C’est pour cela, messieurs, que nos pères se sont fait casser la gueule, ont rasé la Bastille et érigé à sa place une colonne très haute avec au bout un tout petit génie qu’on ne voit guère d’en bas, le génie de la Liberté. Ils ne l’ont pas fait exprès, mais, au point de vue du symbole, ils ont mis dans le mille». Mouffard avait l’esprit frondeur de tout Parisien qui se respecte, esprit que renforçait en lui son profond scepticisme. Il continua: « Mais je m’emballe et ma critique n’est pas en situation, car vous n’irez ni l’un ni l’autre sur le banc d’infamie. Le patron arrangera tout cela; il en a vu bien d’autres. Je parierais qu’aujourd’hui même il appellera à sa rescousse son fidèle ambassadeur Mouffard». Et, grandiloquent, il clama: « Moi, Mouffard, j’aurai tantôt mes lettres de créance et vous tirerai tous d’embarras. C’est connu!». Mouffard ne se trompait pas. Pour faire taire Cigalet et l’empêcher de continuer ses poursuites, il fallait passer par Cagny et, d’abord, par Mouffard. Et la chose était d’extrême urgence. La campagne de Cigalet précipitait la baisse des valeurs de la Banque d’une façon désastreuse et entravait l’émission des actions de la Société des phosphates de Gabès. Les mécontents, dont les lamentations isolées se perdaient auparavant dans l’immensité indifférente, tourbillonnaient inutiles dans l’oreille d’amis qui en étaient rebattus ou tombaient dans celle de gens du métier qui s’appliquaient à en profiter pour détourner vers leur propre caisse ce qui restait de ces petits ruisseaux du Pactole de l’épargne, les mécontents, ayant trouvé un chef de file, lui emboîtaient le pas, se groupaient, se consultaient, affluaient de partout, devenaient légion; les plaintes pleuvaient au Parquet, qui ne tarderait pas à ordonner une enquête. L’ombre de Clochette s’associait à celle de la Gorgone Cigalet pour procurer des insomnies et des soubresauts de frayeur tant à Le Tellier qu’à Grenot, que Pigeonnier tenait secrètement au courant. Il n’y avait pas un moment à perdre. Mouffard fut prié par le patron d’intervenir le jour même près de Cagny, de lui exposer tout le tort qu’une pareille campagne de dénigrement causait à la Banque, au Groupement et, indirectement, à lui-même. Car la Banque était acculée à une suspension de paiements et mise en faillite, celle-ci serait certainement reportée au temps de sa propre gestion, il le savait mieux que personne, et il pourrait être inquiété malgré son quitus. Le Tellier insista sur ce dernier point, car il soupçonnait tout naturellement Cagny d’être, sinon le complice, du moins le spectateur satisfait et hilare du jet d’ordures de Cigalet. Le prix de la cessation des hostilités fut fixé à dix mille francs. Cagny se fit un peu tirer l’oreille, mais se rendit aux raisons de Mouffard, qui les donna comme sortant de son cru. Il bâillonna son ami Cigalet et Le Tellier passa les dix mille francs au compte des frais de publicité et commissions pour le lancement des actions de la Société des phosphates de Gabès, car, enfin, sans cette dépense le lancement n’aurait eu aucune chance de succès. Tous, et surtout monsieur Le Play, devaient ignorer, bien entendu, cette humiliante capitulation de Le Tellier et celui-ci insista avec tant d’énergie près de Mouffard pour qu’il tînt secrète la négociation à laquelle il avait été mêlé que ce dernier réussit, à grand-peine il est vrai, à brider sa langue et n’en parla plus à Aznal avant son départ. Le conseil d’administration en séance d’affaires courantes, c’est-à-dire Le Play et Aznal siégeant seuls, décidèrent donc de choisir un avocat, que monsieur Le Tellier désigna dans la personne de maître Souriceau. Maître Souriceau, une des étoiles du barreau, dont l’influence est considérable sur l’esprit des magistrats et dans les hautes sphères politiques, proposa de défendre le Groupement et Le Tellier, jusqu’en cassation s’il le fallait, moyennant un forfait de trois mille francs, ce qui lui fut accordé et remis aussitôt en un chèque, qu’il ne restitua jamais.

Monsieur Le Play s’était un peu calmé depuis que son cousin Corcoral avait repris la direction de son cabinet d’affaires. Cette quiétude relative lui venait de la certitude de pouvoir confier à cet homme de loi, qu’il connaissait depuis son enfance et dont il était sûr comme de lui-même, tous les événements de sa vie tourmentée, tous ses sentiments, raisonnements, doutes, craintes et projets et de la résolution qu’il avait prise de se laisser guider par lui et de ne rien faire sans son approbation, qu’il considérait comme un vade-mecum infaillible. Il se rallia tout doucement à l’avis d’Aznal, qui se trouva celui de maître Corcoral, de ne rien brusquer, de rester dans la place et d’obtenir tout au moins la promesse de restitution de ses trente mille francs avant de donner sa démission.

A la fin d’août, la réunion des administrateurs, suivant la convocation par lettre recommandée, eut lieu avec un certain apparat dans la grande salle du conseil. Blin était arrivé de Bruxelles: il allait s’installer à Paris pour un mois et remplacer Aznal, qui, rappelé d’urgence à Nîmes, partirait le même soir. La discussion fut orageuse. Monsieur Le Play en avait rédigé d’avance le procès-verbal et voulait l’imposer à ses collègues: or, il exigeait qu’on intimât à la Banque d’avoir à payer au Groupement dans les quarante-huit heures les trois cent mille francs environ dont elle était dépositaire pour son compte. Ç’eût été la débâcle générale en perspective, si tant est que la proposition de monsieur Le Play pût jamais aboutir à un commencement d’exécution. Il ne tenait en effet qu’à la Banque toute-puissante, puisqu’elle disposait avec les Grenot et Sarrazin ou Le Tellier d’environ trois cent voix sur quatre cent, de réunir d’urgence l’assemblée et de demander sans explication inutile, puisque non requise par la loi, la mise à pied des administrateurs en fonctions et l’élection d’un nouveau conseil plus malléable. On n’aboutit donc qu’à un vœu platonique d’un prompt règlement de compte, auquel tout le monde s’associa, y compris le comptable de la Banque, Pigois, présent à la séance. Mais monsieur Le Play ne démissionna pas.

 

 

 

Chapitre 10

 

Vincent Maltat continuait de faire de temps en temps le voyage de Paris pour la liquidation de ses affaires et ne manquait jamais d’aller aux informations rue Taitbout. Grenot, en s’éclipsant, n’avait laissé son adresse qu’à Pigeonnier, en lui recommandant d’éloigner les gêneurs, et surtout Maltat. Maltat n’était-il pas la victime assommante dont le souvenir importun, chassé sans cesse, revient avec l’acharnement d’une mouche par un temps d’orage? Grenot, assailli par tant d’autres soucis, n’en voulait pas entendre parler. Maltat recevait «L’épargne et la Bourse» et se faisait lire par son fils, le dimanche après-midi, l’article de tête de Le Tellier et le cours des valeurs patronnées par la Banque Universelle et par le Groupement. Il s’informait aussi chaque fois si, dans la rubrique du marché en banque, les actions du Groupement ne figuraient pas encore avec la prime promise. Pigeonnier l’avait rassuré sur la baisse provoquée par la campagne de Cigalet: il lui avait expliqué que c’était là une manœuvre de malins qui, en effrayant les peureux à une époque de l’année où quelques titres à la vente suffisent à faire reculer les cours, comptaient en ramasser à bas prix des paquets et gagner la forte somme quand, inévitablement, renaîtrait la confiance dans le brillant avenir de ces valeurs injustement dépréciées. De son côté, Vigouroux, à qui il s’était adressé en l’absence de Pigeonnier, venait de l’inviter à la patience en ce qui concernait l’admission à la cote des actions du Groupement; la chose demandait du temps, des formalités, des démarches; il fallait sonder la presse spéciale semi-officielle et s’assurer son concours et le moment serait pour cela des plus mal choisis, on ne pouvait que se résigner et attendre le retour des vacances. Malgré toutes les excellentes raisons et les motifs de santé qui justifiaient la retraite absolue de son cousin, Maltat commençait à avoir des inquiétudes et à se tourmenter de la mauvaise tournure de l’opération que Grenot lui avait si chaudement recommandée. Les événements, dans son entourage immédiat, allaient bientôt venir aggraver cet état de crainte et de perplexité.

Caville est un tout petit village de trois cent habitants à peine, assis au milieu des terres fertiles d’un des plus gracieux et des plus reposants paysages de la Basse Normandie. Situé à un kilomètre à droite de la grande route qui, de Caen, mène à Cabourg, il se trouve à peu près à l’abri des automobiles et des pétrolettes lancées à toute vitesse, de leurs écrasements qui font aujourd’hui l’objet d’une chronique abondante dans les journaux quotidiens et de leurs nuages de poussière dont le passant est aveuglé et les maisons salies. Caville est donc le séjour rêvé de qui cherche la paix et le recueillement. En arrivant de Caen, d’où trois lieues le séparent, on voit d’abord se dresser le clocher de l’église, un cône couvert de tuiles mal jointes et surmonté d’un coq formant girouette dont la barre de soutien rouillée grince en tournant dans le vent d’une façon obsédante et lamentable; puis c’est l’église elle-même, toute simple, avec sa grande porte ovale sans ornements et son porche sous le clocher, une porte plus petite sur le côté, le toit de sa nef qui ressemble à une coque de barque retournée et les renflements de son extrémité opposée qui abritent la sacristie et le chœur, flanqué de deux chapelles. Tout autour s’amoncèlent les tombes, dont l’herbe envahit les dalles et dont les tons blancs, gris et noirs, tranchent sur l’argenture déteinte, le laiton et le jais des couronnes en filigrane à inscriptions d’évocations et de regrets et sur le jaune détrempé des tresses d’immortelles fanées: rendez-vous des oiseaux  bavards et irrespectueux, elles se succèdent en files serrées que contient le mur d’enceinte, bordé de peupliers et de cyprès et percé de deux grilles, l’une donnant sur les champs en face de la grande entrée et l’autre du côté du village. On accède à celle-ci par un escalier d’une dizaine de marches, car la route dévale à cet endroit dans un repli de terrain d’où part en contrebas et court en tournant la rue, la grande rue, l’unique rue du village qui mérite ce nom: les autres ne sont en effet que des venelles où des haies fleuries alternent avec des palissades et des talus en torchis et bornent des trous à fumier infects et des cours de masures, généralement sans aucun étage et recouvertes de chaume.

La première maison à gauche, en face des marches conduisant à l’église, est celle de Vincent Maltat. Un mur à hauteur d’homme, surmonté d’un treillage peint en vert où s’accrochent le chèvrefeuille et la glycine, sert de clôture à un jardinet en forme de triangle dont l’extrémité aboutit à la porte d’accès à claire-voie et dont l’autre côté de l’angle aigu est couvert par l’habitation, simple mais confortable, de l’ancien marchand de bois et de charbons. A la grange, d’où l’on descend à la cave, succède une vaste cuisine: elle est pourvue d’une cheminée à crémaillère, dont le rebord supérieur accueille les images saintes, les enluminures représentant dans une patine de fumée Notre Dame de Salette et Notre Dame de la Délivrande, en même temps que les bouts de chandelle et les allumettes de contrebande, d’un cartel dans une longue caisse en bois renflée et percée d’un trou rond à l’endroit du cadran, cartel qu’on remonte en tirant une chaîne attachée à des contrepoids en fonte et qui chante jour et nuit son tic-tac monotone, d’une large table en chêne épaisse de cinq doigts, polie par l’usage et le lavage; à terre des carreaux rouges, en haut un plafond en planches que soutiennent des poutres énormes, au fond un escalier en bois menant à l’étage supérieur composé d’une unique grande chambre, celle de Vincent Maltat. Deux autres toutes petites pièces donnent dans la cuisine: à gauche la chambre de la bonne, à droite une salle à manger où Vincent prenait ses repas. Toutes les fenêtres ont vue sur le jardinet scrupuleusement soigné et les murs extérieurs sont tapissés de treilles et de poiriers et pêchers en espalier. En suivant la rue on voit sur le pas des portes quelques vieilles acharnées à produire de la dentelle de Lisieux, qui fut dans leur prime jeunesse une source de prospérité et dont la machine a tué l’essor, puis le cabaret, dont la toute-puissance abrutissante et électorale empoisonne là, comme ailleurs, les gars normands; la mairie, l’école, le lavoir public; la ferme des David, toute blanche, pimpante, avec un beau jardin sur le devant où débouchent de plain pied les portes des pièces occupées par les maîtres et un luxuriant plant de pommiers à l’arrière; le rond-point fermé d’une grille monumentale, entre deux sauts-de-loup à gauche, et la belle avenue à double rangée d’ormes à droite, d’où l’on aperçoit, leur faisant face et au-delà de grandes pelouses, le château de Caville, la ferme du château et quelques autres [bâtiments] de moindre importance; puis, plus loin, un épanouissement de ruelles misérables qui s’en vont sur les côtés serpentant dans le lointain et, enfin, la route qui continue à travers champs avec à l’horizon la bruyère, une bruyère qui ne produit que du galet mais fait la joie des lapins, des chasseurs, des gamins en veine d’école buissonnière et des romanichels. Le côté gauche de la rue en partant de l’église s’accote d’un bout à l’autre au mur du beau parc de trente-cinq hectares qui entoure le château historique de Caville, où Henri IV vint faire, sans succès (dit-on), sa cour à la châtelaine dont il était amoureux, où Louis XIII fit également un bref séjour en témoignage de bienveillante amitié pour son fidèle et loyal sujet et vassal, le seigneur d’alors, et où le duc de Nemours ne dédaigna pas de s’arrêter quelques jours au temps de la monarchie de juillet. On l’appelait autrefois le château des quatre tourelles, parce qu’il était flanqué de trois tourelles pointues, dont deux seulement subsistent encore, et d’un donjon qui a également disparu. Toutes les terres environnantes, du ressort de la commune, se trouvaient dans sa dépendance avant la Révolution; mais ses maîtres émigrèrent alors comme tant d’autres nobles et le domaine de Caville fut confisqué, passa par les mains d’un écrémeur de biens nationaux qui fit des coupes sombres dans ses bois magnifiques et le dépeça en partie, et devint enfin, vers 1820, la propriété d’un riche bourgeois parisien, dont le fils, anobli par Louis-Philippe, le baron de Courlenge, y vécut une bonne partie de l’année durant soixante ans. Le baron de Courlenge, membre du jockey-club, grand amateur de chevaux et fondateur de divers hippodromes devenus célèbres, a laissé dans le pays, où il exerça les fonctions de maire pendant un demi-siècle, le souvenir d’un parfait gentilhomme, sensible aux malheurs de ses administrés, secourable et généreux. Vieux garçon, il avait sur le tard accepté la charge d’un neveu qu’il éleva de son mieux. Ce neveu, devenu adolescent, fut la coqueluche des femmes de Caville, mais son succès n’eut parmi elles qu’une durée éphémère, car il s’engagea et alla périr misérablement dans une escarmouche du Sud oranais. Le chagrin qu’en ressentit son oncle fut si vif qu’il précipita sa mort. On racontait dans le pays qu’une histoire d’amour n’avait pas été étrangère au départ du jeune homme: une très jolie femme, fille du vieux fermier Exupère Le Tourneur, Maria Daval, était sa maîtresse; or son mari, perdu de tuberculose, fruit de l’alcoolisme de son père dont il avait lui-même suivi la tradition d’ivrognerie, mourut après avoir transmis à sa femme les germes de sa cruelle maladie. La belle Maria mit au monde quelques mois plus tard une fille dont le neveu  du châtelain voulut être le parrain et qu’il appela Suzanne, puis elle suivit Félix Daval, son ivrogne d’époux, au petit cimetière de Caville. Le désespoir de cette fin prématurée avait déterminé le jeune homme à s’engager en recommandant au baron de Courlenge sa petite filleule Suzanne, que le vieil oncle, indulgent et esclave des dernières volontés de son chenapan de neveu bien aimé, s’était empressé de coucher sur son testament pour quelque vingt hectares de terre et une quinzaine de mille francs. C’est de cette Suzanne, devenue dans l’éclat de ses vingt ans une fleur de beauté, de grâce et de distinction, qu’Antoine Maltat était tombé amoureux, comme son père l’avait deviné.

Or Suzanne ne manquait pas de prétendants: ils abondaient même, en raison de ses charmes personnels et de ses écus. Le vieil Exupère Le Tourneur s’était chargé de son éducation et de la gérance de sa fortune. En matière d’éducation et d’instruction, le père Exupère n’y entendait goutte; il se contenta d’envoyer l’orpheline au couvent du Bon Sauveur à Caen, où elle eut, aux distributions des prix, des succès retentissants qui le laissèrent froid: il y assistait tout de même et passait pour la circonstance sa blouse bleue des grands jours, celle des jours de marché et des jours de foire où il sirotait de multiples petits pots d’eau de vie de cidre dans un peu de café avec maître Roberge et maître Ballière, les plus gros fermiers du voisinage, celle dont les deux fentes aux épaules se fermaient avec des boutons de nacre et étaient agrémentées d’une fine broderie; il s’accompagnait aussi du pied de chêne à manche revêtu de cuir luisant dont monsieur de Courlenge lui fit cadeau quand il lui jura de veiller sur la petite comme sur la prunelle de ses yeux. Mais, en revenant dans sa carriole avec l’héroïne de ces fêtes scolaires et le tas de livres et de couronnes dont on l’avait récompensée et qu’il enveloppait soigneusement par esprit d’ordre dans de grandes serviettes apportées tout exprès, il lui ouvrait son cœur par son préambule ordinaire et inévitable: «J’vo l’dis ouvertement et sans détours». Puis il continuait: «Ça c’est très bien, ma Suzette; c’est des beaux prix pou l’placard qu’t’appelle ta bibliothèque; d’l’instruction il en faut itou chez nous, mais point trop n’en faut non plus. L’gars à la boulangère Marianne en est mort: il avait, li itou, tous les prix à l’école; il a concouru pour une bourse qu’il a gagnée; à la ville il est d’venu un savant, un poète et un orateur qui jasait mieux que monsieur le curé, mais ça n’lui donnait pas à manger d’suivre des cours… et alors, malgré qu’il a mis la mère Marianne su la paille, il a péri d’privations, d’misère et d’méningite. – Vous n’êtes pas gai pour un jour de fête comme celui-là, papa Zupère –, disait Suzette. – «Moi, qu’si tout d’même, Suzette; seulement l’s exemples sont l’s exemples: vaut mieux qu’tu saches qu’i n’faut pas trop en prendre d’l’instruction. Parle-moi d’la terre. On a des herbages avec ou sans pommiers (avec des pommiers ça vaut mieux); on met des veaux dedans, qui engraissent tout seuls sans qu’on ait guère à s’en occuper, et on les vend avec un beau bénéfice: ça se vend comme du pain, la seule malice c’est de d’viner la meilleure foire, et je m’y entends un brin sans m’vanter, c’est l’habitude. L’bien qu’t’a laissé c’bon m’sieur d’Courlenge (qu’Dieu ait son âme!), j’l’avons joliment arrondi, ma fifille Suzette, et j’veux être pendu si, avec ta jolie frimousse et ton sac qui n’badine pas, tu n’décroches pas l’plus riche parti du voisinage, instruction à part, tout à fait à part. Ça n’vaut pas d’bons écus sonnants, vois-tu». Et le père Zupère, long, maigre, le cheveu rare d’un blond grisonnant, le nez pointu, l’œil vif en trou de vrille, la figure rasée, tannée, ridée et parsemée de plaques jaunâtres, les lèvres minces sur des dents très blanches et tout à fait exceptionnelles au pays du cidre, le père Zupère se redressait sentencieux et fouettait doucement le superbe percheron qui les emportait vers Caville de son trot solide, tranquille et assuré.

Il fallait donc passer par le père Zupère pour obtenir la main de Suzette, qui, dans sa candeur, ignorait les admirations et les convoitises dont elle était l’objet... Longtemps il avait répondu par un refus: «J’vo l’dis ouvertement et sans détours. La petite n’a pas l’âge, Dieu merci, d’se marier. Laissez-la mé encore un p’tit brin. Elle y gagnera et vous itou, si a veut d’vous. C’est tous l’s ans plusieurs centaines d’pistoles qu’a det, sans d’voir, à son père Zupère et qu’vou li d’vrez, sans d’voir, si a vous épouse». Mais enfin la raison d’âge n’était plus de mise. Suzette, dans l’épanouissement de sa vingtième année, avait toutes les qualités de la fille à marier; et les questions des amis porteurs d’ambassades, les clins d’œil significatifs et protecteurs et les «Je n’la marions donc pas c’t enfant-là?» de maître x et de maître z qui avaient leur franc parler, les bavardages et les commentaires des commères devant les portes et au lavoir, les chuchotements à l’église et sur le passage de Suzette; tous ces riens, qui s’accumulent, s’enlacent, se renforcent, formaient et grandissaient l’opinion toute-puissante, l’opinion obsédante et qui s’impose insensiblement, mais irrésistiblement, à la volonté des plus opiniâtres. D’ailleurs, le père Zupère adorait Suzette; c’était tout son bien, son seul bien, comme il le disait ouvertement et sans détours: il n’attendait rien de la vie que son bonheur et il n’accumulait des écus que pour elle; du moment où il lui était démontré par la rumeur publique et le sentiment évident de ses meilleurs amis et connaissances qu’elle était mûre pour le mariage, il n’hésiterait pas à faire le sacrifice de sa tutelle. Il comptait bien, du reste, qu’elle épouserait quelqu’un des environs et qu’il serait toujours le bienvenu au foyer de sa Suzette; car il avait, le père Zupère, plus d’un bon tour dans son sac et on serait bien heureux de venir le chercher pour arranger plus d’une affaire. «J’vo l’dis ouvertement et sans détours, no viendra m’qu’ri pus d’eune fois. C’est pas l’embarras; mais j’voulons li dénicher un gars bien portant qu’aurait d’s écus. Faut d’l’argent pour bien s’porter et pour faire d’s affaires. Suzette en a, qu’vous m’direz, mais ça n’est pas pour nourri un blanc-bec affamé qu’arriverait s’goberger à nos frais et qui pioncerait après comme un sent-piant d’furet sur eune nichée d’lapins. Ecus contre écus ou à peu près d’abord, et puis j’verrons». Le père Zupère n’avait pas plus de notion des aspirations de l’Amour avec un grand a que des aspirations d’une haute culture intellectuelle; en dehors de la nécessité de la procréation et de l’enfantement, de l’accouplement et de l’œuvre de chair dont il tirait profit à la ferme et dont il prenait argument pour magnifier le créateur, le mariage, qui n’avait pas pour lui d’autre but que celui-là, se résolvait pour le surplus en une gaudriole dont la fatigue avait dans son souvenir lointain effacé tout le charme. Que voulez-vous qu’il entendît aux sentiments de tendresse, de dévouement, de communion d’âmes, d’envolées dans l’azur, d’idylle délicieuse et d’aperçus de l’infini qu’entraîne dans un tourbillon vertigineux la passion violente d’un jeune homme de la trempe d’Antoine Maltat. Antoine Maltat avait en effet hérité de sa mère une sensibilité presque maladive. Blond comme elle, les cheveux naturellement bouclés, les yeux bleus, le visage d’une beauté rare, il était de la nature raffinée des plantes de serre qu’il faut placer à l’abri des coups de vent trop aigres. Si le plein air, le calme des champs et la douceur de l’affection sans limite de ses grands-parents en avaient fait un solide gaillard, dont la force passait même pour remarquable, les émotions lui secouaient les nerfs comme l’archet d’un virtuose peut faire vibrer les cordes d’un violon de prix et la chasteté de ses pensées, qu’aucune débauche n’avait contaminées, lui préparait toutes les jouissances et, hélas!, toutes les amertumes que peut développer dans une nature pareille un amour intense, unique et exclusif. Antoine Maltat était éperdument épris de Suzette. Tout ce qu’il y avait de vie en lui allait à elle par une pente irrésistible avec l’impétuosité d’un torrent. Du jour où elle se révéla à lui, fée qu’il avait confondue jusque-là avec les autres jeunes filles et qui lui apparaissait tout à coup dans un rayonnement d’apothéose, ses yeux en furent éblouis et son cerveau pénétré d’une façon indélébile. Il la portait en lui nuit et jour, dans ses veilles et dans ses songes, foyer de désirs ardents et immenses comme l’inconnu, source de tendresse infinie. Elle se levait dans l’aube toute rose, sous l’étoile du berger, lui arrivait dans la senteur des fleurs champêtres, l’enlaçait dans la brise enveloppante, le suivait dans les chaumes, les prairies et les venelles, lui murmurait des choses imprécises, mais délicieuses, dans le bruissement des feuilles, s’asseyait, souveraine adorable, dans la pourpre estompée des couchants. Puis, quand, au hasard des rencontres ou le dimanche à l’église, cette vision immatérielle de tous les instants se précisait, son cœur battait à se rompre et des frissons lui couraient par tout le corps comme les rides sur l’onde. Et Suzette, blonde aussi, les yeux couleur d’azur, la bouche toute mignonne, l’air candide, passait indifférente, inconsciente de tant d’hommage et de tant d’amour. Antoine, n’ayant pas de secret pour son grand-père David, lui avait tout expliqué de son mieux et celui-ci, ému de sympathie, le prenait souvent depuis par la main comme quand il était tout petit et ils s’en allaient ainsi longtemps côte à côte sans parler. «Mon pauvre petit bonhomme!», concluait le vieux, tendrement. Tous deux craignaient en effet, comme avertis par un pressentiment, que Vincent ne pût jamais retrouver son argent et ne doutaient guère, dans ce cas, de l’irréductible opposition du père Zupère. Antoine, à cette pensée, se sentait si malheureux qu’il perdait l’appétit et, lui semblait-il, tout attachement à la vie. Les David, voyant leur petit bonhomme, car il était resté leur petit bonhomme malgré qu’il eût la taille d’un mètre quatre-vingt, voyant leur petit bonhomme tout chose et en train de dépérir, se consultèrent et consultèrent Vincent Maltat, qui du reste passait le plus clair de son temps avec eux.

Mélina David, fille d’un petit fermier de Caville qui avait laissé douze enfants et dont le bien s’était émietté comme un morceau de pain jeté aux moineaux, ne payait pas de mine: courte, grosse, rougeaude, elle s’habillait d’une robe en coutil l’été, d’une robe en drap noir l’hiver, qu’elle couvrait par devant, à partir de la taille, d’un tablier à grandes poches sur les côtés où elle fourrait ses clefs, son mouchoir, ses mitaines, son porte-monnaie, son couteau, des croûtons de pain pour le chien et pour les poulets, sa boîte d’allumettes en fer blanc, son tire-bouchon et son chapelet. Elle se coiffait à la mode du pays d’une bonnette toute blanche, ornée sur le front d’un étroit plissé en tulle haut de deux doigts, et avait aux pieds des chaussons qu’elle glissait, en sortant, dans des sabots pointus. Active, alerte, s’évertuant comme une abeille industrieuse, on la voyait partout à tout instant, veillant à tout, pensant à tout. Elle avait avec cela le cœur sur la main, tout en poussant la parcimonie jusqu’à ramasser les épingles. Charles David était fils de fermier, lui aussi, mais d’un fermier de Grimbault, près d’Harcourt. Il avait quitté son pays d’origine dans sa jeunesse pour louer ses services à la foire de la Saint-Clair à Caen et il devait à son mariage de s’être fixé à Caville. Pas plus que sa femme, il ne savait lire, ni écrire; mais grand, digne, les traits réguliers et fins encadrés de favoris grisonnants et éclairés de beaux yeux bleus au regard intelligent, pénétrant, à la fois énergique et empreint d’indulgence et de bonté, il rappelait sous sa blouse bleue et son bonnet bleu à mèche cette forte et belle race normande qui remplit autrefois le monde de ses exploits en y semant ses monuments impérissables et qui, après avoir été décimée par les guerres du premier empire, achève de s’étioler aujourd’hui dans les dégénérescences de l’alcoolisme. Les David possédaient des terres dont la valeur pouvait rivaliser avec celle des terres de Suzanne Daval et qui reviendraient un jour à leur petit-fils Antoine; mais, en fait d’écus, c’est tout au plus s’ils pouvaient aligner dix mille francs et il en fallait cinquante au moins pour satisfaire aux exigences du père Zupère. «Quel malheur – s’écria Vincent Maltat – que j’aie mis mon argent dans cette banque à Paris. Il faudra maintenant attendre l’hiver, paraît-il, avant de pouvoir réaliser mes actions. Le cousin Grenot m’a joué là un vilain tour. – Expliquez-moi, mon cher Vincent – dit maître David – cette histoire de banque. Vo m’excuserez, je n’y connais rien, mais j’ai d’la défiance pour ces beaux messieurs qu’offrent pus d’beurre que d’pain à leur prochain. Mon pauv’ Vincent, vous qu’êtes si bon! Pourvu qu’vo ne v’soyez pas laissé r’faire par m’sieur vot’ cousin. – Mais, père Charles, il m’a fait gagner trois mille francs dans d’autres circonstances, dans ce qu’on appelle des syndicats. Je ne peux pas vous expliquer ce que c’est, parce que je n’y entends pas grand-chose moi-même. Cependant j’ai empoché trois mille francs. – Quand on veut faire bonne pêche, on abête la veille; d’mandez au cousin Docagne qui dirige l’moulin d’Saint-André-sur-Orne et qui n’en craint point pour happer le poisson. Ah! mon Dieu! Pourvu qu’i n’ait pas abêté m’sieur vot’ cousin! C’est ça qui serait dur tout de même, n’est-ce pas Mélina? Notre pauv’ petit bonhomme! Not’ pauv’ petit gars! Enfin, faut pas s’faire de bile d’avance, ni surtout qu’i l’voie!». Vincent dut raconter pour la dixième fois, car, comme bien l’on pense, il y avait beau temps qu’il l’avait fait la première fois, son enfance, sa première rencontre avec Grenot et tout ce qui se rattachait à cette liaison malencontreuse. «Tout cela, notre parenté, ma confiance en lui, nos relations affectueuses qui datent de quarante ans l’eussent détourné – conclut-il – d’abuser de moi de la sorte, en fût-il capable avec d’autres. – Ah! J’cré ben qu’ver! – dit maître Charles ironique. – Mais l’s amis pour ces beaux messieurs-là c’est la basse cour pour nous. Mélina aime bien ses poules et ses poules li mangent dans la main, preuve qu’elles le lui rendent, ces bêtes. Mé j’aime bien not’ cochon, sauf vot’ respect, et li itout n’me veut pas d’mal puisq’i m’suit comme un chien en grognant d’contentement quand i m’vet. Ça n’empêche pas qu’à la Saint Denis, l’mois prochain, je l’tuerons pour avoir du lard c’t hiver et je l’tuerai moi-même pour qu’i souffre moins, parce que j’m’y connais et n’le raterai point. A la Noël ça s’ra le tour de qui ça s’ra l’tour pour les poules. Ça fait deu, mais c’est comme ça la vie. Enfin, p’t être que j’ai tort, mon cher Vincent –, ajouta-t-il en voyant l’autre tout décontenancé. – Allez écrire à vot’ cousin qu’i vous rembourse vot’ argent. N’soyez pas doux. Tapez dur et faites l’mauvais. Ça vaudra mieux. Moi j’m’en vas vée l’père Zupère, li d’mander la main d’sa p’tite-fille pou not’ petit bonhomme et j’verrons ben ce qu’i m’dira l’père Zupère». Maître David monta de son pas égal à sa chambre, y mit son pantalon à grand pont, une blouse propre, son chapeau mou en place du bonnet bleu qu’il déposa sur le lit, puis il prit son bâton et s’en alla, en disant à Mélina: «La femme, j’m’en vas, j’m’en vas vée c’qu’i dit, l’père Zupère». Le père Zupère était aux champs, on alla le chercher. Sa ferme, une ancienne dépendance de la ferme du château, mais à droite de la rue du côté des granges alors que le corps principal de celle-ci se trouvait à gauche, était de plain pied avec une partie des terres léguées à Suzette par le baron de Courlenge qui y avait joint cette bâtisse tombée en ruines et sans grande valeur, mais que le père Zupère s’était empressé de restaurer et de rendre confortable. La bonne à tout faire, qui, à genoux, lavait à terre dans la cuisine, se leva, secoua ses mains ruisselantes d’eau savonneuse, traversa sur la pointe de ses sabots humides le palier d’un escalier qui menait à l’étage supérieur et où donnait l’entrée de la maison, dit: «Bonjour, maître Charles» en le regardant avec étonnement, puis, prenant entre le pouce et l’index le bouton en cuivre de la porte opposée et la poussant doucement: «Entrez-là en dret. Maître Zupère n’va pas tarder, on s’ra allé l’qu’ri ben sûr? – Oui, Marianne, on y est allé». Et David pénétra dans la salle à manger du père Zupère et de Suzette, salle qui servait également de salon, tandis que Marianne murmurait en retournant à son ouvrage: «i s’a fait si beau, maître Charles, pou v’ni vée maître Zupère! J’parie qu’i s’agit d’not’ demoiselle pou son gars Antoine. Ma foi! C’est un bel homme qu’il est, m’sieur Antoine. Not’ demoiselle n’s’embêt’ra pas et nous aut’ itou, j’rigolerons à la noce». Et Marianne se balança, les mains sur les hanches, en faisant claquer la pointe de ses sabots, puis se remit avec plus d’ardeur à son nettoyage. La salle à manger du père Zupère était rectangulaire et reluisait de propreté: une table ronde en acajou, où des rallonges eussent permis à l’occasion de recevoir vingt-quatre convives, en formait le centre; à un lambris peint en un ton jus de pruneau, avec de place en place une tache et un rayonnement de raies sinueuses plus claires simulant les nœuds et les veines du chêne, s’appuyaient des chaises cannées à dossier de bois incurvé; un buffet en noyer tenait tout un pan de mur: au coffre du dessous fermé à deux vantaux se superposaient deux étagères à galeries où figuraient toutes droites, posées sur leur rebord, des assiettes à sujets humoristiques et patriotiques: l’histoire du gars de Falaise, coiffé de son bonnet de coton, qui n’allume pas la lanterne parce que «l’arrêté d’mossieu l’maire n’l’a point dit», voisinait avec la série des grands faits de l’époque napoléonienne depuis le siège de Toulon jusqu’à Waterloo et la silhouette, sans cesse reproduite, du petit caporal ou de l’empereur, le bicorne sur ses yeux soucieux et la main enfoncée entre deux boutons de sa célèbre redingote. Sur la cheminée plutôt basse, un arbre artificiel sous un globe soutenait des oiseaux des îles empaillés et avait pour pendants deux énormes coquillages à reflets roses, que dominaient, suspendues à la paroi, des enluminures du Sacré-Cœur de Notre Dame de Lourdes dans des cadres de bois noir munis de verres bombés. Le papier, au-dessus du lambris, était parsemé de sujets champêtres traités à la manière des images d’Epinal. En face de la cheminée, un coucou, que le père Zupère gagna dans une loterie de bienfaisance dont les bonnes sœurs à Caen l’avaient obligé à prendre un billet, chantait à l’heure et à la demie et, grâce à un déclic, pouvait ensuite gratifier l’assistance d’un air des «Cloches de Corneille» ou de «La fille de madame Angot». Le parquet n’était pas ciré, mais sans une tache, et le plafond fait de planches bien jointes, bien nivelées sur des poutres d’égale grosseur à distance régulière. Enfin, des rideaux blancs bien repassés couvraient les carreaux de l’unique fenêtre de cette pièce, qui donnait sur la rue. Maître David, qui aimait l’ordre, apprécia fort tant de netteté et de propreté et en attribua avec juste raison tout le mérite à la présence de Suzette: il connaissait le père Zupère depuis cinquante ans et savait que la crasse ne l’effarouchait pas au point d’astiquer ou de faire astiquer si parfaitement sa demeure. Aussi le regret de ne pouvoir compter sur le succès de sa démarche lui devint-il plus pénible. «Qu’elle soit belle, c’est tant mieux, je ne dis pas – pensait-il –; ça ne serait-il que ça, on en serait fier pour notre petit bonhomme et heureux de la chance de plus qu’il aurait d’avoir de beaux enfants comme lui. Mais bonne ménagère, c’est ça qui est fameux: ça ne passe point, ni au soleil, ni à la grossesse, ni à la maladie, ni avec le temps donc… Mon Dieu! Quel malheur si ça ne se fait point». Le père Zupère entra. «Bonjour, maître Charles. – Bonjour, maître Zupère. – Excusez-moi, maître Charles, j’vos l’dis ouvertement et sans détours, j’étions allé vée comment qu’les gars m’épandent l’mâle [= fumier] à la Lande; y a un bout d’chemin. Asseyez-vous. Vo n’me r’fuserez pas d’prendre un verre d’cidre ou une tasse d’café; j’avons du calvados que j’cré bon à boire, il a eu trois ans d’tonneau et y a six ans qu’il est dans l’grès; vos allez m’donner vot’ avis». Maître Charles eut beau s’en défendre. Le père Zupère fit apporter du café et l’eau de vie à déguster. «Maître Zupère – dit, enfin, David –, vous vous doutez bien de ce que j’suis venu faire. – Pardi! M’demander Suzette pou vot’ gars Antoine. J’vo l’dis ouvertement et sans détours: c’est un beau gars, votre Antoine. Pour un beau gars, c’est un beau gars et un bon garçon, c’qui vaut mieux. Il est du pays, porte à porte, ça me va et c’est vot’ petit-fils, c’qui me va itou. Seulement i n’est pas seul à vouloir Suzette. J’vo l’dis ouvertement et sans détours; mé j’voudrais bien, j’aurais ma Suzette tout près d’mé comme avant, mais c’est elle qui s’marie, et pas mé. Faut que ça li convienne itou. Et pis, d’abord, faut vée c’qu’i li apporte, vot’ gars Antoine. Suzette a l’sac et j’disons avant tout: écus contre écus. J’ai juré à c’bon m’sieur de Courlenge d’veiller sur elle comme su la prunelle d’mes yeux. Qui-qui dirait m’sieur de Courlenge, au ciel où qu’est son âme, d’Zupère si je n’li choisis pas dans l’tas un gars qu’ait au moins autant d’argent qu’elle? – Vo n’avez peut-être pas tort, maître Zupère, mais tout de même l’argent n’fait pas toujou l’bonheur – risqua David. – Ça c’est vrai, faut avecque eune bonne santé, mais j’vo l’dis ouvertement et sans détours: sans couri les rues à c’t heure, ça n’manque pas. Y a le fils à maître Ricard, l’fermier d’Banneville, qu’est itou un fort gars et qui s’met su les rangs et il est plus riche que Suzette. J’préfèrerais vot’ Antoine pour les raisons que j’vos ai dit, mais j’peux pas r’fuser tout de même l’fils à maître Ricard, sauf l’consentement d’Suzette. Mais pourquoi qu’a n’en voudrait pas Suzette? – Elle pourrait n’pas l’aimer – dit David. – Ah! l’amour – persifla Zupère, en humant son petit verre –. Vo n’y croyez pas ben sûr. C’est bon pour les feignants et pour les gens qui vivent de leurs rentes et passent leur temps à s’faire des grimaces et à s’regarder dans l’blanc des yeux. Ça peut v’ni itou, qu’on m’a dit, comme un accès d’fièvre. Et j’veux bien l’croire, puisque Pompon, mon cheval qu’est si tranquille, s’est emballé l’aut’ jour sur la route derrière la jument d’maître Roberge qui file comme le vent et qu’était en chaleur». Et le père Zupère, farceur, se mit à rire en frappant de la paume de sa main la jambe de David. «Mais, maître Charles, ça passe c’t accès-là». David vit bien qu’il n’y aurait pas moyen de faire revenir Zupère sur la décision à laquelle il s’était buté: écus contre écus. Il obtint seulement, en lui racontant que Vincent Maltat comptait rentrer bientôt dans cinquante mille francs et en ajouterait quarante mille aux dix mille qu’ils étaient prêts à verser, que Zupère remît à la Noël toute décision relative au mariage de Suzette et il rentra tout penaud chez lui, car il se demandait avec anxiété comment son petit Antoine prendrait ce terme lointain et, du reste, plein d’incertitude.

 

 

 

Chapitre 11

 

Vincent Maltat avait écrit à son cousin Grenot la lettre suivante:

15 septembre.

Mon cher cousin,

Vous m’avez connu quarante ans depuis l’époque où, petit garçon, j’apprenais à lire et à écrire rue Saint-Jacques et rentrais chez mes parents rue de Condé, mes cahiers sous le bras. J’ai fait vos commissions et suis allé vous acheter souvent des paquets de cigarettes pour le plaisir de vous être agréable, vous qui étiez mon aîné, mon modèle. Vous me caressiez les joues de la main en me disant un «merci» qui m’allait au cœur. Je vous croyais donc mon ami pour toujours. Devenu votre fournisseur à la mort de mon père, je vous ai servi sans intérêt. J’avais en vous une confiance absolue; j’ai donc suivi les conseils que vous avez bien voulu me donner pour le placement de mes fonds et dernièrement j’ai souscrit et versé ces cinquante mille francs comme vous m’y invitiez d’une façon pressante. Je vous dis alors, vous vous en souviendrez, qu’ils devaient me rentrer dans les deux mois, dans les trois mois tout au plus, qu’autrement j’aurais préféré ne pas profiter des belles espérances de plus-value que vous me donniez pour assurées. Voilà les trois mois écoulés ou à peu près et le directeur du Groupement de la presse financière remet à l’hiver toute possibilité de négociation de mes titres. Je n’ai pu vous voir lors de mes trois derniers voyages à Paris. Je sais: vous êtes malade et ne pouvez vous occuper d’aucune affaire. Mais, ici, ce que j’avais prévu est arrivé. Mon fils veut se marier et l’argent destiné à son établissement, soit quarante mille francs (car j’ai dû augmenter la somme), est engagé dans ces actions que vous m’avez fait souscrire. L’union que mon Antoine désire est très enviable, mais elle est surtout pour lui une question vitale, car il s’est épris de la jeune fille qu’il désire épouser avec toute la frénésie du tempérament essentiellement nerveux dont il a hérité de ma pauvre Caroline. Peut-être vous souviendrez-vous de la passion violente qui vous conduisit vous-même au mariage et dont mon père fut le témoin et ne rirez-vous pas de celle de mon cher enfant et des conséquences qu’une déception, dans ces conditions, peut avoir pour lui. Aussi je ne doute pas que vous ne consentiez à prendre à votre compte l’opération que vous m’avez fait faire et à me rembourser, vous que je sais si riche, mes cinquante mille francs pour profiter des chances de bénéfice qu’elle offre. J’ajoute même, vu l’urgence de ce remboursement, que je suis prêt, sans vouloir vous offenser, à vous céder mes titres pour quarante mille francs. Je vous adresse la présente à la Banque, rue Taitbout, ne doutant pas qu’elle ne vous parvienne et que vous ne me répondiez par retour du courrier.

Votre dévoué cousin, Vincent Maltat.

Vincent Maltat n’avait pas écouté l’avis de son beau-père, Charles David: «Ne soyez pas doux, tapez dur et faites le mauvais, ça vaudra mieux». Le père Charles en parlait à son aise, en homme qui ne savait pas toute l’importance de son cousin Grenot. Comment pouvait-il, lui, Vincent Maltat, après quarante ans d’humble obédience, redresser le pli de tant d’années de soumission obséquieuse et braver le courroux de cet être, à ses yeux, supérieur? D’ailleurs on ne prenait pas les mouches avec du vinaigre et les trois mois n’étaient pas écoulés, si on en reportait le point de départ à la constitution définitive de la société. Son cousin pouvait lui reprocher sa hâte à juger des choses avant le terme. Il pria même le maître d’école, dont il était devenu l’ami, de corriger et transcrire la lettre reportée plus haut, car il ne s’estimait pas suffisamment ferré en matière épistolaire pour se permettre de correspondre sans aide avec Grenot.

Grenot reçut cette missive le lendemain à la Banque, où il venait de revenir précipitamment en traînant les jambes et en se plaignant d’avoir dû interrompre sa cure au risque d’en perdre tous les avantages. Le Tellier, toujours irrité contre lui de la cession de ses actions à la Banque et de sa reprise, dans la caisse de celle-ci, de leur montant au pair sur le dépôt du capital de la société nouvelle, lui avait adressé un rapport sur l’imminence de la débâcle qu’allait entraîner l’intransigeance de plus en plus absolue de monsieur Le Play et sur ses conséquences: il ne lui faisait grâce d’aucun des côtés noirs de cette éventualité prochaine. Puis il lui donnait à entendre qu’il était au courant de son tour d’escamotage, car il s’étonnait ingénument de l’état de la caisse de la Banque où lui, qui ne voyait que les choses en gros, avait cru à des existences plus considérables d’au moins cent mille francs. Enfin, il ne lui laissait aucun doute sur sa ferme volonté de ne rien faire pour empêcher l’effondrement en perspective, s’il ne venait lui, Grenot, à son aide, car il parlait de sa fatigue extrême et de la nécessité où il se voyait de retourner à Bruxelles pour au moins un mois et peut-être pour toujours. «Le Tellier aurait-il machiné à mon insu – se dit Grenot – de précipiter la chute du Groupement et d’en ramasser les morceaux au prix de la vieille ferraille, grâce à une nouvelle combinaison dont je serais exclu? Blin est son âme damnée, dont il fait ce qu’il veut, et monsieur Le Play un casseur d’assiettes qui tape dans le tas sans discernement et tombera dans tous les panneaux qu’il lui tendra. Il faut que j’élimine celui-ci sans retard et que je prenne mes précautions pour n’être pas compromis en cas de liquidation du Groupement: on pourrait me réclamer son capital comme un dépôt dont la Banque et moi sommes responsables». Il était donc parti pour Paris au plus vite. On le revit à son bureau, son coupe-papier à la main et son sourire qui voulait être douloureux sur les lèvres. Il étudiait les situations tant de la Banque que du Groupement et cherchait à s’orienter pour parer, s’il y avait lieu, aux intrigues qu’on avait pu ourdir en son absence. Le Tellier entra, s’assit sur le divan en face de lui, s’informa de sa santé et, le fixant de son regard pénétrant: «Mon cher président – lui dit-il –, vous avez bien fait de venir quand même; il y va de votre fortune tout entière et de votre honorabilité jusqu’ici sans tache. Je n’ai pas voulu vous l’écrire en clair, mais vous avez deviné, n’est-ce pas, que je suis au courant de la cession que vous avez faite à la Banque sans me consulter – il appuya sur ces trois derniers mots –. Or, si le Groupement vient à sauter (et monsieur Le Play s’emploie à précipiter ce dénouement) et qu’un syndic ou deux syndics, la Banque suivant le Groupement dans sa chute, mettent le nez dans nos affaires, votre compte est bon. C’est la correctionnelle dans toute sa rigueur: violation de dépôts, abus de confiance, souscription fictive, etc… Il faut absolument que vous nous tiriez de là. C’est votre propre intérêt d’abord et, de plus, un devoir vis-à-vis de ceux que vous pouvez compromettre par votre faute de toutes les façons, pécuniairement et pénalement. – Et comme Grenot, très pâle, balançait la tête en signe de dénégation: - Excusez-moi, mon cher président, de vous parler si durement – ajouta-t-il –, mais je ne le fais pas par récrimination inutile; je veux que vous saisissiez le danger où vous vous êtes mis et où vous nous avez mis en reprenant ces cent vingt mille francs qui nous auraient permis de tenir jusqu’à la réalisation d’une nouvelle combinaison ou tout au moins de la vente à Ramière et à son groupe de notre succursale de la rue des Halles. Ramière a un groupe. – Ah! – fit Grenot. – J’ai demandé trois cent mille, nous en obtiendrons deux cent cinquante, mais il y faut du temps. Ensuite, ces gens-là ne paieront pas comptant, mais cent mille au plus tout de suite et le reste à l’échéance à déterminer. – Comment – demanda Grenot – vont les placements, notamment des actions de la Société des phosphates de Gabès? – Mal, et cependant moins mal qu’on n’aurait pu le craindre – répondit Tellier –. Nous approchons du chiffre de trois mille. Le premier millier de titres a été levé à la Banque, qui a viré de ce chef soixante-dix mille francs à son crédit, sans quoi sa situation serait encore bien pire. En outre, le syndicat a consenti, sur ma demande, à abandonner au Groupement le plein des trente mille francs d’éart, trente francs par action, entre le prix d’option (soixante-dix) et le prix de vente (cent) sur ce même millier de titres et à le désintéresser ainsi, quoi qu’il advienne, de sa part syndicataire, qui est d’un cinquième. Comme on ne placera pas plus de cinq mille actions sur les sept mille de l’option d’ici à la Noël en mettant tout au mieux, le Groupement y gagne d’avoir déjà pris son bénéfice dans le syndicat, à raison de vingt francs par titre, et de ne point courir le risque de lever fin décembre sa part ou un cinquième des deux mille titres invendus. – Mais – dit Grenot – les frais ont été, en dehors de la publication des journaux, c’est-à-dire en circulaires et réclames spéciales, d’environ vingt mille francs, que vous laissez à sa charge. – Sans doute – riposta Le Tellier sur un ton évasif. – Vingt mille de bénéfice, vingt mille de frais, ça fait le pair», observa Grenot sans insister, mais en souriant. Grenot souriait parce qu’il comprenait parfaitement que le syndicat s’était réduit au seul Le Tellier, qui en avait, de la façon fallacieuse qu’il venait de dévoiler par sa remarque, éliminé le Groupement, dont les administrateurs eussent pu demander des explications et des comptes; il empochait donc tranquillement vingt francs par titre sans débourser un centime de frais, tout le poids de ceux-ci retombant sur le Groupement. Sur quatre mille titres qu’il prévoyait devoir être placés en dehors des mille dont le bénéfice avait été laissé au Groupement, c’étaient, de juillet à la Noël, quatre-vingt mille francs que son fin compère mettrait dans sa profonde. Il ne s’embêtait pas, suivant une expression familière de Pigeonnier; il se rembourserait de la reprise des soixante-cinq mille francs d’actions souscrites par Sarrazin et qu’il avait garanties et il ferait encore une demi-année passable, même en réduisant à zéro la valeur de ces actions. Pour s’assurer encore mieux de ce coup de maître, Grenot demanda: «Et Sarrazin, que dit Sarrazin? – Sarrazin? – répliqua Le Tellier. – Que lui importe à celui-là qu’il pleuve, qu’il grêle, qu’il vente ou qu’il fasse beau? N’avait-il pas ma signature? Epouvanté de la circulaire de Cigalet qui lui est parvenue et de la baisse de nos valeurs, il venait à chaque instant me relancer et m’exposer ses états d’âme et ses craintes. J’ai donc, pour m’en débarrasser, repris au pair ses actions contre des traites échelonnées de trois mois en trois mois jusqu’à l’an prochain. Seulement, bien entendu, et c’était le moins qu’il pût faire, il m’a abandonné sa part et sa ristourne comme chef de syndicat des phosphates». Grenot était fixé de façon définitive. Il mâchonna sa lèvre supérieure et frappa le tapis du pied en abaissant son coupe-papier jusqu’au buvard. Si Le Tellier – pensa-t-il – me prend pour plus bête que lui, il se trompe. Il parlait de sacrifices à faire en commun; je vois le sien, c’est une mèche. Parbleu! Je m’en doutais bien et c’est un peu pourquoi j’ai pris les devants en allongeant le bras, assez rapidement je l’avoue, pour rattraper mon argent. Ça n’a pas été pour le rendre aujourd’hui. «Mon cher Le Tellier – dit-il tout haut –, j’en suis fâché, mais j’avais un besoin urgent des cent-vingt mille francs que j’avais versés en représentation des actions, non souscrites par d’autres, du Groupement, dont l’idée est de vous et le but un calfeutrage de fortune à la voie d’eau de la Banque. Un cautionnement à verser pour l’adjudication d’une fourniture importante de papier ne m’a pas laissé le choix des moyens et je savais assez votre manière de penser pour ne pas m’adresser à vous, ni vous demander votre conseil, qui m’eût été défavorable. Que voulez-vous? Ce n’est ni vous, ni moi, pourtant, qui devons payer les pots cassés de la crise et de la déplorable gestion de Cagny et consorts». Il faisait ainsi comprendre à Le Tellier qu’il n’était pas dupe de ses prétendus sacrifices et il le flattait en même temps, en s’associant à sa haine contre Cagny. «J’ai examiné les situations de la Banque et du Groupement – continua-t-il –. Il n’y a pas, selon moi, péril en la demeure pour ce mois-ci. Vous avez, mon cher Le Tellier, peut-être à votre insu, forcé les teintes noires du tableau que m’a exposé votre rapport. Les seules mesures que je juge urgentes sont la démission de monsieur Le Play et le retour d’Aznal, avec qui je m’entendrai dès son arrivée pour les remboursements urgents de la Banque. – Mais, mon cher président – insista Le Tellier –, le Groupement tiendra-t-il jusqu’au mois prochain? – Sans aucun doute – riposta Grenot –, je vous sais assez habile pour vous arranger de façon à ce qu’il tienne et j’aviserai, au retour de ma cure. – Il faudra – dit Le Tellier – recourir aux grands moyens, à un découvert au parquet qui peut aller jusqu’à cinquante ou soixante mille francs en annonçant à la clientèle des achats non exécutés; c’est un expédient dangereux qui peut, à leur insu, exposer ces messieurs du Groupement à des responsabilités pénales. – Oh ça! – exclama Grenot – ça n’a pas d’importance; c’est même tant mieux: nous les aurons en laisse comme l’agneau pascal». Et sa figure, perdant son sourire habituel, devint inconsciemment féroce comme celle d’un petit sanglier sur la défensive. Le Tellier vit nettement qu’il n’y avait pas lieu d’insister. Grenot, en perçant à jour ses moyens d’intimidation, s’était rendu compte qu’aucune combinaison de nature à l’évincer n’était mûre et que Le Tellier, en reprenant sans y rien perdre les actions de Sarrazin, avait tout de même un intérêt positif à soutenir le Groupement et s’y emploierait jusqu’à nouvel ordre. Leur complicité ancienne, invétérée, les ramenait sans cesse à une entente forcée. «Vous ferez comme il vous plaira, mon cher président – conclut Le Tellier –. Je vous ai crié “gare!” et mon rôle est terminé. Je ne suis que le conseil, vous êtes l’exécutif: c’est la séparation des pouvoirs dans tout son beau. A chacun son emploi et ses responsabilités. Je vais voir monsieur Le Play. Faut-il lui promettre le remboursement de ses trente mille francs? – Aux frais de qui? – demanda Grenot. – Pas aux miens – répondit Le Tellier –. Je sors d’en prendre avec Sarrazin. Grand merci! – Et pour moi c’est impossible en ce moment – affirma Grenot –. D’ailleurs je ne suis pour rien dans l’invitation à souscrire dont il se prétend la victime. C’est votre ami Poteau qui nous l’a imposé pour ses vues personnelles. – “Imposé” n’est pas mal, mais là n’est pas la question – interrompit Le Tellier, impatienté –. Vous ou moi, moi ou vous, qu’importe? Verba volant; d’ailleurs surtout sans témoins. – Ah bien! – observa Grenot. Le Tellier reprit: – en ce qui concerne Poteau, qui ne venait ici deux fois par semaine que pour recevoir ses amis et faire sa correspondance, Blin a refusé de lui faire verser à la fin d’août son indemnité de secrétaire et il est parti en claquant les portes. Sa tentative de me supplanter a fait long feu, je tiens bon encore». Et, sur ces mots, il s’en alla en souriant de la présomption de Poteau. Bien jeune, Poteau!

Le soir il entrait dans le bureau de monsieur Le Play, qu’il trouva seul. «Monsieur Le Play – lui dit-il –, monsieur Grenot est ici. Je lui ai exposé votre volonté absolue de nous quitter et de nous priver de vos lumières, qui, je le pense, nous auraient été très utiles. J’ai obtenu de lui la promesse qu’il vous rembourserait vos actions dans un délai de deux mois, même celles que vous avez déposées en garantie de gestion. Notez qu’il n’y est contraint d’aucune façon, puisqu’il ne vous connaissait pas avant votre souscription: il ne le fait que pour éviter les complications qui résulteraient de la mise en demeure que vous voulez adresser à la Banque de rembourser en deux jours le solde du capital du Groupement. – Parfait – répondit monsieur Le Play –. Qu’il me rembourse pour une raison ou pour une autre, cela m’est fort égal, mais quelle garantie me donne-t-il de s’exécuter à cette échéance? – Oh! – fit Le Tellier, d’un air tellement surpris et tellement offensé qu’on pût douter de la parole de Grenot et de la sienne que monsieur Le Play en resta confus –. Grenot – ajouta-t-il – est dur et rapace en affaires, c’est un commerçant, mais un commerçant honnête, et il n’est pas d’exemple qu’il ait manqué à sa parole, dont je me porte garant. D’ailleurs, mon cher monsieur Le Play, il n’est pas obligé d’intervenir en votre faveur, je vous le répète; vous auriez donc mauvaise grâce à lui montrer de la défiance, d’autant plus qu’il peut vous forcer à réunir l’assemblée générale où il est tout-puissant et vous révoquer des fonctions d’administrateur sans explications. – Oh! – cria Le Play – il y aurait, avant, du papier timbré à la Banque et nous serions deux de jeu, s’il entamait pareille partie. – Aussi ne s’agit-il pas de cela – répliqua Le Tellier –. Cette solution, remarquez-le, vous serait très nuisible à vous-même. Vous êtes responsable avec Blin, vis-à-vis des actionnaires, du versement fait à la Banque de l’argent que vous a remis le notaire: vous ne deviez pas le déposer entre des mains insolvables. – Notoirement, notoirement –, intervint Le Play. – On peut toujours dire que vous avez été imprudent – rétorqua Le Tellier – et vous serez inquiété. Et puis vos actions tomberaient à zéro francs, zéro centimes. Avec l’arrangement verbal de Grenot vous avez, au contraire, toutes les chances de rentrer dans vos trente mille francs en donnant tranquillement votre démission sans bruit et sans scandale. Vous vous lavez aussi de toute responsabilité pour le présent et l’avenir». «J’y réfléchirai», dit Le Play. Il y réfléchit en effet et passa une nuit détestable à se débattre entre les entraînements de sa légitime colère et les conseils de prudence que lui suggérait sa raison. Le calme de ces gredins-là qui, après l’avoir entôlé, arguaient placidement du tort qu’il avait eu de se laisser prendre à leur traquenard pour le soumettre à leurs volontés le faisait bondir de rage, mais, en envisageant avec plus de sérénité sa situation, il ne pouvait qu’approuver les raisonnements de Le Tellier. Il savait aussi qu’il est de notion courante que des hommes sans scrupule dans leur profession ou dans leur métier sont souvent d’une rigoureuse honnêteté dans les relations privées: un spéculateur, qui, sans s’en tourmenter outre mesure, ne paie pas ses différences et demande un concordat qui lui permette de continuer à vivre avec toutes les aises dont il jouissait auparavant, se sentirait déshonoré à l’idée de tricher au poker ou de faire tort d’un centime à son bottier; un contrebandier, prêt à faire le coup de feu contre les douaniers, a l’horreur des voleurs et professe chez lui la morale la plus sévère; un banquier, qui sur ses propres renseignements fait la contrepartie de sa clientèle et qui sans vergogne s’approprie ainsi la fortune d’autrui, a le plus profond mépris pour les cambrioleurs et les escarpes de tout genre et appelle contre eux toutes les foudres de la justice répressive. Cette atrophie localisée du sens moral vient sans doute de la lutte pour la vie: l’action du plus intègre suit la concurrence du moins scrupuleux et s’adapte comme celle-ci à tous les défauts de la cuirasse sociale. Le Play se faisait ces réflexions et admettait tout doucement la probité relative de Grenot, dont Aznal lui avait fait l’éloge et dont Le Tellier lui-même, qui en critiquait si vertement les défauts, s’étonnait qu’on pût mettre en doute la bonne foi privée.

Il alla donc le lendemain lui faire visite et Grenot lui confirma ce que Le Tellier lui avait promis en son nom: il lui reprendrait ses actions au pair dans les deux mois. «Je ne veux point – ajouta-t-il – m’engager par écrit; je ne doute pas de votre discrétion, monsieur Le Play, mais je fais ce sacrifice sans y être obligé, car ce n’est pas moi qui vous ai amené ici et je dois me garder de toute revendication semblable de la part des autres actionnaires et, par conséquent, de toute indiscrétion même involontaire, même accidentelle, qui puisse m’attirer ce désagrément. D’ailleurs – conclut-il avec son aplomb ordinaire – vous ne sauriez douter de ma parole, je n’y ai jamais manqué». En présence d’assurances si catégoriques, monsieur Le Play réunit le conseil et donna sa démission. Il se réservait, si Grenot ne le remboursait pas, de lui faire un procès ainsi qu’à la Banque, procès que Corcoral lui avait fait entrevoir comme un moyen efficace d’intimidation. Vigouroux fut nommé à la place de monsieur Le Play comme administrateur et Blin devint président du conseil.

Cependant, Grenot avait répondu à son cousin Maltat par un billet de la teneur suivante:

Mon cher cousin,

Je reçois votre lettre ici où j’ai dû accourir, interrompant ma cure, pour remettre au point certaines affaires qu’on avait mal menées en mon absence. Je souffre et crains de perdre tous les avantages de mon traitement si je prolonge ma fugue à Paris. Aussi retournerai-je demain aux eaux. Je ne puis vous donner satisfaction en ce qui concerne le remboursement de vos actions, car je n’ai pas d’argent disponible et suis moi-même engagé déjà suffisamment, comme vous le savez, dans la Société du Groupement de la presse financière. Je prends note, cependant, que vous me donnez option pour vos deux cent actions à deux cent francs l’une et je ferai mon possible pour vous trouver preneur à ce prix.

Croyez, mon cher cousin, à mes meilleurs sentiments.

Grenot.

«Ce brave cousin – se dit Grenot, en léchant le rebord de l’enveloppe où il avait glissé cet échantillon de sa prose froide, compassée et cruelle –, ce brave cousin est si doux qu’il se résignera. Quant à son fils, c’est un paysan; son épiderme ne sera pas si sensible qu’il ne résiste à une déception d’amour. L’amour aux champs, l’amour champêtre! Pouah! Je trouve même que Vincent Maltat manque singulièrement de tact en se permettant de le comparer à celui que je ressentais pour Céline. Il est vrai que c’est un marchand de bois et de charbons sans éducation et je le lui pardonne».

Quand le pauvre Vincent Maltat reçut la réponse de son cousin, il parut défaillir; il ne reverrait jamais son argent, c’était clair. Il eût certainement mieux fait d’écrire à cet être sans cœur sur un autre ton, comme le lui avait conseillé le père David. Et, tremblant de colère et d’angoisse, il se promit, quand il le saurait de retour des eaux à Paris, d’aller, menaçant, lui demander compte de sa conduite. Mais, en attendant, comment cacher cet affreux malheur à son fils, que la simple crainte d’un tel événement affectait déjà au point de le rendre malade. «N’faut rien li dire pou l’moment – opina le père David –, i s’ra toujou assez tôt. Et pis, on n’sait pas. Y a core des chances en vos y prenant comme j’dis d’mettre m’sieur vot’ cousin à la raison. Etrillez-le mé comme i faut! Qu’i vée qu’vo n’badinez point. Y a p’t être moyen itou d’l’appeler en justice». Vincent Maltat fit un mouvement d’étonnement, tant la chose lui paraissait énorme malgré tout. «Mais oui – insista le père David –. I peut avoir peur: ces messieurs-là n’aiment pas qu’ la police s’mêle d’leurs affaires. Faut que j’sois vendredi au marché à Caen, j’profiterons de l’occasion, si vo v’nez avec mé, pou d’mander ce qu’i faut faire à m’sieur Rogard, l’avocat de la place Saint-Sauveur. I passe pour connaître tous les micmacs d’argent et n’traîne pas, qu’i paraît, à vo donner s’n avis. – C’est entendu, père Charles», dit Vincent Maltat. Et ils se séparèrent un peu moins tristes. La force de leur bon droit et leur confiance en un homme, qui pourrait sans aucun doute en tirer tout le parti possible, leur donnait cette lueur d’espoir qui réconcilie à la vie les plus misérables et raffermit les moins courageux.

 

 

 

Chapitre 12

 

Aznal, de retour dans ses terres, s’empressait de faire sa vendange et de tout réaliser à n’importe quelles conditions pour rentrer à Paris et s’atteler de nouveau à ses fonctions d’administrateur du Groupement. Son optimisme, sa bienveillance naturelle et sa confiance en Grenot, dont il attribuait, comme nous l’avons vu, la conduite douteuse à des sentiments honorables, chassaient les nuages dont les faits, joints aux méfiances et aux appréciations judicieuses de monsieur Le Play, venaient obscurcir l’horizon de ses rêves et de ses espérances. Comment, du reste, croire à tant de noire et tortueuse canaillerie dans l’atmosphère limpide, vibrante de chaude lumière, chargée d’arômes captivants et bruyante du chant des cigales où il se démenait sous le ciel tout bleu du Midi. Les Arlésiennes, dont la voix a des résonnances de cymbale, les yeux des reflets de saphir et la coiffe des élégances d’oiseau qui prend son vol pour passer les moulins, le pont sur le Rhône majestueux, les canaux qui sillonnent la Camargue et portent l’eau fluide du fleuve aux machines élévatoires afin qu’elles la déversent pour plusieurs mois de l’année sur la terre d’où elle refoule le sol stérilisant, les beaux champs où paraissent des troupeaux de bœufs et de chevaux, les vignes chargées de grappes et d’où se lèvent des compagnies de perdreaux, les lagunes où des théories interminables de flamands perchés sur une pente mêlent leur couleur chair aux teintes roses de l’aurore, le vent salubre, salé, réconfortant du large qui vient, par dessus les marais qu’il effleure, rappeler l’Océan majestueux et profond, tout le charme, toute cette poésie de la nature en fête souriaient à Aznal et lui voilaient les incertitudes et les tristes présomptions de l’avenir. C’est tout au plus s’il ressentait un vague regret de ne pouvoir désormais jouir à son aise des fastes de la campagne qu’il allait quitter pour près d’un an, de cette campagne qui lui était devenue chère à son insu par les infiltrations successives de sensations voluptueuses et d’impressions admiratives.

Il n’avait, de la rue Taitbout, que des informations très sommaires en dehors des journaux qu’il feuilletait soigneusement chaque dimanche: Vigouroux lui écrivait de temps en temps que tout allait comme par le passé; il lui apprit laconiquement la démission de monsieur Le Play et sa propre nomination en son lieu et place à la qualité d’administrateur, monsieur Blin devenant président du conseil; Aznal serait nommé administrateur-délégué à son retour. Il éprouva du regret de cette démission, mais un regret que la certitude qu’elle était inévitable avait déjà amorti avant son départ de Paris: il en savait par le menu les raisons et ne s’en émut pas. Aussi revint-il vers la mi-octobre au bureau, persuadé que monsieur Grenot avait fait face à tous les besoins urgents du Groupement et serait sans doute de retour, prêt à restituer, en en surveillant l’emploi comme il le désirait, le reste des capitaux que lui et la Banque avaient reçus en dépôt.

Les salutations d’usage échangées, Le Tellier, l’air sombre, le visage immobile et nâvré d’un pénitent couvert de cendres, lui tint le langage désespérant que voici: «Il est temps, monsieur Aznal, que vous arriviez. La Banque doit au Groupement trois cent mille francs comme le jour de votre départ pour le Midi, mais, en dépit du placement inespéré dans les circonstances actuelles d’environ trois mille cinq cent actions des Phosphates de Gabès, vos dépenses ici ont dépassé de beaucoup vos rentrées. C’était, du reste, prévu. Vous aviez à payer vos frais de premier établissement et la saison d’été est toujours passive. Il en résulte que vous avez un découvert au parquet et en titres de maison que l’encaisse couvre à peine et qu’il faut mettre l’épée dans les reins de cet entêté de Grenot, qui se prélasse dans sa papeterie en Belgique après avoir terminé sa cure, prend son temps et semble ne s’inquiéter de rien. Je vous ai personnellement avancé quarante mille francs, mais je suis au bout de mon rouleau et vous sauterez, peut-être dans la huitaine, étant à la merci du moindre incident, et sûrement à la fin du mois, qui vous réserve de grosses échéances, si vous n’obtenez la restitution de votre capital. Or, sauter dans ces conditions, c’est grave, très grave. – Sans doute – répondit Aznal, un peu étourdi de cette tuile si lourde qui lui tombait inattendue sur le crâne –, mais pourquoi n’avez-vous pas écrit vous-même à monsieur Grenot? Pourquoi ne lui avez-vous pas fait écrire par monsieur Blin, par monsieur Pigeonnier? Vous êtes tous plus au courant que moi de la situation générale des affaires d’ici, dont on ne m’a tenu informé d’aucune manière. – Nous lui avons écrit vingt fois: il est buté comme un mulet – repartit Le Tellier avec son même air figé de pénitent –; il n’y croit pas et nous remet toujours à votre retour. Maintenant, vous voilà. Espérons que vous allez le sortir de sa torpeur. J’ai bien conclu la vente de notre succursale de la rue des Halles pour deux cent cinquante mille. – Ah! – fit Aznal – je vous félicite. Notre position n’est donc pas si grave. – Le Tellier haussa légèrement les épaules. – Ce n’est pas ça qui vous sauve. Il est vrai que le premier versement de cent mille francs doit avoir lieu au moment du contrat qui est fixé à la fin du mois, mais ces cent mille francs balancent à peine votre découvert; de plus, il faut tenir jusque là et prévoir un retard possible, un retard presque inévitable dans la conclusion de cette affaire. Ramière doit former sa société, qu’il intitulera «Banque des Maraîchers»… – Il aura tort – interrompit Aznal. – Pourquoi? – demanda Le Tellier, visiblement impatienté de l’irréductible bonne humeur de son interlocuteur. – Parce qu’on l’appellera “Banque des carottiers”, c’est certain». «Ça nous est égal» répliqua Le Tellier sur un ton sévère de dépit et de reproche, car il voyait que ses airs de convoi de Sibérie ne rendaient pas ce qu’il en attendait et attribuait ce four à la légèreté d’esprit d’Aznal. Puis il poursuivit: «Le gros actionnaire et l’administrateur délégué de cette Banque des Maraîchers sera un comte du Midi, le comte d’Estampoirac». «Un nom prédestiné» ne put s’empêcher de remarquer Aznal. «Or, ce comte a hérité de terres importantes, sur lesquelles Ramière l’a décidé à emprunter la somme nécessaire à la constitution et à la mise en marche de la société en formation, dont le capital sera d’un million». «S’il fait toute la dépense – dit Aznal –, pourquoi ne s’établit-il pas tout seul à son compte? – Ramière – répondit Le Tellier – est un homme de métier qui veut vivre et, pour procurer l’affaire au comte et la mener (car c’est lui qui la mènera), il y a mis des conditions: il n’entend pas que notre succursale se réduise à une vulgaire boutique de changeur aux yeux du public; ensuite le comte d’Estampoirac ne part pas seul, l’idée de Ramière est surtout d’écouler rue des Halles des actions et obligations des charbonnages anglais de Cardigan, dont nous nous sommes occupés nous-mêmes et dont le coulissier Le Prince, qui entre dans la combinaison, a de gros paquets. Quoi qu’il en soit, en ce qui nous regarde, ma crainte est que le comte n’obtienne pas si vite le prêt sur son hypothèque que lui a consenti Mirapoix, à cause des nombreuses formalités à remplir pour une opération pareille. – Ah! C’est un nommé Mirapoix – dit Aznal –: j’ai entendu parler de Mirapoix comme d’un usurier fameux. – C’est bien ça – répondit Le Tellier –, mais que nous chaut? Qu’il pressure le comte d’Estampoirac et que celui-ci se laisse faire, ça les regarde tous les deux; notre intérêt à nous se borne à recevoir les cent mille francs fin du mois et le reste d’ici fin avril par échéances de cinquante mille francs tous les deux mois. Et, pour moi, je suis persuadé malheureusement que nous n’aurons pas les cent mille francs du comte fin du mois. Ce sera le fossé et la catastrophe, si Grenot ne s’exécute pas».

Aznal exposa à Grenot, dans une lettre, tout ce qu’on venait de lui apprendre, mais, en même temps, il réfléchissait et sentait dans ce broc d’amertumes qu’on était accouru lui servir à son arrivée quelque chose d’apprêté; il y avait eu là une mise en scène et des attitudes étudiées dans le but évident de le lancer à fond de train contre celui qu’il considérait encore comme son protecteur et son ami. Il alla aux renseignements précis, aux chiffres qui, sans être réjouissants, n’accusaient pas pourtant une position tellement désespérée. «Intrigues sourdes, intrigues dont j’ignore, comme du monde, la cause et la fin – remarqua-t-il philosophiquement –, mais c’est la farce du drame qui se joue ici et dont je commence à craindre d’être une des victimes. Monsieur Le Play avait-il donc raison? Avait-il donc tout à fait raison contre moi? En ce cas, il a tout de même eu tort d’abandonner la partie et de filer à l’anglaise sans son argent».

Le lendemain, il eut la visite du receveur honoraire. Monsieur Le Play était à son ordinaire tiré à quatre épingles; ses yeux lançaient des regards inquiets au milieu de son effusion d’amabilités et de politesses et sa main droite roulait convulsivement les deux touffes de barbe qui ornaient toujours son menton: «Je suis bien aise de vous revoir, monsieur Aznal – dit-il. – J’ai donné ma démission: vous savez pourquoi, vous le saurez mieux encore en restant ici. Nous sommes entrés dans une caverne de brigands. Vous voulez, seul contre vingt, y défendre votre bourse. Ces gens-là vous ligotteront et votre beau courage ne vous servira à rien; vous leur devrez même de la reconnaissance, s’ils ne vous envoient pas en prison à leur place. – Croyez-vous, monsieur Le Play? N’exagérez-vous pas un peu? Tout est possible, mais que, ratissé, nettoyé, nu comme un Saint-Jean, on me mette encore à l’ombre, ce serait par trop raide. Merci tout de même du conseil, je me garderai à carreau. – Vous ferez bien, monsieur Aznal qui vous moquez. Moi, j’ai préféré un beau jour me sauver de toute compromission nouvelle et je n’en suis pas fâché, d’autant moins que j’ai la promesse formelle de monsieur Grenot d’être remboursé de mes actions au pair dans les deux mois. Nous verrons, dans un mois, s’il s’exécute. Sinon, j’attaquerai le Groupement en nullité de constitution et son fondateur Grenot comme responsable de cette nullité. – Mais, si le quart du montant des actions a été versé devant nous au notaire… – Sans doute. N’empêche que l’argent nous a été escroqué par notre fondateur pour les besoins de la Banque, c’est clair. – Possible – observa Aznal. – Clair, mais insuffisant pour les juges. D’ailleurs, si monsieur Grenot vous a promis de vous racheter vos titres, je ne doute pas qu’il ne tienne parole, et l’incident sera clos. – C’est la grâce que je me souhaite», dit monsieur Le Play, et il passa à autre chose.

Grenot avait répondu à Aznal par retour du courrier dans les termes suivants:

Mon cher Monsieur Aznal,

J’ai été très heureux de voir votre écriture et de vous savoir enfin de retour à Paris. Je ne comprends rien à ce que vous me dites de la position critique dans laquelle vous vous trouveriez selon les rapports verbaux qu’on vous a fournis à votre arrivée rue Taitbout. Défiez-vous des exagérations. Vigouroux, je le crains, n’est pas à sa place comme directeur; il n’a pas les qualités qu’il faut pour cela, vous vous en apercevrez avec le temps. Il est impossible que la Banque doive trois cent mille francs au Groupement ou, du moins, cela me semble impossible. J’ai été malade, puis très occupé à ma fabrique ici, je ne suis donc pas au courant de ce qui se passe à Paris. Vous devez recevoir cent mille francs fin du mois, me dites-vous? J’entends bien que vous ne ferez que couvrir votre découvert, mais c’est une pierre d’attente de deux mois pour vous retrouver au plus mal dans les conditions actuelles. Et, d’ici deux mois, il passera de l’eau sous les ponts, sans compter les cinquante mille francs de la vente de la succursale qui viendront à échéance. Du reste, nous reparlerons de tout cela la semaine prochaine, car je serai de retour à Paris. Ne vous inquiétez donc pas. Monsieur Le Tellier, avec son habileté ordinaire s’arrangera, j’en suis persuadé, pour vous tirer d’affaire et ne voudra pas que je sois seul à faire tous les sacrifices nécessaires pour cela.

Recevez, cher Monsieur, mes cordiales salutations.

Grenot.

La dernière phrase était un coup droit à Le Tellier. Aussi, quand Aznal la lui lut, son visage s’éclaira d’un sourire narquois et il exclama: «Il a de l’aplomb votre ami, monsieur Grenot, son toupet et son entêtement vont de pair. Comment? Il s’en est allé il y a tout à l’heure deux mois, sans regarder en arrière, aux soins pour sa santé, puis le voilà à sa fabrique pour ses affaires personnelles, et il parle d’être seul à faire des sacrifices. Moi, je suis resté sur la brèche sans prendre un moment de vacances, abandonnant Bruxelles, ma femme et ma maison pour me consacrer entièrement et gratuitement à sauver une situation compromise dès vos débuts. Je vous ai avancé quarante mille francs que je ne puis vous laisser en compte plus longtemps cependant, ayant aussi mes engagements. Et monsieur Grenot trouve que tout cela n’est rien et que c’est toujours mon tour. Il a un front abracadabrant!». Les quarante mille francs provenaient des bénéfices sur les actions des Phosphates de Gabès, que Le Tellier s’était appropriés sous le couvert du soi-disant syndicat de lancement dont nous avons parlé et dont il s’était empressé, comme nous l’avons vu, d’éliminer les autres membres. Il les avait laissé s’accumuler en majeure partie à la Banque où il les couvait des yeux et où ils ne risquaient rien jusqu’à nouvel ordre, c’est-à-dire jusqu’au moment prochain où il les emporterait.

Aznal se mit sérieusement au travail pour démêler tous les fils de ces rets embrouillés de mensonges, de demi-vérités, d’intrigues, de connivences et d’inimitiés, où il se sentait pris et empêtré. Son sentiment de persistante bienveillance pour Grenot le portait à trouver toujours des excuses à sa conduite, que Le Tellier et les autres lui signalaient comme la principale cause de tous les maux dont on souffrait au Groupement. «Je sais bien – disait Le Tellier – que nous subissons une crise pénible en matière de placements et on ne sait quand elle finira; j’ai été témoin de crises du même genre qui ont duré sept ans. Le public est engoué des fonds d’Etat: des emprunts de l’Uruguay, du Paraguay, du Nicaragua, d’Haïti, de ces petites Républiques remuantes où la guerre civile est, on peut le dire, endémique, s’enlèvent à tout hasard comme des petits pains, tandis que la meilleure valeur industrielle ne rencontre aucune faveur. Voilà la raison première et brutale de notre insuccès. Mais l’émission des actions de la Société des phosphates de Gabès a cependant donné des résultats relatifs assez satisfaisants et de bon augure. Il nous faudrait seulement de l’argent en quantité suffisante pour avoir une certaine liberté d’esprit, c’est-à-dire la certitude de pouvoir tenir plusieurs mois sans peser sur la clientèle tout en faisant une grosse réclame. Nous devrions aussi ne pas être obligés de regarder à un envoi de circulaires, soit à une dépense de dix mille francs, au cas où nous la jugerions nécessaire. Or, en ne vous restituant pas votre capital, monsieur Grenot vous lie les mains et vous met dans la triste obligation de vivoter au jour le jour d’expédients tout à fait dangereux et qui vous compromettent gravement. Insistez donc, monsieur Aznal, près de lui pour qu’il revienne au plus vite et vous rende votre argent». Aznal insista de son mieux. Un beau matin de la semaine suivante, il reçut à son domicile un mot de Grenot le priant de passer chez lui avenue Henri-Martin. «Enfin – pensa-t-il –, tout va s’arranger». Grenot lui manifesta d’abord toute sa joie de le revoir, puis il lui tint le discours suivant: «Mon cher monsieur Aznal, il est bien entendu (n’est-ce pas?) que la Banque et vous, vous devez marcher d’accord. – Sans doute – répondit Aznal –, mais nous devons aussi être indépendants l’un et l’autre: ce fut la base du programme que vous nous avez exposé pour nous inviter à souscrire. J’ai parfaitement compris que la clientèle que vous nous avez transmise sans disparaître vous-mêmes nous lie comme les frères siamois, mais notre maigre capital ne doit pas être distrait du coûteux organisme dont nous avons hérité de vous et qui continue de vous servir gratuitement. La Banque aurait tort de ne pas se contenter de ce dernier avantage, déjà considérable. – Mais, monsieur Aznal – répliqua Grenot avec un commencement d’aigreur –, nous avons les quatre cinquièmes de votre capital et sommes en réalité les maîtres. – Ce n’est pas là, monsieur Grenot, ce qui fut convenu entre nous. Je m’étonne du reste que vous vouliez prendre la haute main dans le Groupement au nom de la Banque, d’où vous vouliez sortir comme d’un mauvais lieu pour venir à nous, être notre président du conseil, défendre vos propres intérêts de fondateur et de principal actionnaire et remettre à neuf ce merveilleux outil de propagande dont nous disposons et qu’a rouillé, à votre avis, une administration détestable et à jamais déconsidérée». Grenot ne fit à cette sortie aucune réponse. Il déposa simplement son coupe-papier, chercha un papier, l’examina comme pour se rafraîchir la mémoire, puis, fixant sur Aznal son regard froid comme l’acier: «Voici – dit-il – ce que je vous propose. Je vous remettrai en espèces trente mille francs tout de suite, puis quarante-cinq mille le 15 novembre, et enfin cinquante mille le 15 décembre, soit cent vingt-cinq mille francs. Mais vous accepterez, en restitution de cent vingt autres mille francs, des obligations du Chemin de fer de Léon et de la Société des phosphates de Gabès au prix de quatre cent francs l’une. Cela fait (et il jeta un nouveau coup d’œil sur son papier) deux cent quarante-cinq mille francs. Pour le reste, nous verrons plus tard». Aznal resta un moment abasourdi du jet de lumière que cette proposition jetait sur le caractère de Grenot et de la chute vertigineuse de toutes ses illusions sur le compte de ce dernier; puis, se remettant de son émotion: «Monsieur Grenot – observa-t-il –, les obligations du Chemin de fer de Léon sont à quatre cent, celles de la Société des phosphates de Gabès à trois cent cinquante: dans le premier cas, nous devons placer les titres sans aucune marge, dans le second nous y perdons en outre cinquante francs par titre. – C’est que – répliqua Grenot – ce n’est pas la Banque qui tire ces valeurs de son portefeuille pour vous les remettre. Elle n’a rien de disponible pour le moment. C’est un de mes amis de Londres, Bärenbusch, qui consent à lui faire un prêt de cent vingt mille francs contre l’achat de ces titres de votre part. – Alors – remarqua Aznal – la Banque ajoutera au moins aux intérêts de cet emprunt la charge de la différence des cours, soit, sur cent cinquante obligations de la Société des phosphates par cinquante, sept mille cinq cent francs dont elle nous créditera. – Non, monsieur Aznal, c’est à prendre ou à laisser. Je ne suis pas hostile à vous donner des compensations en une autre circonstance, si par exemple nous vendons nos actions d’apport au Groupement, ce que nous cherchons à faire, mais la compensation de ces cent vingt mille francs se fera comme je vous le propose ou ne se fera pas. La seule concession que je puisse faire est de vous tenir compte de l’intérêt des sommes dont la Banque vous est redevable à raison de 3%. – Par mois, monsieur Grenot? – Non, par an, monsieur Aznal. – Merci – conclut Aznal –, j’examinerai votre proposition avec Vigouroux, en l’absence de monsieur Blin, et vous donnerai une réponse». Les ponts étaient rompus désormais entre Grenot et Aznal. Celui-ci n’ignorait pas ce nom de Bärenbusch: quelqu’un, peut-être Le Tellier lui-même, lui avait raconté que Grenot faisait des opérations lucratives aux dépens de la Banque, réduite aux expédients, sous le couvert de plusieurs prête-noms et ce quelqu’un avait cité parmi ces derniers Bärenbusch, courtier de Grenot en Angleterre pour la vente de son papier. C’était donc Grenot qui effectivement vendait pour cent vingt mille francs au Groupement ces obligations, dont Aznal, devenu soupçonneux, sut bientôt la provenance: elles venaient du portefeuille de la Banque elle-même moyennant soixante-dix mille francs qu’il lui avait avancés durant la campagne de Cigalet, c’est-à-dire au cours de 230 francs environ. Et naturellement il fit main basse en garantie du prêt de Bärenbusch, c’est-à-dire de son propre prêt, sur d’autres titres du portefeuille de la Banque parmi les plus sûrs et d’une valeur deux fois supérieure à la somme avancée. Aznal consulta Vigouroux et Le Tellier, qui fut d’avis qu’il était préférable d’accepter la proposition de Grenot, d’autant plus que le Groupement allait se trouver acculé à une suspension de paiements si celui-ci ne versait pas d’urgence les premiers trente mille francs promis. Le Tellier ne se vantait pas d’avoir retiré trente-six mille francs sur les quarante qu’il avait fait virer au fur et à mesure à son compte personnel du compte «Syndicat des Phosphates de Gabès». Une délibération du conseil exposa donc tout au long la situation, l’urgence de se procurer des ressources pour éviter une catastrophe imminente, les propositions de Grenot, l’inopportunité de poursuivre la Banque qui entrait pour quatre cinquièmes dans le capital social et avait la toute-puissance aux assemblées et dont la chute entraînerait sans doute celle du Groupement lui-même en lui enlevant tout espoir de rentrer dans ses avances forcées et en alarmant encore davantage la clientèle. En conséquence, le conseil décidait d’accueillir sans enthousiasme et le couteau sur la gorge les offres qui lui étaient faites. Le lendemain Grenot envoyait à la signature de ces messieurs du Groupement la lettre suivante adressée à la Banque:

A Monsieur le Directeur de la Banque Universelle des Valeurs de placement.

Monsieur,

Nous vous confirmons que nous avons acheté à monsieur Bärenbusch de Londres, au prix unitaire de quatre cent francs l’une:

1°. 150 obligations de la Société du chemin de fer de Léon (n° 1200 à 1350);

2°. 150 obligations de la Société des phosphates de Gabès (n° 600 à 750),

que vous nous remettrez et dont vous avez payé à monsieur Bärenbusch le montant, soit 120.000 francs par le débit de notre compte. Il est entendu de plus que vous nous créditez de francs 2.895,70 d’intérêts, calculés à 3% l’an sur la balance des sommes portées à notre compte courant depuis notre constitution jusqu’à ce jour. Veuillez nous accuser réception de la présente et agréer, monsieur, etc…

Aznal et Vigouroux signèrent et l’opération suivit son cours. Toutefois, ils observèrent que monsieur Grenot, qui effectivement versa les trentre premiers mille francs promis, n’avait pris par écrit aucun engagement pour les autres paiements en espèces dont il avait fixé lui-même l’échéance. Ils en référèrent à monsieur Le Tellier qui, sans se prononcer, haussa les épaules de telle sorte qu’on ne savait pas s’il blâmait cette absence de précautions ou s’il jugeait ces dernières superflues. En tous les cas, il changea immédiatement la conversation. «Messieurs – dit-il –, vous vous êtes gravement compromis: vous avez transformé un compte de dépôts en un compte courant par le fait que vous avez signé les yeux fermés la lettre rédigée par ces messieurs de la Banque Universelle. Vous êtes tombés dans un piège assez grossier que vous auriez dû voir. Si la Banque tient debout, ça n’a aucune importance; mais, si elle tombe, vous viendrez au marc le franc comme les créanciers ordinaires au lieu d’être privilégiés comme déposants et les autres actionnaires pourront vous chercher noise pour cette négligence. De plus, Grenot ne vous remboursera plus un centime s’il n’y voit son avantage personnel; il est maintenant à couvert puisqu’en annulant le caractère de dépôt qu’avait la mainmise sur votre capital et sa responsabilité de ce chef vous vous êtes mis dans l’impossibilité d’agir contre lui. Il a abusé de votre confiance, cher monsieur Aznal; c’est mal de sa part, mais ça n’en est pas moins grave pour vous. Il est clair aussi que Bärenbusch n’est pas même au courant de la vente qu’il est censé vous avoir faite et que les titres appartiennent à Grenot qui les a achetés au rabais pendant la campagne de Cigalet, je le sais. Enfin, espérons qu’il ne manquera pas à sa parole pour les quatre-vingt-quinze autres mille francs. – Pardon, monsieur Le Tellier – répliqua Aznal – mais nous vous avons lu notre délibération du conseil où nous signalons la promesse de Grenot, parlant au nom de la Banque, de nous bonifier 3% d’intérêt sur notre compte. – Je n’aurai pas compris», répondit Le Tellier. Il avait au contraire fort bien compris, car rien ne lui échappait; mais il désirait, comme Grenot, que la Banque n’eût pas cette épée de Damoclès sur la tête en cas de débâcle et il s’était bien gardé d’appeler l’attention d’Aznal et de Vigouroux sur ce traquenard que son compère leur avait tendu avec son plein assentiment. Maintenant, il en profitait pour exciter Aznal contre Grenot, suivant son principe constant de diviser pour régner. Aznal, en effet, ayant percé à jour toutes les machinations de son prétendu protecteur et ami, se tournait contre lui avec toute la véhémence d’une déception profonde. «Si monsieur Grenot -–s’écria-t-il – est capable d’abuser de notre bonne foi à ce point, c’est un vilain monsieur, pour parler poliment; mais on ne change pas subrepticement et par surprise la nature d’une dette, monsieur Le Tellier. Ce tour de passe-passe, ce cambriolage, n’a d’autre résultat que de flatter ses illusions d’égoïste et de faiseur et de nous éclairer davantage sur son joli caractère. – A l’égard des tiers que vos rapports réciproques ne regardent pas, vous êtes quand même refait – reprit Le Tellier, dont le but était aussi de compromettre Aznal ou tout au moins de lui persuader qu’il était compromis pour le plier à ses volontés. – Soit – conclut Aznal –, c’est à voir. Mais je ne vais pas m’en faire de bile d’ici que la catastrophe qui entraînerait ma prétendue responsabilité soit probable. Ce qui m’étonne – ajouta-t-il –, c’est le peu de tendresse que montre pour nous notre fondateur et principal actionnaire. C’est un père sans entrailles. – Principal actionnaire? – fit Le Tellier. – Allons donc! Il a cédé ses actions à la Banque et repris sa galette. – Ah! Bah! – C’est moi, au contraire, qui suis devenu le principal actionnaire de votre groupe. J’ai consenti à désintéresser Sarrazin et à lui racheter ses actions».

Aznal passait d’étonnements en étonnements. L’avenir lui en réserverait bien d’autres.

Comme l’avait prévu Le Tellier, le comte d’Estampoirac ne fut pas prêt le 30 octobre à constituer la Banque des Maraîchers, ni, par conséquent, à verser les cent mille francs au Groupement. On le pressa et on pressa Ramière de remplir ses engagements, mais sans succès. Mirapoix leur tenait la dragée haute: tant qu’il n’aurait pas en main le certificat du conservateur des hypothèques qui n’arrivait jamais, il n’avancerait pas un centime. Cette comédie devait durer plus d’un mois. Ramière et le comte d’Estampoirac venaient donc de temps en temps voir Aznal, en l’absence de Le Tellier qui avait dû partir pour Bruxelles. Ramière était un homme de trente-cinq à trente-huit ans, de taille moyenne, bon enfant, sympathique, tout rond: il portait toujours une redingote de fantaisie, le haut de forme sur des cheveux coupés court et déjà grisonnants, une cravate plastron qu’ornait un diamant, des souliers vernis et une canne élégante à poignée d’argent; un sourire de poivrot intelligent errait sur sa face joviale aux yeux vifs, qui, sans moustache, eût pu servir de modèle pour celle d’un capucin. Nous avons vu que Ramière dirigeait le Comptoir des prêts miniers, dont la faillite lui avait procuré les désagréments de la correctionnelle à l’époque des débuts à Paris de Clochette, qu’il avait eu pour petit commis. L’auréole de Clochette s’irradiait jusqu’à lui: on l’appelait couramment le «père nourricier de Clochette». De famille riche, il avait dissipé son patrimoine au jeu, en fêtes et en spéculations; maintenant il vivait et entretenait ses vices en faisant des dupes avec une inconsciente et joyeuse désinvolture. Aussi Le Tellier le classait-il au premier rang de ce qu’il appelait «les gens du métier». Il avait fait la connaissance, dans un des nombreux cercles où il fréquentait, du comte d’Estampoirac, un grand sec, cheveux bruns sous un chapeau melon qu’il portait sur le derrière de la tête, teint mat, figure longue et distinguée, mise à la fois très dernière mode et négligée, légèrement voûté, sans doute par habitude dans l’attitude d’un joueur qui ponte au baccarat. Le comte d’Estampoirac suivait aveuglément ce brave type de Ramière qui, lui ayant fait voir monts et merveilles dans l’évolution de la succursale du Groupement sous la dénomination de Banque des Maraîchers et sous sa direction, le poussait à agir au plus vite: il craignait en effet, le comte changeant d’avis, de perdre une pareille aubaine, car la combinaison était pour lui sans grand risque et très avantageuse. Mirapoix l’avait compris, Mirapoix à l’œil d’épervier, à la serre d’acier, Mirapoix dont le cynisme imperturbable défiait toute émotion généreuse, Mirapoix l’émule de Gobseck.

Mirapoix était venu, il y avait une dizaine d’années, d’un trou de province où il exerçait les fonctions de notaire quand la fortune le caressa de sa main d’aveugle: une vieille dame de ses clientes sans parents lui céda tous ses biens, évalués à plus d’un demi-million, moyennant une rente viagère dont il paya le premier terme; puis elle mourut providentiellement, car jamais Mirapoix n’eût pu tenir pareille mise avec ses maigres ressources. Les mauvaises langues tirèrent de cet ensemble de circonstances et des visites fréquentes qu’il faisait à la vieille dame des conclusions fâcheuses sur son compte; mais, personne n’y ayant un intérêt positif, le parquet n’en fut pas informé et les soupçons des curieux restèrent lettre morte. Mirapoix liquida en hâte son étude et les biens de sa cliente défunte et partit pour Paris où il ne tarda pas à être repéré comme un prince de l’usure. C’était un petit homme maigre, ses cheveux noirs, rares et plaqués sur le crâne, sa figure légèrement grêlée et terreuse, ses yeux marron très mobiles lui donnaient l’aspect d’un canaque; il avait la voix métallique, le verbe impudent et cassant, la facétie facile mais macabre et jouait avec une maëstria sans égale des passions, des vanités et des misères humaines. Cette phrase de Gobseck: «Votre curiosité scientifique, espèce de lutte où l’homme a toujours le dessus, je la remplace par la pénétration de tous les ressorts qui font mouvoir l’humanité», semblait lui servir, comme à son modèle, de ligne de conduite. Mirapoix avait à son service des proxénètes et des marieuses: les premières lui trouvaient des fleurs de séduction sur le fumier des bas-fonds sociaux à l’effet de rabattre sous sa main rapace les jeunes gens riches, et nobles de préférence, que la fougue amoureuse affole et livre sans défense à l’entôlage et aux expédients d’urgence; les secondes réparaient la brèche faite à la fortune des exploités en leur procurant, moyennant une forte commission dont Mirapoix avait encore sa part, une grosse dot, généralement américaine. C’était là la branche la plus intéressante et la plus lucrative du commerce usuraire de Mirapoix, mais elle n’avait rien d’exclusif et tout lui était bon pour exercer son activité d’oiseau de proie. Il jouait donc de Ramière, qu’il sentait désireux d’aboutir, et du Groupement dont il avait deviné la détresse, pour extorquer au comte une nouvelle ristourne au moment critique où on le supplierait d’en finir. C’est ce qui arriva. Grenot, sur les quatre-vingt-quinze mille francs promis, n’en versa que vingt mille et déclara tranquillement à Aznal que ce serait tout, le reste lui servant à faire face à d’autres obligations qu’il n’avait pas prévues. Le portefeuille de la Banque ne lui offrait pas sans doute de quoi se couvrir largement d’une avance plus considérable. Le Tellier ne s’était pas trompé. Quand Le Tellier se trompait-il? Or les dépenses continuaient de surpasser les recettes, puisque l’effort de la réclame portait surtout sur le placement des actions de la Société des phosphates de Gabès, dont Le Tellier, grâce à son pseudo-syndicat, avait canalisé à son profit les deux tiers des bénéfices. Le découvert se gonflait et devenait tout à fait alarmant. Aznal faisait la grosse voix. Mirapoix, sollicité, jugea que l’heure propice était venue et versa soixante-quinze mille francs seulement au taux convenu pour cent mille, recula l’échéance pour les vingt-cinq autres mille et prit mille francs dans la dernière liasse de billets sans que personne soufflât mot. Deux jours après, il recevait le certificat du Conservateur des hypothèques et en avisait le comte pour procéder aux autres versements convenus entre eux, mais il avait habilement empoché, grâce à ce léger retard, quelques billets de mille.

 

 

 

Chapitre 13

 

Les soixante-quinze mille francs du comte d’Estampoirac couvraient à peine le découvert du Groupement, mais lui permettaient de tirer de l’avant dans les mêmes embarras progressifs qu’auparavant.

Un soir, Le Tellier, rentré de Bruxelles, entra dans le bureau d’Aznal où se trouvait déjà Vigouroux. «Messieurs – dit-il –, Guillemot, l’entrepreneur du chemin de fer de Léon a besoin d’argent et vous propose de vous donner l’option à 350 sur mille obligations de cette société, moyennant une prise ferme de cinquante mille francs de ces titres à lever de suite et à payer comptant. Or le cours de ces obligations est de 400 environ et elles sont de vente courante; il n’y a qu’à rappeler énergiquement la clientèle sur cette valeur de tout repos. Guillemot en a parlé à Grenot, qui est, vous ne l’ignorez pas, administrateur de la Société du chemin de fer de Léon et vous devrez passer par Grenot. Seulement, comme vous ne pouvez pas disposer de cinquante mille francs pour l’instant… – Pardon – dit Aznal –, mais monsieur Grenot s’est engagé à nous en verser soixante-quinze mille dont nous n’avons pas vu le premier sou et c’est bien le moins qu’il nous aide en cette circonstance, tout au moins momentanément. – L’engagement de sa part – répondit Le Tellier, en souriant – était verbal. Je vous ai prédit ce qui arriverait quand j’ai appris que vous aviez eu l’imprudence de laisser transformer le dépôt de votre capital en compte courant. Verba volant et Grenot vous a avisé de vive voix, n’est-ce pas, qu’il avait changé d’avis et ne tiendrait pas sa promesse. C’est un fait accompli, sur lequel il n’y a pas à revenir. Par conséquent, sans nous perdre en récriminations oiseuses tout à fait inutiles, Grenot vous aidera, mais il ne le fera que s’il y trouve son avantage. – C’est honteux – s’écria Aznal, furieux. – Qu’est-ce qu’il demande? – Voilà – reprit Le Tellier, avec le plus grand calme –: vous lui céderez pour un ami… qu’il ne nomme pas cent des obligations de votre option à 330. A ces trente-trois mille francs, vous n’aurez à en ajouter que dix-sept mille pour contenter Guillemot et lever 143 titres, dont cent iront à Grenot et 43 dans vos caisses. Vous sacrifiez deux mille francs et vous avez des chances d’en gagner cinquante. – C’est-à-dire, monsieur Le Tellier, que l’argent que monsieur Grenot aurait dû nous restituer, avec quarante mille autres francs, va lui servir à nous exploiter. – Calmez-vous, monsieur Aznal; auparavant il ne vous entrait pas dans la tête que monsieur Grenot pût être un homme pratique et positif; vous le défendiez et le suiviez aveuglément. Maintenant vous passez la mesure dans le sens contraire. – Allons donc! Monsieur Le Tellier, j’ai été trop confiant et j’ai aujourd’hui ouvert les yeux devant l’évidence de faits que je n’aurais pu soupçonner de la part de personne des gens que je coudoie d’ordinaire, et moins encore de la part de monsieur Grenot. Cette déclaration admise, je suis d’une douceur et d’une modération plus que chrétienne en constatant que monsieur Grenot nous exploite avec notre propre argent. Et puis, naturellement, quand nous aurons battu la grosse caisse à nos frais en faveur des obligations de la Société du chemin de fer de Léon, monsieur Grenot les glissera sur le marché où nous devrons les reprendre au cours de 400 pour la clientèle, ou pour nous si la clientèle ne donne pas, en attendant qu’elle y revienne, car il nous conviendra de soutenir les cours, s’ils ne se soutiennent d’eux-mêmes. Ci, monsieur Le Tellier, deux mille plus cinq mille, sept mille francs pour les menues dépenses de monsieur Grenot. Tenez! Ça m’exaspère, je m’en vais». Et Aznal mit son paletot, prit son chapeau, jeta un «Bonsoir, messieurs» et sortit. «Vigouroux – dit Le Tellier –, il faudra demain ramener Aznal à de meilleurs sentiments dans notre intérêt commun. Il s’emballe; je le comprends, mais ça n’arrange rien. Il n’est décidément pas du métier et ne s’y fera jamais. Bonsoir». Le lendemain matin, en effet, Vigouroux associait son mépris de la conduite de Grenot à celui d’Aznal, mais lui faisait remarquer que, vu l’impossibilité pour eux de rien changer à l’état des choses et à la gredinerie de Grenot, il valait mieux en passer par où il voulait, suivant le conseil de monsieur Le Tellier. «Soit – dit Aznal –, j’irai voir monsieur Grenot ce soir». Grenot le reçut froidement; désormais c’était entre eux la glace des pôles. «Monsieur Le Tellier nous a transmis l’offre que nous fait monsieur Guillemot par votre intermédiaire – commença Aznal. – Que je vous fais au nom de monsieur Guillemot – rectifia Grenot. – Eh bien? – Nous l’acceptons. – Parfait. Vous me céderez deux cent obligations de votre option à 330. – Pardon! Cent. – Non, deux cent. Mon ami en exige deux cent. – Demain vous direz trois cent. Monsieur Grenot, vous m’aviez promis soixante-quinze autres mille francs en espèces que vous n’avez pas versés et ne verserez plus, comme vous me l’avez déclaré l’autre jour. Avec cet argent nous pourrions lever les titres de monsieur Guillemot sans l’appoint de votre ami. – Je ne puis pas faire face à l’engagement que je ne nie pas d’avoir pris verbalement – répondit imperturbablement Grenot. – Je m’en suis dédit de même. Ces sommes m’ont servi pour la Banque qui autrement sautait dans de mauvaises conditions pour tout le monde et, comme mon état de santé m’a éloigné d’ici depuis le commencement d’août, je n’étais pas suffisamment au courant de la situation quand je vous ai de vive voix soumis mes propositions. Monsieur Aznal, vous vous montez la tête l’un l’autre, vous et Vigouroux, et ne voulez pas comprendre que, si la Banque tombe, elle vous entraînera dans sa chute. Il faut donc s’appuyer les uns les autres et que les disponibilités aillent où elles sont le plus nécessaires: il s’agissait dans l’espèce de dépôts dont le remboursement ne pouvait se remettre, ni se refuser, sans les conséquences les plus graves. Il résulte de ce que je viens de vous exposer – reprit-il après une pause – que j’ai cru logique et indispensable dans notre intérêt commun, qui est un intérêt de famille si je puis m’exprimer ainsi, d’employer les sommes, que j’avais pensé un moment pouvoir vous destiner, aux besoins impérieux de la Banque et que je n’en dispose plus en aucune façon. Cet incident n’a donc rien à voir avec l’option que je vous offre. Vous débourserez quattre mille francs à l’effet d’avoir les trente-trois mille francs qui vous manquent pour en remplir les conditions. – Pas du tout – objecta Aznal. – Nous n’aurions plus rien à prendre ferme puisque votre ami s’en applique deux cent à 330, ce qui fait soixante-six mille francs, et que monsieur Guillemot n’exige que cinquante mille francs. – Mon ami – reprit Grenot – se réserve de lever la deuxième centaine de titres quand il lui plaira et directement chez Guillemot; mais vous lui verserez, ou plutôt vous me verserez pour son compte, les deux mille francs de différence exactement comme si il les levait tout de suite». Aznal avait beaucoup de peine à garder le calme qu’il s’était imposé par défiance de son tempérament emporté; l’envie lui venait de sauter à la gorge de ce forban dont l’apparente respectabilité et le sang-froid l’irritaient à un point indicible. Il suffoquait et garda le silence. Grenot continua sans sourciller: «Vous vendrez bien, en risquant une circulaire aux derniers dix mille abonnés et en insistant sur la Société du chemin de fer de Léon dans les journaux, vous vendrez bien quatre cent obligations: c’est un minimum. Le gain sera de vingt mille francs pour quatre mille que vous demande mon ami. – Ces quatre mille francs – rétorqua Aznal avec difficulté, la voix voilée d’indignation – seront certainement perdus, ainsi que les frais de la circulaire, mille deux cent autres. Les vingt mille n’ont rien de sûr. Il nous reste, d’ailleurs, encore une partie du lot que vous nous avez imposé en remboursement partiel de notre capital. Je réfléchirai à ce que vous venez de me dire». Et il s’en alla précipitamment, sentant que sa patience était tout à fait à bout.

Un peu plus tard monsieur Le Tellier entrait dans son bureau et le trouvait encore vibrant de la colère qu’il avait si malaisément contenue en présence de Grenot. «Ce n’est plus cent obligations qu’il veut à 330 – s’écria-t-il –, mais deux cent, dont la deuxième centaine lui sera servie sur un plateau à son heure, quand il les voudra à 350 par Guillemot. En attendant, il prendra dès l’abord deux mille francs dans notre caisse. C’est une tape d’autant pour nous à l’instant tambour battant, l’éventualité indubitable de reprendre sur le marché un jour prochain deux cent obligations au cours, qui entraveront la possibilité d’utiliser notre option et la prise ferme de quarante-trois obligations pour nos dix-sept mille francs, c’est-à-dire à 395 francs l’une, que nous devrons écouler au préalable sans bénéfice ou avec un bénéfice insignifiant. Et nos frais!». «Bah!» dit Le Tellier, qui sembla tout à fait surpris de la nouvelle exigence de Grenot, se leva à demi du fauteuil où il avait pris place comme pour aller la lui reprocher, puis se ravisa et se rassit. «Je vais voir ça tout à l’heure. Grenot m’a promis de ne pas laisser son ami jeter ces titres sur le marché avant trois mois, c’est-à-dire avant l’échéance de l’option. Il ne le fera pas parce que ce n’est pas son intérêt de faire baisser le titre. Après tout, rien ne vous force à soutenir le cours de 400; à 390 vous avez encore une belle marge. – Dites que nous l’aurons peut-être – intervint Aznal –. Lui en a encore une belle tout de suite et il ne lui en coûte rien. La discussion sur ce point est du reste inutile; cette fois-ci, je ne cède pas. Quatre mille que nous donnons à monsieur Grenot ou à son ami, qu’il ne nomme pas, plus dix-sept mille que nous versons à Guillemot, ça fait vingt et un mille. Nous lèverons au contraire pour vingt-cinq mille francs de titres demain et dans huit jours autant. Monsieur Guillemot ne refusera pas cette combinaison si vous la lui proposez. – Si – répliqua Le Tellier –. Il veut cinquante mille francs dans les quarante-huit heures. Je vais arranger ça avec Grenot. Je pars pour Bruxelles cette nuit, je vous laisserai la copie du reçu à faire à monsieur Grenot sur votre bureau, car la discussion sera peut-être longue et il est tard». «En effet», dit Aznal. Le lendemain, il trouvait le libellé au crayon d’un reçu de dix-sept mille cinquante francs comme complément de cinquante mille cinquante francs, prix de cent quarante obligations de la Société du chemin de fer de Léon à prendre sur l’option, à 350 francs l’une, de mille obligations appartenant à monsieur Guillemot et dont cent resteraient la propriété du signataire du reçu, monsieur Grenot. «Bravo!» exclama-t-il en s’adressant à Vigouroux qui se trouvait là. Monsieur Le Tellier a eu raison de monsieur Grenot, qui s’en tient à ses premières exigences. C’est déjà, d’ailleurs, plus que suffisant. Sept mille francs pour s’être mis en travers d’une option que nous aurions eu tout aussi bien s’il n’existait pas». Grenot signa le reçu que rédigea le caissier sur le modèle laissé par monsieur Le Tellier et envoya dans la journée les quarante-trois obligations dues au Groupement.

Aznal croyait l’incident clos quand, à huit jours de là, monsieur Le Tellier, de retour à Paris, s’en vint, les mains dans les poches et le sourire sur les lèvres, lui demander de lui faire restituer deux mille francs qu’il avait remis à Grenot: «Je les lui ai versés moi-même; il en avait besoin d’urgence. – En l’honneur de qui ou de quoi? – demanda Aznal –. Mais vous le savez bien: c’est la différence entre le prix d’option et le prix convenu avec lui pour la deuxième centaine d’obligations de Chemin de fer de Léon qu’il a la faculté de lever chez Guillemot. – Comment? – exclama Aznal – Et le reçu que vous avez rédigé vous-même au crayon et laissé sur mon bureau le soir de votre départ? Je croyais que vous l’aviez fait revenir de cette dernière exigence. – Pas du tout. Vous n’ignorez pas son entêtement. – Eh bien! Vous allez voir le mien – répondit Aznal –. Il a signé le reçu et n’aura plus un sou pour cette affaire. – Vous vous trompez – répliqua tranquillement Le Tellier –, vous n’avez pas la lettre d’option de Guillemot, ni d’engagement écrit de Grenot, car le reçu ne dit pas la cause de la cession que vous lui faites des cent obligations à 330. Il faut payer: on ne prend pas le père Grenot sans vert. – Donnant donnant, alors, monsieur Le Tellier. Qu’on m’apporte la lettre d’option, mais je suis forcé d’observer que vous appuyez plutôt les rapines de monsieur Grenot: vous avez sans doute les meilleures intentions du monde à notre égard, mais ça ne vous réussit guère». Le Tellier, un peu interloqué de cet assaut brutal, sourit sans répondre et s’en alla. Décidément cet Aznal n’était pas du métier et il faudrait s’en défaire au plus tôt. Il prenait par trop son rôle au sérieux et voulait faire la leçon à tout le monde. C’en était assez. Aznal resta persuadé que monsieur Le Tellier avait eu sa part de la commission de Grenot et se promit de surveiller de près ses agissements.

Il allait tous les matins au courrier où affluaient les plaintes et les récriminations des anciens clients. L’un d’eux, à qui la perte de sa fortune dans les placements conseillés par les journaux avait tourné la tête, écrivait toutes les semaines des incohérences sur du papier écolier soigneusement réglé: c’étaient des formules truquées de traites tirées sur la Banque Universelle pour des centaines de mille francs. Un autre couvrait régulièrement d’injures ordurières le gérant de «La finance raisonnée», un ancien gendarme employé au Groupement, brave homme qui n’y était pour rien et dont le nom figurait à la dernière page du journal conformément au vœu de la loi et contrairement au bon sens, moyennant une faible rémunération. Il lui racontait ensuite qu’ayant perdu, en suivant les avis de «La finance raisonnée», tout ce qu’il avait pu économiser jusqu’à l’âge de soixante-dix ans à force de labeur et de menues économies, un petit capital d’une vingtaine de mille francs, il en était réduit à manger du pain sec, à boire de l’eau et à se coucher sur une méchante paillasse dans un taudis sous les toits, où il grelottait l’hiver et ardait l’été. Et, entre les élucubrations de la folie et les grossièretés de l’extrême misère, c’était toute une gamme de reproches plus ou moins poignants, plus ou moins violents. Aznal sortait de là nâvré et découragé. Comment remonter le courant de tant d’ignominies et de tant de déconsidération accumulées en restant sous la coupe des mêmes hommes qui en étaient en bonne partie la cause et dont les procédés n’avaient pas changé? Monsieur Le Play avait raison, entièrement raison: ils étaient entrés dans un mauvais lieu et il eût sans doute mieux fait d’en sortir comme lui au plus vite.

Un jour, vers quatre heures, il reçut sa visite. Le receveur honoraire était comme toujours fringant et pimpant. Sa tête agitée de nerveux émergeait d’une pelisse toute neuve dont le col enserrait un foulard de soie mauve. «L’échéance est arrivée – dit-il, après les salutations d’usage –. Je vais de ce pas chez monsieur Grenot lui demander mes trente mille francs». Grenot le reçut avec sa dignité d’emprunt usuelle. «Comment, cher monsieur – lui répondit-il après avoir écouté sa requête –, vous voulez que je vous reprenne au pair vos actions du Groupement? Mais de quel droit, je vous prie, exigeriez-vous de moi ce sacrifice? Je ne vous ai pas fait entrer ici et je ne vous suis rien. – Monsieur Grenot, je viens vous rappeler simplement votre promesse. – Je vous ai dit, alors, de me donner vos actions en option – reprit Grenot – et vous n’en avez rien fait. – J’ai compris, je m’y attendais – répliqua monsieur Le Play –. Jamais il n’a été question d’option entre nous, vous le savez bien; c’est un faux fuyant que vous venez d’inventer. Vous aurez de mes nouvelles!». Il courut en effet en toute hâte chez le cousin Corcoral pour l’inviter à commencer au plus tôt les poursuites en nullité de constitution contre la Société du Groupement de la presse financière, où il ne remit pas les pieds. Il s’arrangea toutefois pour rencontrer Aznal et pour lui dire aimablement combien il regrettait de lui envoyer du papier timbré et d’ouvrir contre lui, par la faute des autres, en sa seule qualité d’administrateur, des hostilités dont la cause première leur était aussi nuisible à l’un qu’à l’autre et qui froissaient, en ce qui le regardait, ses sentiments profonds de sympathie. Monsieur Le Tellier fulmina à l’unisson de Grenot contre les attaques de monsieur Le Play, qui n’avaient aucune chance d’aboutir, mais n’en étaient pas moins ennuyeuses, et Aznal en fut également peiné et inquiet. Mais le mois de décembre lui réservait bien d’autres sujets plus pressants de désagrément, de souci et de découragement.

Les sociétés filiales de la Banque Universelle, grâce au système de monsieur Le Tellier d’encombrer le portefeuille de la plus récente des titres de ses aînées, souffraient toutes du discrédit, justifié ou non, qui s’attachait à chacune d’elles ou à leur groupe. Il en résultait que les meilleures affaires au point de vue technique pouvaient sombrer sous le faix des valeurs mauvaises ou simplement sans marché dont on immobilisait leurs réserves et même leurs disponibilités. En matière d’entreprises industrielles, il est de nécessité élémentaire que les ressources utiles aux frais de premier établissement et de mise en marche et aux fonds de garantie soient de réalisation immédiate et facile. C’est un principe que monsieur Le Tellier, nous l’avons vu, avait toujours négligé parce qu’il ne fut jamais un banquier, mais seulement un lanceur d’affaires de génie, doublé d’un faiseur sans scrupules. La hâte de s’assurer le capital des titres, qu’il recevait en rémunération de son influence toute-puissante dans l’administration et la publication des journaux de la Banque Universelle, le poussait à les appliquer en contrepartie des premières rentrées de toute création et de toute émission nouvelle. Aznal en eut un exemple frappant en surveillant de près et en contrôlant par des enquêtes discrètes les manœuvres de son conseiller financier. Il ne tarda pas, tout d’abord, à être au courant de la fiction du syndicat pour le lancement des actions de la Société des phosphates de Gabès, dont la formation de la part de Le Tellier aboutissait en faveur de celui-ci à un prélèvement des deux tiers des bénéfices bruts de l’émission, tous les frais demeurant à la charge du Groupement. Et, mis en éveil par cette découverte facile, il s’informa de la provenance des actions fournies au public. Or, les mille qui appartenaient à la Banque Universelle étaient à peine écoulées que monsieur Le Tellier en apportait de Bruxelles mille nouvelles qu’il s’était adjugées autrefois très modestement. Cent mille francs, non quatre-vingt-dix mille francs, puisque dix francs par titre allaient au Groupement, n’étaient pas de trop pour avoir accueilli, mis au point et recommandé la société anonyme qui exploitait les concessions de l’entrepreneur Loiseau, de ce brave et digne monsieur Loiseau. On se souviendra que ce dernier avait reçu six mille actions sur les vingt mille du capital de la Société des phosphates de Gabès, en représentation de ses apports. Les quatorze mille autres étaient la rançon du service financier qu’on lui avait rendu et avaient été distribuées entre les mains de ceux qui y avaient plus ou moins coopéré. Monsieur Le Tellier ne s’était-il pas montré modeste? Ses mille actions vendues à la suite de celles de la Banque, il tint à Loiseau, qui se sacrifiait entièrement à son affaire mais manquait sans cesse d’argent, le petit discours que voici: «Mon cher monsieur, le produit des quatre mille obligations au nominal de deux millions de francs qui ont jusque-là alimenté votre entreprise étant épuisé, vous n’avez d’autre ressource pour tirer de l’avant que vos actions d’apport, car j’ai cherché en vain le report dont je vous ai parlé sur les vingt mille actions du capital, que j’avais réussi à bloquer. C’est pourquoi j’ai dû, à mon grand regret, risquer leur émission à un moment fort inopportun, et cela dans votre intérêt et dans l’intérêt de la Banque, qui était comme vous à court de fonds. Il ne vous reste plus qu’à me donner l’option sur vos six mille actions à cinquante francs et à fair l’avance de ce que vous en retirerez à votre société, si vous avez confiance dans son avenir: votre perte sera minime puisque vous êtes président du conseil et retrouverez un jour dans votre part des bénéfices les vingt francs par titre que vous aurez sacrifié pour l’empêcher de sombrer. Je dis vingt francs, parce que le syndicat n’a payé que soixante-dix les actions de la Banque. – Et pourquoi ne me faites-vous pas le même prix de soixante-dix francs? – C’est – répondit Le Tellier – parce que le syndicat, dont je suis le chef, a l’offre du Syndicat Universel de Bruxelles au même prix de cinquante francs. Vous n’ignorez pas que le paquet est lourd, surtout à l’époque critique que nous traversons et c’est à qui réalisera le premier». Le pauvre Loiseau courba la tête et accepta. Le Tellier ajoutait ainsi vingt francs par titre aux vingt francs qui lui revenaient déjà grâce à son pseudo-syndicat, ou, sur trois mille des cinq mille actions dont le placement était prévu pour fin décembre, soixante autres mille francs. En additionnant quatre-vingt mille francs sur quatre mille titres, soixante mille sur trois mille et soixante-dix mille sur les mille qu’il sétait attribués, c’était une somme de deux cent dix mille francs que monsieur Le Tellier réaliserait en six mois sur cette seule affaire, en dévalisant son monde comme un conducteur de diligence qui exercerait le brigandage sur les voyageurs confiés à ses soins.

Et, quand le coupon des obligations de la Société des phosphates de Gabès, dont les trois quarts du capital en actions avaient été ainsi détournés au profit de ses promoteurs de façon à l’anémier dès l’origine, venait à échéance, on voyait ce pauvre monsieur Loiseau accourir éploré, sa serviette sous le bras: sa figure longue, maigre et ridée exprimait la plus grande tristesse, une tristesse résignée, et il faisait antichambre à la porte du bureau de monsieur Le Tellier. Ce dernier ajustait toujours les choses après avoir donné des palpitations d’angoisse à tous les intéressés et se servait pour cela d’un courtier en usure, un certain Poussin, grand, sec et fort en gueule, qui trouvait la somme nécessaire dans les quarante-huit heures à huit pour cent par mois et contre remise de titres de maison calculés au tiers de leur cote en banque: il était convenu que ces titres resteraient ou non, à son choix, la propriété du prêteur, si on ne le désintéressait pas à l’échéance.

Monsieur le comte de Cagny d’Argences n’était plus président du conseil de la Société des mines de cuivre d’Almeria. Le Tellier avait trouvé un groupe allemand qui devait renforcer la trésorerie épuisée de cette excellente affaire d’un million comptant contre des actions de priorité: un ingénieur parisien très connu lui avait même signé un compromis dans ce sens en sa qualité de médiateur et la joie de pouvoir évincer son ennemi s’ajoutait à celle du succès de négociations longues et difficiles. Il fit donc réunir le conseil d’administration de la société, y exposa les avantages de la combinaison qu’il lui proposait, puis expliqua que le nouveau groupe désirait une position prépondérante dans l’affaire, ce qui était tout naturel. Cagny vit tout de suite que le terrain avait été préparé et qu’il aurait le dessous. Il dit donc simplement: «Je m’y attendais», et donna sa démission. Mais tout l’arrangement croula par suite d’une fausse interprétation des conditions du contrat due à l’intermédiaire. Ce fut, pour monsieur Le Tellier, une profonde déception dont il demeura longtemps assombri et pour Cagny une demi-revanche. Cependant, le coupon de cette société était exigible en décembre et il fallait y pourvoir coûte que coûte, le paiement en ayant été annoncé dans les journaux: il s’agissait de près de cent mille francs. D’ailleurs la Banque Universelle était débitrice envers la Société des mines d’Almeria de près de deux cent mille francs et celle-ci, aux abois, lui réclamait avec insistance non seulement ces cent mille francs, mais encore le rachat à la Bourse d’une centaine d’obligations à amortir en janvier suivant les engagements pris par elle lors des émissions. Pour satisfaire à cette dernière exigence, Grenot trouva tout simple de donner directement des ordres d’achat au commis du Groupement, qui se considérait toujours comme un subordonné, par le débit du compte de la Banque Universelle; il reprenait de la sorte en sourdine une partie des espèces qu’avait reçues le Groupement en remboursement partiel de son capital, mais le second ordre d’achat tomba sous les yeux d’Aznal qui en défendit l’exécution, menaça le commis de le rendre responsable à l’avenir de semblables opérations irrégulières et écrivit à ces messieurs de la Banque Universelle sa surprise et son indignation. Leur reprise ne s’éleva ainsi qu’à environ sept mille francs qu’Aznal, bien entendu, réclama inutilement. Mais, comme il ne leur en coûtait rien et que leur intérêt les y invitait, ils firent pratiquer, d’accord avec Le Tellier, des cours en forte hausse sur les obligations ainsi acquises de la Société des mines de cuivre d’Almeria et cette dernière en tira de son portefeuille et en offrit pour cinquante mille francs à ces messieurs du Groupement avec une faible marge contre le paiement de ses coupons jusqu’à concurrence de pareille somme: ceux-ci acceptèrent, toujours sur le conseil de monsieur Le Tellier, pour sauvegarder leur clientèle. La plus grosse partie des soixante-quinze mille francs du comte d’Estampoirac venait d’être immobilisée. Toutefois, il manquait encore vingt-cinq mille francs pour faire face à cette formidable échéance. Poussin reparut. On lui donna des traites à deux mois acceptées par le baron du Moulin, administrateur de la Société des mines d’Almeria, membre du Jockey-club et de l’Automobile-club et grand industriel dans les Charentes; de plus on lui remit en garantie mille actions des mines de zinc de Hongrie dont le cours était de 80 francs et qu’on s’engageait à lui laisser en paiement, c’est-à-dire à 25 francs l’une, si le baron ne payait pas à l’échéance. Poussin fit beaucoup de bruit pour démontrer toute la difficulté qu’il aurait à trouver les fonds qu’on lui demandait chez l’homme discret nécessaire dans la circonstance et finit par dire qu’il ne voulait pas «passer devant la glace» et demandait cinq cent francs de commission qui lui furent accordés.

Cependant, Aznal se demandait pourquoi Grenot poursuivait avec une espèce de jouissance maligne la gêne et la ruine du Groupement et pourquoi, sans lui être ouvertement hostile, ce qui eût été impossible, monsieur Le Tellier laissait son compère lui donner des coups d’étrivières qu’il n’ignorait pas et dont il était en conséquence le complice tacite. Il fut éclairé sur ce point par Baron, le commissaire aux comptes. «J’ai su en ville – lui dit celui-ci – que monsieur Grenot cherche des associés pour reprendre à très bon compte une affaire qui manque d’argent et est près de sauter. De la description qu’on m’a faite, il est clair qu’il s’agit du Groupement. En êtes-vous donc là? – Pas tout à fait, cher monsieur Baron, mais en tous les cas nous ne nous laisserons pas faire et la Banque Universelle commencera la danse, car nous ne déposerons notre bilan qu’après lui avoir envoyé du papier timbré. – Vous m’ouvrez des horizons – ajouta-t-il. – Maintenant je comprends bien des choses qui m’étaient obscures. Monsieur Grenot, qui a cédé ses actions du Groupement à la Banque, n’a chez nous aucun intérêt et les trucs dont il a usé pour dominer ici sont éventés. D’autre part, il n’a plus grand-chose  à gratter à la Banque, là, de l’autre côté du couloir où il est toujours aux aguets comme une bête affamée. Alors, nous suspendons nos paiements; j’endosse toutes les responsabilités de cette chute, ce qui n’est pas fait pour lui déplaire car il me hait maintenant; et il nous rachète avec son groupe nouveau pour une bouchée de pain. Les deux millions d’apport de la Banque sont en même temps sacrifiés, il est vrai, mais cette fois-ci il en profitera et il s’en ira, après en avoir ainsi tiré la quintessence, sans oublier de se vanter de sa gestion supérieure. Mais il ne trouvera pas si aisément des gens pour le suivre et ce plan-là ne me donne pas beaucoup d’inquiétude. Quant à monsieur Le Tellier, il se garde à carreau pour tout événement, prêt à profiter du meilleur courant et à rester, quoi qu’il arrive, dans la place. En voilà un que l’instinct de la conservation personnelle guide d’une façon admirable!». Les espérances du naufrageur Grenot furent en effet déçues. Toutefois, le sort du Groupement n’en était pas plus brillant.

La fin de décembre est une lourde échéance, car il est d’usage de donner le double mois d’appointements au personnel; on réduisit à regret de moitié ces étrennes auxquelles la coutume constitue presque un droit. Et Grenot ne manqua pas de souffler contre Aznal le mécontentement que soulevait cette mesure imposée par les circonstances. Aznal passa un triste jour de l’an. Le flot des dépenses submergeait les rentrées avec une persistance désespérante et le découvert au parquet et en titres de maison redevenait inquiétant. Ramière et le comte d’Estampoirac versèrent heureusement vingt-cinq mille francs sur les soixante-quinze mille échus, mais ce n’était là, comme toujours, qu’un palliatif tout à fait insuffisant: «Voyez-vous – disait Aznal, un matin, à son ami Mouffard qui venait de plus en plus fréquemment le voir –: le Groupement est un vieux cheval de fiacre efflanqué, fourbu, l’œil morne, la tête pendante, qui traîne péniblement un tas de lascars pannés dont le cocher gris et gras est monsieur Le Tellier. Quand la pauvre rosse est à bout de forces, on lui donne un picotin d’avoine pour la forcer à une nouvelle étape en espérant pouvoir la remplacer avant la culbute finale. – Hue, Cocotte! – cria Mouffard – on le remplacera à temps votre canasson, n’ayez crainte! Le patron a l’œil. Seulement, vous, vous feriez mieux de dégringoler du siège et de prendre la poudre d’escampette en vous faisant rembourser le plus possible de votre mise. L’air d’ici ne vous vaut rien, le milieu vous est défavorable. Vous vous faites un sang de poivre et risquez de vous compromettre sans même vous en douter, ce qui serait plus grave que toute perte d’argent. Vous n’êtes pas du métier, comme dit le patron; il faut être trempé d’une façon spéciale pour y résister, être doublé d’une inconscience de crapule. Pas de scrupules, ni de chichi sentimental! Marcher tout droit sans crier «gare» et sans s’inquiéter de la casse à l’assaut des pépettes! Là n’est pas plus votre affaire que la mienne.

 

 

 

Chapitre 14

 

Parmi les ressources dont le Groupement pouvait faire état se trouvaient les obligations de la Société d’Almeria qu’il avait acceptées en représentation du paiement des coupons de décembre jusqu’à concurrence de cinquante mille francs, comme nous l’avons dit. Aznal, naturellement, insistait pour qu’on fît de la réclame et des articles dans les journaux à l’effet de recommander cette valeur, que Mouffard lui assurait être en plein essor au point de vue technique. Or il sentait de la résistance de la part de monsieur Le Tellier à entrer dans cet ordre d’idées. Ce dernier était souffrant depuis quelque temps et ne quittait plus Bruxelles. Une circulaire omnibus pour rappeler à la clientèle au début de l’année les principales affaires recommandées par la maison fut rédigée par Vigouroux, qui y plaça en première ligne les obligations en question; mais les épreuves de la circulaire revinrent de Belgique raturées à l’endroit qui les concernait. Le Tellier expliquait cette rature en alléguant qu’il ne fallait pas changer l’esprit du lecteur. «C’est étrange – disait Aznal. – Il ne se rend donc pas compte de la situation et de la nécessité de liquider notre malheureux portefeuille». Il lui écrivit et en reçut une réponse évasive avec la promesse ironique de s’occuper de la chose à son retour, dont la date était indéterminée; mais, d’un autre côté, monsieur Le Tellier engageait Vigouroux à ne plus insister, ni dans la correspondance, ni dans les journaux, sur la Société des mines de cuivre d’Almeria. Que tramait-il donc?

En attendant, il envoyait des articles de tête sur l’Union de la traction, fondée, on s’en souviendra, par son protégé et son élève Koning. L’étoile de Koning avait pâli: il s’était embourbé dans une affaire de tramways au Caucase que les troubles révolutionnaires avaient compromise et dont l’insuccès pesait lourdement sur sa société, dont les actions du nominal de cent francs étaient tombées à vingt-quatre francs. Et, si personnellement, en digne émule de son protecteur, il ne souffrait pas outre mesure de cette baisse, menait grand train et passait pour avoir les plus beaux chevaux de Bruxelles, il n’en allait pas de même de ses actionnaires, recrutés en bonne partie dans la clientèle du Groupement; la Banque Universelle s’était en effet occupée des dernières augmentations de capital de l’Union de la traction et avait contribué, grâce à la prime qu’elle avait alors provoquée sur les premières séries d’actions, à leur écoulement parmi ses lecteurs de la part des premiers souscripteurs. C’était un des nombreux mauvais placements dont ils se plaignaient avec acrimonie et dont la presse de chantage leur rappelait la douleur avec d’autant plus de complaisance que Koning avait réussi à se faire nommer chevalier de la Légion d’honneur au titre étranger et à attirer ainsi davantage l’attention et les lazzis. Grenot s’était faufilé comme administrateur à l’Union de la traction et, parmi les apports dont il avait doté le Groupement en sa qualité de représentant de la Banque Universelle, il avait, d’accord avec Le Tellier, glissé, sous le nom générique et alléchant de «contrats de publicité», une lettre d’une filiale de l’Union de la traction où on lui confirmait son propre engagement, au nom du Groupement en formation, de faire gratuitement de la réclame dans les journaux à la dépendance de celui-ci en faveur de certaines valeurs de l’Union, et particulièrement de la Société des tramways du Caucase, contre une option à un prix irréalisable. Or Le Tellier avait conseillé à Koning d’assainir la situation de l’Union de la traction et de se procurer de nouveaux moyens d’action et de profit par une nouvelle émission: on réduirait le capital de l’Union, actuellement de douze millions, à trois millions, par la diminution du nominal de cent francs de l’action au nominal de ving-cinq francs (cours actuel): c’était l’assainissement. Puis on le remonterait à six millions par l’émission de cent vingt mille actions nouvelles de vingt-cinq francs: c’étaient les nouveaux moyens d’action. Monsieur Le Tellier exposait tous les avantages de cette combinaison dans une suite d’articles, mais, dès le second, Aznal demanda des explications. On se moquait de lui. Pourquoi devait-on faire une campagne en faveur de l’Union de la traction? De quel droit monsieur Le Tellier se permettait-il de disposer des journaux au bénéfice de cette affaire? Qu’y gagnait le Groupement? La réponse ne se fit pas attendre: on priait monsieur Aznal de se reporter à la lettre adressée à Grenot et que le Groupement avait acceptée. Bel apport, en vérité, qu’on lui rappelait là! Il objecta qu’il n’y était pas question de l’Union de la traction, mais de certaines de ses filiales. On daigna alors lui envoyer une lettre d’option de l’Union de la traction, par l’intermédiaire de Blin, sur vingt mille actions à vingt-sept francs cinquante, alors que l’émission se faisait à vingt-cinq, mais l’Union prenait l’engagement de n’émettre d’abord que la moitié des actions et de former pour cette moitié un syndicat qui aurait soutenu le cours. Blin expliquait, en fidèle porte-voix, que les actions monteraient certainement à un cours minimum de trente-sept francs. Le Groupement pouvait espérer gagner à l’opération deux cent mille francs. «Allons donc! – s’écria Aznal. – Et les anciennes? Les cent vingt mille anciennes? Le syndicat va-t-il les ravaler celles-là? C’est-à-dire que, Koning étant une créature de monsieur Le Tellier, on veut nous faire supporter les frais de l’émission et de la publicité pour les titres nouveaux et de l’estampillage pour les titres d’origine à réduire à vingt-cinq francs».

Au même moment, un autre désastre atteignait le Groupement. Parmi les dénicheurs d’affaires qui fréquentaient le couloir de la rue Taitbout, on remarquait comme le plus assidu un certain Farthing, de New-York, d’où il avait dû déguerpir à la suite de démêlés fâcheux avec la Justice. Venu à Paris, il s’y était rendu acquéreur d’un journal tirant à une dizaine de mille et avait ainsi réussi à faire nombre de dupes. C’était le type de l’homme du métier suivant l’esprit de monsieur Le Tellier. Le Groupement était à peine constitué qu’il lui apportait une proposition d’option sur des obligations d’une société américaine qui exploitait de vastes terrains boisés et à ensemencer du Texas: «The Texas-land C.y limited». Aznal, chargé de l’examen du dossier relatif à cette option, s’y était montré favorable dans un rapport où il mettait consciencieusement en lumière les brillants résultats d’experts américains et anglais et la composition rassurante du conseil d’administration de la société, où entraient des personnages officiels, et enfin un fidéicommis en garantie des obligations à émettre dont le dépositaire responsable était un membre du gouvernement local. Il avait simplement fait remarquer que la preuve de l’enregistrement de ce fidéicommis n’existait pas parmi les papiers remis par Farthing et qu’il fallait s’assurer de la sincérité des documents soumis à son examen. Lors de son retour de Nîmes, il avait trouvé le lancement de cette affaire en plein essor et monsieur Le Tellier s’était empressé de le rassurer sur tous les points signalés par lui comme douteux. Or Aznal, novice en la matière, ne savait pas qui était le sieur Farthing et ignorait également les antécédants du promoteur de la Texas-land C.y, un certain Carbureau, coutumier de vastes escroqueries par le moyen de créations fictives; mais monsieur Le Tellier pouvait-il, lui, n’être pas au courant de la moralité et de la mentalité de ces gens du métier? Quoi qu’il en soit, alors qu’on avait déjà placé pour quatre-vingt mille francs de ces titres, le bruit se répandit que Carbureau venait d’être arrêté pour une affaire de mœurs à Bruxelles et que les obligations de la Texas-land avaient été retirées de la cote. Ce fut un concert de récriminations et de menaces de la part des acheteurs de cette valeur tant vantée depuis trois mois dans les organes de la rue Taitbout. Et le flot du découvert augmentait toujours.

Aussi Aznal, en présence de tant de malheurs et des malfaçons intéressées de ceux qui, de la coulisse, dominaient au Groupement dont il était, lui, le principal gérant en nom responsable, perdit patience et envoya à Le Tellier la missive suivante:

Monsieur,

J’ai fait supprimer dans votre dernier article de tête vos recommandations d’achat d’obligations de la Société des phosphates de Gabès. Nous sommes à découvert de 75 titres et devrions les racheter sur le marché, alors que nous n’avons pas le premier sou pour cela. Vous connaissez pourtant notre situation. Nous recommanderons les obligations de la Société d’Almeria dont nous avons toujours quatre-vingt en portefeuille et dont la cote, faute d’en parler dans les journaux, est tombée à 330. Vous vous souviendrez qu’on nous les a appliquées à 380 francs, en représentation d’un montant de coupons correspondant que nous avons payés en bon argent.

Nous avions perdu 350.000 francs de notre capital au 31 décembre par suite, pour la grande part, de toutes les pannes que nous a fait endosser la Banque. En voilà encore une avec l’Union de la traction qui nous donne option à francs 27,50 sur des titres dont la souscription est ouverte à 25, de sorte que notre publicité, notre personnel et nos frais ne nous rapporteront rien pour le moment et qu’il faudra une hausse éventuelle et aléatoire pour nous refaire de cette nouvelle tape. Les lettres du Secteur électrique d’Aulnoye, qui nous procuraient ce bel avantage (!), ne parlent du reste nullement de cette souscription, comme l’affirme la lettre de l’autre jour de ces messieurs de l’Union de la traction. En tous les cas, si, en vertu du par. 6 de la lettre du 20 mai adressée à monsieur Grenot, nous sommes obligés (bel apport, en vérité!) de faire de la publicité gratuite pour les valeurs que nous donnera à option le Secteur électrique d’Aulnoy, il est stipulé que l’option est à débattre au par. 2. Elle n’est pas à la faculté de ces messieurs et je n’accepterai leurs conditions que si je ne puis faire autrement.

Je regrette de vous dire que la façon dont on nous mène et nous étrille est absolument déplorable. Un monsieur Stendal, ingénieur, qui dit vous connaître et vous avoir apporté une affaire de pétroles en Pennsylvanie, est venu nous montrer une lettre du sollicitor Jones où ce dernier lui annonce l’arrestation de Carbureau. Le docteur Tarquin, qui a des obligations de la Texas-land menace de nous traîner en correctionnelle. C’est vraiment gai!

Je regrette que vous soyez souffrant et, vous souhaitant une prompte guérison, je vous prie d’agréer l’expression de mes distingués sentiments.

Aznal.

P.S. Des banques et intermédiaires nous demandent ce que nous donnons de commission pour la souscription à l’Union de la traction. Naturellement nous ne leur donnerons rien, mais je suis persuadé qu’on nous le reprochera comme un crime. Ne sommes-nous pas là pour endosser toutes les responsabilités, tous les sacrifices, tous les reproches?

A ce cri d’indignation, monsieur Le Tellier répondit en donnant sa démission par lettre recommandée adressée à chacun des trois administrateurs du Groupement. Il y adjoignit une note explicative, relative aux récriminations d’Aznal, note fort agressive, mais qui ne prouvait rien: aucun de ses arguments, étayés du reste en grande partie sur des mensonges ou de jésuitiques interprétations, ne détruisait en effet le bien-fondé de l’envoi, des inquiétudes et des reproches auxquels elle prétendait répondre victorieusement. En voici le texte:

Note.

Les points visés dans la lettre de monsieur Aznal portaient:

1° sur le placement des obligations Phosphates;

2° sur le Texas-land;

3° sur la souscription «Union de la traction»;

4° sur le syndicat Phosphates.

Ce dernier point ne figure pas dans sa lettre, mais fait l’objet d’observations qui m’ont été transmises.

1°: Placement obligations Phosphates.

Il ne faut pas connaître les règles les plus élémentaires qui doivent régir une banque de placement [«Attrape, mon vieux», se dit Aznal à lui-même] pour se plaindre d’être vendeur d’un titre dont on dirige le marché. Le premier commis de Bourse venu vous dira que la position du vendeur est des plus favorables, puisqu’on peut toujours racheter plus tard plus bas qu’on n’a vendu [«Gai pour la clientèle des acheteurs!», pensa Aznal]. Le malheur c’est que les ventes à découvert ne consistent que dans 75 obligations, ce qui est peu. Dans l’espèce, une autre considération pour être vendeur est qu’il sera facile d’avoir du titre aussitôt l’accord avec madame de Bréville conclu et, si on avait eu besoin de livrer de suite quelques obligations, on n’avait qu’à s’adresser à monsieur Blin qui aurait pu les fournir [Tiens, on les lui a demandées sur tous les tons, à lui et aux autres, blagueur! Et quand sera conclu l’accord avec madame de Bréville?]. Non seulement il ne fallait pas arrêter les rachats des obligations Phosphates [Non?], mais il fallait, au contraire, y pousser énergiquement par les journaux et par la correspondance [Bravo! Sans pouvoir les livrer, n’ayant pas d’argent pour les acheter. C’est idiot!].

Mines d’Almeria. – Ce n’est pas la Société d’Almeria qui a appliqué les titres à francs 380, c’est la société du Groupement qui les a pris à ce cours [Parbleu, monsieur Le Tellier, sur votre conseil, suivant votre désir tout-puissant ici et là et au cours forcé voulu par vous et votre compère Grenot! Et puis vous ne parlez pas de l’opportunité de négocier ces titres de préférence à ceux des Phosphates, que nous n’avons pas. Le dernier paysan de France vous dira pourtant que, quand il a du blé en magasin et n’a pas d’argent, il ne vend pas l’avoine].

2°: Texas-land. – Je me bornerai à faire observer que c’est monsieur Aznal qui a étudié cette affaire, que c’est lui qui a eu tous les documents, qui a causé avec les intéressés, et que c’est sur son rapport favorable que vous avez fait ce placement, en raison de la belle commission que vous aviez [Allons donc! Je n’ai causé avec personne et le placement fut ordonné par vous en mon absence et sans avoir fait l’enquête que je recommandais sur l’exactitude et l’authenticité des documents produits!]. Si l’affaire n’est pas ce que vous en pensiez, on ne peut vous en faire un reproche, car on peut se tromper de bonne foi dans ses appréciations [Pas vous, sur le compte de Farthing et de Carbureau!].

3°: Union de la traction. – Les réflexions faites dans la lettre de monsieur Aznal prouvent, d’une part, qu’on n’a rien compris à l’opération et, de l’autre, qu’on ignore comment on doit diriger une clientèle pour se la conserver [Parbleu, il faut être du métier! Et allez accorder le principe de tout à l’heure, de vendre pour racheter plus bas aux acheteurs, et celui de conserver la clientèle. Farceur!]. Il y a dans la clientèle: 3.000 porteurs d’actions «Union de la traction» représentant 30.000 titres [Les malheureux!]. Vous avez une occasion inespérée de vous mettre en communication avec les porteurs, de leur présenter une opération avantageuse [Oh combien!] qui, dans tous les cas, vous mettra dans une bonne posture vis-à-vis d’eux [De dos, pour en recevoir à la bonne place!?], car remarquez bien que, comme il y a un syndicat garantissant les souscriptions, ce syndicat n’a pas intérêt à ce que les actionnaires usent de leur droit de préférence [Magnifique! Et, alors, pourquoi tant les choyer et les vouloir conserver? Quel galimatias!].

N’auriez-vous eu aucune rémunération [ce qui plaît tant à l’ami Koning], que vous auriez dû faire la campagne malgré tout et tâcher de récupérer le plus grand nombre de souscripteurs possible.

C’est grâce à monsieur Grenot, qui est administrateur de l’Union de la traction [Il fallait bien qu’il intervînt, celui-là!], que vous avez obtenu qu’on vous cédât l’option jusqu’à fin décembre sur une quantité d’actions nouvelles égale à celle qui sera souscrite par vos clients [Oh, veine!]; cette option vous est cédée à francs 27,50 par action [Merci!] parce que la compagnie prélève une somme de francs 2,50 pour ses frais de publicité et autres; mais, comme le syndicat achète ces titres à francs 27,50 comme vous et qu’il veut les porter au-delà de francs 40, c’est un bénéfice de francs 12,50 par titre qui vous reviendra sur la quantité qui sera prise par vos clients [s’ils y viennent jamais, surtout à francs 40 alors qu’il y a 120.000 actions anciennes qui pèseront sur le marché]. J’avais espéré que vous seriez arrivés à placer au moins 10.000 titres: dans ce cas, il y aurait eu un bénéfice de 10.000 x 12,50 = 125.000 francs qui pouvaient tomber d’ici au 31 décembre prochain dans la caisse du Groupement [Oh, illusion! Oh, ingénuité!]. Il faut que nous ne parlions pas la même langue [Oh, non!] pour qu’il y ait une différence d’opinion entre nous sur cette opération.

4°: Syndicat Phosphates. – Les réflexions qui m’ont été transmises sur cette opération prouvent que vous n’étudiez pas et que vous ne suivez pas les opérations que vous faites [Mais trop bien celles que vous faites. C’est ce qui vous embête!].

Lorsque le Syndicat Phosphates s’est formé vous avez souscrit 1.000 titres à francs 70 [C’est faux!] et vous avez versé francs 25.000 [Mais non: le syndicat prenait 7.000 titres ferme à 70 francs et nous versions 25.000 francs pour le quart de notre part de 100.000 dans ce syndicat, constitué soi-disant au capital de 500.000. Vous bafouillez!]. Il était convenu que le placement se ferait par tiers, soit un tiers pour la Banque Universelle, un tiers pour le groupe Loiseau, un tiers pour le Syndicat Universel [Qui le savait à part vous, monsieur Le Tellier, chef du syndicat, qui n’avez rien communiqué à personne de tout cela?]. La Banque Universelle vous a livré à valoir sur son compte 1.000 actions à francs 70. Vous avez demandé de placer ces mille actions par privilège à francs 100, au détriment naturellement du groupe Loiseau et du Syndicat Universel [Pourquoi, si on a placé plus de 3.000 actions? Et qui a demandé cette combinaison, qui l’a faite sinon vous?]. Une fois ces mille actions placées, qui vous ont fait une entrée dans vos caisses de francs 100.000 [Enorme! Mais si les 70.000 sont allés au crédit de la Banque Universelle en contrepartie d’autant de notre capital et si nous avons fait vingt-cinq mille francs de frais!], vous avez demandé en outre, par suite de vos besoins de caisse [occasionnés par la mainmise de la Banque sur notre capital!], d’être remboursés de francs 25.000 versés dans le syndicat et l’annulation de votre part syndicataire. Le syndicat a accepté [Le syndicat, c’était vous: vous tout seul, malin! Les 25.000 francs un jeu d’écritures sur nos livres pour lui donner une apparence de réalité. Vous avez fait tout cela sans en demander l’autorisation à personne, de votre propre autorité, pour vos fins. Et comme vous glissez légèrement sur la composition de ce syndicat!]. De ce chef encore, vous avez été privilégiés, en dehors de votre commission de 10% sur les placements faits par vous [Beau privilège! Le syndicat était un mythe, un fantôme, pour cacher votre appropriation de 20 francs par titre et même de 40 francs sur ceux de monsieur Loiseau, et cela sans débourser un centime de frais!].

J’en aurais encore bien à vous dire sur des questions de détail qui ont cependant leur importance dans la pratique, mais cela m’emmènerait trop loin, ne vous intéresserait pas beaucoup, je suppose, et, quant à moi, je n’ai plus de raison d’insister [Allons, tant mieux!]. Je vous ferai encore, en terminant, l’observation suivante: à plusieurs reprises j’ai versé dans votre caisse des sommes d’argent qui vous ont permis de passer les périodes difficiles [Faut-il que vous en ayez un toupet, cher monsieur!].

Aznal émaillait ainsi de ses réflexions la lecture des explications embrouillées de monsieur Le Tellier. Quand il l’eut terminée, il s’écria, après un moment de réflexion: «Démission! Démission de quoi? Puisque monsieur Le Tellier n’est rien du tout ici, n’a aucun contrat, ni écrit, ni verbal avec nous et, cependant, est tout-puissant dans la maison qu’il a du reste créée, organisée, agencée et semée de chausse-trappes à son usage. Ça ne peut être qu’une feinte, mais une feinte maladroite: il se découvre. Il a perdu les étriers, c’est étonnant; il faut que j’aie fait mouche. Seulement, ce ne sera pas long, il se remettra vite en selle».

Il ne se trompait pas, car il recevait le même jour une lettre éplorée de Blin, le conjurant de venir au plus vite à Bruxelles faire amende honorable à monsieur Le Tellier, malade. Perdre ce conseiller éclairé au moment où tout allait si mal, c’était précipiter la chute du Groupement. «Qui nous guidera désormais dans le dédale de la finance» était le mot de la fin de cette épître très aimablement grondeuse. D’autre part, Vigouroux, désemparé d’abord, se rangeait aussi du côté de monsieur Le Tellier en employé qui lui devait sa situation et ne pouvait l’oublier. Aznal fut, de la sorte, désavoué, réprimandé et blâmé de ses deux collègues et dut baisser pavillon, comme c’était facile à prévoir. Il ne resta de son mouvement d’indépendance et de conscience révoltée que la confirmation du fait qu’il n’était pas du métier et qu’il fallait s’en défaire sans désemparer. C’est à quoi s’employaient d’ailleurs de toute leur âme et Grenot et Le Tellier, tout en cherchant, ce qui était l’essentiel,  de nouveaux capitaux pour infuser un sang tout neuf et vigoureux à la rosse, suivant l’image d’Aznal, qu’ils avaient attelée à tant de destinées compromises. Il y avait urgence à le faire, car, s’il importait peu que cette rosse crevât, il fallait éviter le coup de pied préalable dont Aznal les avait menacés en son nom, c’est-à-dire le papier timbré que ce fou voulait in extremis envoyer à la Banque.

Leur plan commun était donc d’étreindre Aznal dans l’étau des responsabilités, en faisant au besoin de tels assauts à la caisse qu’il vécût dans la crainte continuelle d’une culbute et dans les transes d’un découvert dangereux. Les procédés dont Aznal s’était plaint si aigrement avaient peut-être aussi en partie cet autre but dans l’esprit de monsieur Le Tellier, car il est à considérer qu’il pouvait toujours intervenir de sa poche en cas de nécessité absolue et faire durer, sans y rien perdre, l’agonie du Groupement jusqu’à l’entrée en lice des nouvelles recrues qu’il cherchait à enrôler.

C’était, entre lui et Grenot, à qui trouverait le premier la combinaison viable qu’on imposerait au récalcitrant Aznal en lui signifiant son congé. En effet chacun, comme on s’en doute aisément, apportait à la réalisation du problème ses vues et ses visées personnelles. Sans avoir, bien entendu, la prétention absurde d’éliminer Le Tellier, Grenot voulait s’imposer à lui et lui imposer son fils Abel pour continuer ses rapines dans le renouveau d’affaires qu’amènerait le bienfaisant arrosage de nouveaux capitaux. Le Tellier, qui n’oubliait jamais une rancune, en avait assez de son compère depuis le jour où il avait manqué de franchise à son égard en reprenant le montant de la souscription au Groupement; et puis Grenot était trop gourmand; ce pillard sans vergogne lui faisait une concurrence déloyale dont il aspirait à se débarrasser. Aussi approuva-t-il le sursaut d’indignation d’Aznal quand Grenot proposa avec un flegme imperturbable le guet-apens suivant: il s’agissait d’une société anglaise qui désirait placer pour deux millions d’obligations d’une entreprise japonaise. Le Groupement devait lui garantir l’opération sciemment et pertinemment au-dessus de ses forces et la société anglaise verserait le premier quart d’une augmentation de capital du Groupement de cinq cent mille francs, soit cent vingt-cinq mille francs. Ce serait tout, car les trois autres quarts devaient être compensés par les dernières rentrées de la vente des obligations en question, rentrées qu’on n’atteindrait jamais; mais les nouveaux actionnaires, étant partie en cause d’un côté et de l’autre, ne souffleraient mot et laisseraient là leurs cent vingt-cinq mille francs, trop heureux si leur responsabilité envers les tiers jusqu’à concurrence du total de leur souscription ne les obligeait pas un jour à une perte plus considérable. Monsieur Le Tellier ajouta aux raisons de loyauté en affaires, qui n’étaient pas son fort et n’avaient aucune espèce de prise sur son compère, l’argument péremptoire que les cent vingt-cinq mille francs s’évaporeraient comme une goutte d’eau sur de la braise, vu la situation du Groupement, et seraient par conséquent tout à fait insuffisants à un relèvement tant soit peu durable de ses destinées; on aurait, de plus, des ennemis dans la maison, car les représentants du groupe anglais s’apercevraient tout de suite de la duperie dont ils auraient été victimes et pourraient créer à tout le monde de sérieux embarras. Tout le monde, c’était lui-même: son «beautiful self», comme on dit en Angleterre, le seul qui l’intéressât dans n’importe quelle circonstance. Grenot ne se rendit pas à ces objections et il continuait avec son entêtement ordinaire d’insister près de Le Tellier sur la nécessité d’adopter au plus tôt sa combinaison, quand celui-ci reparut à Paris remis de sa longue maladie, plus que jamais ingambe, actif et souriant.

Il avait entamé des négociations des deux côtés avec d’égales chances de succès, à Bruxelles et à Paris, mais il tenait soigneusement secrètes celles de Paris, se réservant d’en user pour un coup de théâtre dont son âme de comédien était radieuse d’avance. A Bruxelles, Verbeeck avait rallié à l’idée de l’augmentation de capital désirée un groupe qui voulait lancer une entreprise fondée sur un nouveau procédé de trempe de l’acier: le montant de l’emprunt à caser était encore d’un nominal de deux millions en obligations; mais on l’étagerait sur trois ans, on ne tromperait personne. Le groupe verserait deux cent cinquante mille francs, dont cent cinquante tout de suite et cent à Pâques, le reste étant à prendre au prorata proportionnel des placements. Seulement les cinq cent mille francs devaient être représentés par des actions de priorité avec intérêt cumulatif de 6% et remboursement par privilège en cas de liquidation. Grenot fit immédiatement des difficultés; sa hâte d’en finir se changea de but en blanc en une politique d’atermoiements, il n’allait pas prendre la responsabilité d’accepter de pareilles conditions qui compromettaient les intérêts de la Banque Universelle, il lui fallait un blanc-seing de son assemblée générale. Or celle-ci ne se réunirait que le 25 février pour l’approbation du bilan et la réélection des administrateurs et il voulait que la partie fût liée et que la séance extraordinaire autorisant le représentant de la Banque, lui ou un autre (car il donnerait sa démission), à accepter la combinaison proposée fût fixée au même jour et à la suite de la séance ordinaire. En vain Verbeeck lui fit-il remarquer qu’il disposait de la majorité des voix à l’assemblée de la Banque Universelle et que sa propre adhésion était suffisante, il ne voulut rien entendre. La vérité est qu’il reculait ainsi le plus possible la mise en œuvre des propositions de Le Tellier et de Verbeeck dans l’espoir qu’elles échoueraient sur nouvel examen des intéressés et que le Groupement, réduit à toute extrémité, accueillerait avec le soulagement d’un nageur à bout de forces à qui l’on tend une perche la canaillerie dont il voulait tirer profit. Malheureusement pour lui, il n’était pas de taille à lutter avec monsieur Le Tellier, il ne lui allait même pas à la cheville en matière d’intrigues.

Le Groupement continua de flotter sans se briser entre les écueils connus et prévus de son habile pilote, dont le seul but en les côtoyant était d’effrayer son équipage et de l’amener à débarquer les poches vides et la rage au cœur, mais soumis et heureux encore d’en être quitte à si bon compte.

Sur ces entrefaites, Aznal entendit un matin un grand bruit de voix dans le bureau de Vigouroux, qui touchait au sien. C’était Poussin, qui se démenait et parlait très haut et très fort en s’adressant à Vigouroux, à Mouffard et au baron du Moulin qui avait  eu la désagréable surprise, en rentrant la veille à son domicile, de trouver protestées les traites acceptées par lui et auxquelles il ne pensait plus. Il n’y pensait plus parce qu’il avait été convenu que sa signature n’était qu’une signature de complaisance et que la Société des mines d’Almeria, dont le siège social était à Bruxelles, enverrait l’argent nécessaire en temps voulu pour éteindre les effets en circulation. Le Tellier s’en était porté garant verbalement. Et, en effet, il avait fait écrire à Poussin de ne point faire de protêt et d’envoyer toucher les vingt-cinq mille francs rue Taitbout. Or Poussin s’était absenté, disait-il, quelques jours; la lettre du Groupement ne lui était donc  parvenue que le matin même, trop tard pour empêcher Mirapoix, le prêteur, de se mettre à couvert. «Maintenant – clamait-il – Mirapoix peut se prévaloir du non-paiement à l’échéance pour s’approprier les mille actions des mines de zinc de Hongrie à vingt-cinq francs l’une. – Allons donc – interrompit Mouffard –, vous blaguez, Poussin. Nous ferons opposition à la vente, car nous sommes prêts à payer; et puis, pour vendre ces titres, vous devriez passer par ici, mon ami, ou Mirapoix devrait passer par ici, et ça ne vous réussirait pas. – Ah! – urla Poussin – vous ne voulez pas qu’on s’entende! Tant pis pour vous! Nous avons les titres et nous avons notre protêt en règle, nous sommes du côté du manche. Et gare au scandale!». Tout le monde assura Poussin de sa confiance en lui; on ne voulait pas de procès, ni d’histoire, il était du reste de la maison et n’allait pas sottement, sans motif sérieux, cracher au nez de vieux amis. «Bien – s’écria-t-il en faisant mine de se calmer –, mais je ne veux pas “passer devant la glace”. Vous me donnerez cinq cent francs et j’arrangerai cette affaire avec Mirapoix». On alla informer Le Tellier de ce qui venait de se passer et Le Tellier ne put qu’approuver. «Seulement – dit-il –, c’est moi qui dois faire les fonds, car la Société des mines d’Almeria n’a rien en caisse. Vous prendrez donc l’argent sur mon compte, mais me remettrez les mille actions des Mines de zinc de Hongrie». Il s’adjugeait ainsi à vingt-cinq francs des titres cotés quatre-vingt francs en Bourse et qu’il savait mieux que personne sur la voie du pair, puisqu’il venait de signer et de se porter fort d’un accord de fusion de la Société des mines de zinc de Hongrie avec une société hongroise puissante moyennant des actions de cette dernière, qui faisaient prime, d’un nominal égal au capital cédé.

Quelques jours après, il annonçait tranquillement que la Société des mines d’Almeria ne paierait pas son prochain coupon et qu’il proposerait aux porteurs d’obligations de cette société d’accepter en représentation de celles-ci des actions de priorité. Ces obligations restèrent dès lors sans marché; le Groupement était refait de celles qu’il avait encore en portefeuille et qui lui coûtaient environ quarante mille francs et recevait tous les jours de ce chef des récriminations, des reproches et des menaces de sa clientèle déçue. Mais qu’importait à Le Tellier? Il s’était assuré de nouveaux capitaux pour remonter le courant, si contraire qu’il fût, et il trouvait tout à fait opportun d’assainir par ce procédé la situation de la Société des mines d’Almeria, dont les réserves en actions des mines de Hongrie allaient sans doute reprendre toute leur valeur au profit de son exploitation et plus encore au profit de monsieur Le Tellier lui-même, qui en saurait user à son avantage par émissions et remplois.

Le 20 février, Verbeeck, qui avait pris avec Aznal par correspondance et grâce aux soins d’un jeune avocat parisien les accords nécessaires à l’augmentation de capital dont la réalisation était devenue d’une urgence extrême pour le Groupement, s’en vint rue Taitbout avec Blin. Il chargea celui-ci d’une lettre émanant de son groupe et adressée à Aznal: on y demandait la démission des administrateurs actuels du Groupement comme dernière condition des nouveaux venus. Aznal eut un mouvement de révolte violente, puis il se rendit compte qu’il était cerné de partout et qu’il n’avait rien à gagner en refusant de donner sa démission volontairement: il ne pouvait à lui seul lutter contre tous et sans doute valait-il mieux qu’il s’en allât que de rester à se défendre un contre vingt dans cette caverne de brigands, suivant l’expression de monsieur Le Play. Mais il prendrait ses précautions le 25 pour établir l’escroquerie dont il avait été la victime de la part du sieur Grenot. Ce dernier lui en avait fourni l’occasion en faisant d’autorité porter au débit du compte du Groupement à la Banque Universelle une somme de soixante-quinze mille francs qui ne lui était pas due. Il avait abusé, avec son absence de scrupules ordinaire, d’une rédaction un peu obscure de la contre-lettre qui, entre autres cessions de créances, abandonnait ces soixante-quinze mille francs au Groupement comme faisant partie des apports: son but était de gonfler ainsi son bilan et de faire pièce à Aznal. Celui-ci fit donc acheter le nombre d’actions de la Banque Universelle suffisant pour assister à l’assemblée générale du 25 février et y faire valoir les intérêts du Groupement et les siens. Il fit protester par huissier contre la prétention fallacieuse de Grenot et l’inexactitude des chiffres du bilan, grossi de la sorte avec une mauvaise foi insigne et révoltante; puis il demanda des explications sur les cent vingt mille francs des actions du Groupement que Grenot avait cédées à la Banque. Le commissaire aux comptes avait très insidieusement glissé sur cette opération dans l’exposé du bilan. Ce commissaire aux comptes était un certain Damette, appartenant lui aussi à la classe des gens du métier suivant la classification anthropologique de monsieur Le Tellier, grand ami des Dary et Follet, joueur et noceur et dont les tours pendables ne se comptaient pas. Un seul d’entre eux servira d’exemple. Ayant trouvé la commandite d’un brave homme pour une affaire de celluloïde, il la monta au troisième étage d’un immeuble du boulevard Bonne-Nouvelle et en fit l’assurance à son profit; or, par un malheur inexpliqué mais pour lui fort avantageux, le feu prit dans son atelier tandis qu’il se trouvait, paraît-il, à Londres et fit des dégâts considérables et quelques victimes. Naturellement il empocha le montant de l’assurance et le commanditaire perdit son argent, une centaine de mille francs. Damette avait, pour établir son rapport, suivi les indications de Grenot avec qui il était redevenu intime, ainsi que ses amis Dary et Follet, à la suite de pourparlers où les pactes et les promesses avaient dissipé les malentendus du passé. Les cent vingt mille francs figuraient au mouvement du portefeuille, mais sans aucune explication; on ne les voyait qu’au total. Aznal demanda d’où ils venaient et Grenot, tout pâle, fut obligé de faire apporter le livre des délibérations du conseil et de lire celle qui consacrait la cession à la Banque Universelle en date du 4 juillet des actions du Groupement qu’il avait souscrites en son nom personnel quelques jours auparavant. «Et comment se fait-il – s’écria Aznal – que vous ayez signé au mois de janvier, lors de la réunion de notre assemblée du Groupement qui admit le principe d’une augmentation de notre capital, que vous ayez signé, dis-je, la feuille de présence pour ces actions en votre nom personnel comme si elles vous appartenaient? – J’ai oublié de mettre au-dessus de mon nom le “par procuration” – fut la réponse de Grenot. – Mais non – dit Aznal –, la case indicative des porteurs devait, elle aussi, être remplie au nom de la Banque et non au vôtre. Du reste, vous avez soigneusement dissimulé à moi-même et aux autres la cession que vous venez d’avouer à regret et parce que je vous y ai contraint». Au grand étonnement d’Aznal, qui n’y croyait pas bien que Blin l’en eût averti, Verbeeck prit la parole pour l’approuver et pour faire une charge à fond contre le bilan présenté par Grenot et contre la gestion de Grenot lui-même. L’assemblée, à une majorité écrasante, lui refusa son quitus et accepta sa démission pour lui substituer un président du dehors, homme intègre et de tout repos à qui l’on donna toutefois pour administrateurs les mêmes Pigeonnier et Pigois.

Grenot venait de toucher terre des deux épaules; son ancien compère l’avait finalement terrassé! Nous avons dit les raisons qui le poussaient à s’en défaire, mais, avec son astuce coutumière, il s’était gardé de lui paraître ouvertement hostile et avait graduellement lâché la bride à Verbeeck, que sa droiture et sa claire compréhension des agissements de Grenot portaient depuis longtemps déjà envers ce dernier à une froideur et à des remontrances voisines d’un conflit. C’est dans le même esprit qu’il avait aussi dicté à Verbeeck l’odieuse mesure prise envers Aznal, dont il tenait à éviter l’inimitié violente pour la faire dévier tout entière contre Grenot: il pourrait ainsi lui parler de compensations et le promener sur un ton paternel d’illusion en illusion sur la probabilité d’un remboursement de ses cinquante mille francs de la part du groupe nouveau qui allait intervenir. Il gagnerait ainsi du temps et userait la rumeur douloureuse de la perte qu’il avait subie à force d’atermoiements. Il tempo è galantuomo, disent les Italiens, et les revendications, ouatées de plusieurs mois d’attente, auraient perdu même en Justice de leur virulence et de leur importance. Il craignait en effet que la plainte dont Aznal menaçait Grenot ne l’atteignît de fil en aiguille, comme auteur de la note mensongère qu’il avait rédigée à l’effet d’attirer des souscripteurs au Groupement; et, maintenant que son ancien complice ne l’embarrassait plus, il préférait naturellement le tirer des ennuis que pouvait lui procurer leur action commune.

Toutefois, Verbeeck et Blin n’avaient accepté qu’à regret d’être les exécuteurs des hautes œuvres de rancune de monsieur Le Tellier en ce qui concernait Aznal, pour qui ils ressentaient de la sympathie: ils parlaient nettement de le désintéresser, comme d’un acte d’équité irréductible et inéluctable. D’autre part, ils s’étaient mis à Bruxelles en travers de certaines mesures de métier proposées par monsieur Le Tellier. Celui-ci ne les tenait plus en main comme autrefois. Enfin, le groupe Verbeeck n’était pas le groupe nouveau de ses rêves. Verbeeck y allait de sa poche pour une certaine somme et ne se laisserait pas tondre, pas plus qu’il n’admettrait qu’on tondît ses amis par les procédés usuels qu’il connaissait à fond. Peut-être aussi monsieur Le Tellier sentait-il, malgré son profond égoïsme, quelque scrupule se soulever en lui à l’idée d’exploiter Verbeeck, qui passait pour son ami et son élève, et il ne pouvait s’interdire cette perspective que l’habitude lui avait ancrée dans l’esprit et dans le sang comme une raison première de son existence et une fonction naturelle de son être. Il lui fallait une nouvelle couche de gogos. C’est pourquoi il s’était réservé une porte de sortie dont nous avons déjà parlé.

Le 27 février au soir il invita Verbeeck à partir au plus tôt pour Bruxelles et à lui télégraphier ou à lui téléphoner, avant dix heures du matin le lendemain, si son groupe était prêt à verser au moins deux cent cinquante mille francs tout de suite. «Ce que vous me demandez là et au dernier moment – dit Verbeeck – est étrange. Je pensais que tous les points relatifs à notre intervention dans le Groupement avaient été réglés définitivement. – Oui – répondit Le Tellier – mais, mon cher ami, Grenot, en retardant l’époque de cette intervention, a aggravé la situation; votre premier versement couvrirait à peine notre découvert et nous avons des offres d’un groupe d’ici beaucoup plus satisfaisantes, puisqu’il paie deux cent cinquante mille tout de suite et le reste des cinq cent mille francs en bonnes espèces dans le délai d’un mois. Vous, qui êtes de la maison, vous devez comprendre combien cette solution est plus avantageuse pour nous». «Sans doute», repartit Verbeeck. Aznal, que Verbeeck avait évincé, se montra indifférent à un changement de groupe, qui lui importait peu. C’était une autre conséquence des manœuvres de monsieur Le Tellier. Vigouroux l’approuva comme plus favorable aux premiers actionnaires et Blin, avec sa réserve et sa discrétion habituelles, se soumit aux décisions du patron sans mot dire, bien que ce fût pour lui la perte de la place d’administrateur que lui eût conservée le groupe Verbeeck. Verbeeck partit en toute hâte, mais ne put réunir ses amis à temps pour obtenir leur consentement au versement demandé avant dix heures du matin le lendemain. C’est, du reste, ce qu’avait prévu Le Tellier. L’assemblée générale du Groupement se réunit dans ces conditions et monsieur Le Tellier, rayonnant de joie, se porta fort de l’accroissement, en actions de priorité, du capital du Groupement, accroissement voté en principe dès le mois de janvier précédent de la part d’une banque de la rue Le Pelletier. Les administrateurs présents donnèrent leur démission.

Monsieur Le Tellier avait balayé tout le monde, tous ceux dont il pouvait craindre de l’opposition ou de la résistance; il les avait sans trop de peine dépouillés et mis dehors. Maintenant c’était le tour des malheureux qui venaient d’entrer dans sa caverne et de se livrer à sa griffe impitoyable.

 

 

 

Chapitre 15

 

Le père Charles David et Vincent Maltat n’avaient pas manqué d’aller à Caen consulter l’avocat Rogard, comme ils se l’étaient promis. Cet homme de loi, très éclairé et très sincère, se fit exposer l’affaire qui les amenait chez lui dans tous ses détails et s’informa des documents que pouvait avoir Vincent Maltat. Quand il se fut assuré que celui-ci ne possédait d’autre écrit de son cousin que le billet qu’il lui avait fait remettre à l’hôtel pour le prier de passer chez lui, son visage s’assombrit et il lui dit simplement: «Selon moi, il n’y a, hélas, rien à faire. La forme en l’espèce, comme en tant d’autres, prime le fond. J’ai vu des magistrats annuler une société parce que le rapport du commissaire-vérificateur aux apports n’avait pas été imprimé, mais seulement dactylographié, ce qui est une absurdité. C’est une absurdité, seulement cette absurdité est l’application stricte de la loi. Quandi il s’agit au contraire de sévir contre des filous, c’est tout différent: il ne suffit pas de prouver l’acte délictueux, mais il est de jurisprudence à peu près constante que le plaignant doive établir que cet acte délictueux fut la cause déterminante de sa propre décision, c’est-à-dire de sa souscription. Or vous n’avez, vous, aucun commencement de preuve par écrit du tort que vous a causé votre cousin, aucun mot de lui vous invitant à souscrire, comme vous n’avez aucun témoin des pressions qu’il a pu faire sur vous à cet effet. Peut-être, quand vous vous êtes aperçu de la duperie dont vous êtes la victime, eussiez-vous obtenu quelque chose en faisant du tapage. – C’est bien c’que j’disais – interrompit le père Charles. – Votre cousin eût pu craindre une coalition des intéressés. Aujourd’hui ceux-ci, sans doute, sont avertis et en ont pris leur parti un à un ou ont été bâillonnés d’une façon ou d’une autre. Je crains, mon pauvre monsieur, qu’il n’y ait aucun remède à votre cas… Pour embêter le monde et faire faire des frais inutiles à son prochain – continua-t-il, comme se parlant à lui-même – un grincheux quelconque trouve tout ce qu’il faut dans l’arsenal de nos lois; mais, pour empêcher un habile fripon de dévaliser ses concitoyens, on y met des gants: les fameux principes interviennent. La liberté individuelle? Que faites-vous de la liberté individuelle? Et qu’importe la ruine de braves gens au bénéfice d’escarpes de haut vol, pourvu que le principe soit sauf? La vindicte publique n’atteint guère que les maladroits et ceux qui gênent les puissants du jour, les majestueux porteurs de l’arme souveraine de la raison d’Etat ou de la quasi-raison d’Etat, comme dans le cas Clochette!».

Découragés, le père David et Vincent Maltat reprirent, silencieux, le chemin de Caville. Vincent Maltat ressassait les événements douloureux qui venaient de traverser sa vie. Le souvenir attendri de son Antoine déjà souffrant lui donnait des bouffées d’indignation furieuse. Tant d’efforts et tant de soins pour l’élever et en faire le beau garçon qu’il était devenu allaient-ils donc être perdus par la faute de ce Grenot sans entrailles, de ce Grenot qu’il haïssait maintenant de toute la force de son cœur meurtri? Antoine lui apparaissait, dans une vision rétrospective, malingre et souffreteux, pauvre petit qu’on craignait toujours de perdre et pour qui sa tendresse s’était accrue des angoisses continuelles que leur causait sa santé, puis il le voyait à dix ans tout en pleurs près du lit de mort de sa malheureuse Caroline, seule consolation et seul espoir qui lui restât en cette heure de douleur suprême, enfin il l’apercevait à l’abri, croyait-on. De tout danger, fort, solide, robuste, son orgueil et celui de ses beaux-parents. Pourquoi fallait-il que le destin l’eût mis, lui, entre les griffes de son cousin au seul moment, moment rapide, où il pouvait disposer de ces cinquante mille francs, pourquoi fallait-il que son Antoine tombât amoureux fou de Suzette et pourquoi fallait-il surtout que Grenot se montrât si rapace, si canaille et si cruel? A cette pensée, son sang ne fit qu’un tour et tout son être se souleva dans un élan violent de vengeance. «Qu’avez-vous, mon cher Vincent? – dit le père Charles. – Rien, père Charles, c’est-à-dire si: je pensais à mon malheur, à notre malheur et au sentiment de satisfaction que j’aurais à me venger de l’homme qui en est la cause. – Mon bon Vincent, la vengeance n’répare rien. Espérons qu’not’ petit bonhomme s’fera une raison ou qu’les choses s’arrangeront tout de même avec Suzette et l’père Zupère, bien qu’y ait guère d’chance d’ce côté-là et surtout n’li faites pas vée qu’tout est perdu. Vaudra même mieux n’pas tout dire à Mélina qui geindrait toute la journée, d’sorte qu’il aurait bien vite d’viné c’qui arrive».

Mais toutes les précautions de silence du père David devaient être inutiles. Antoine avait une faculté de pénétration égale à sa sensibilité intense. Il comprit tout d’un coup d’œil et lut clairement sur le front soucieux de son père et sur les traits empreints de tristesse de son grand-père les mauvaises nouvelles qu’on voulait lui cacher. Dès lors son désespoir s’accentua au détriment de sa santé. L’idée fixe de Suzette et du fossé infranchissable que l’exigence du père Zupère avait creusé entre eux ne le quittait plus. Lui, qui auparavant était si actif, restait maintenant des heures les yeux fixes et perdus dans le vague comme dans un rêve pénible; il ne sortait de cet état d’absence morbide que lorsque le père Charles venait le chercher et, serrant sa main dans la sienne, lui disait tendrement: «Mon pauv’ petit bonhomme, faut pas t’faire deu comme ça. N’y a core rien d’perdu». Cette intervention affectueuse, ce rappel à la vie réelle devint même de moins en moins efficace avec le temps et finit par ne plus distraire Antoine, pour ainsi dire, du train ordinaire de ses pensées. L’hiver est dur en Normandie; aux environs de Noël, Antoine, inconscient du froid et peu soucieux de s’en défendre, commença de tousser; cette toux, légère et peu fréquente d’abord, grossit peu à peu et devint alarmante. Le docteur Pavard, qui de Troarn, le chef-lieu du canton, apportait aux villages environnants les secours de sa science pratique et sûre et le réconfort de sa belle humeur inaltérable, accourut dans son tilbury, dont les grandes poches de la capote et le coffre étaient remplis de médicaments et d’instruments de chirurgie, au trot tranquille de son robuste et infatigable cheval gris pommelé que tout le monde connaissait à cinq lieues à la ronde. «Il n’y a pas un moment à perdre, père Charles – dit-il, en s’adressant à David. – Qu’on fasse la malle de ce garçon et qu’on l’envoie tout de suite dans le Midi. Je l’adresserai à un de mes confrères qui, peut-être, le tirera d’affaire; mais je crains qu’il ne puisse plus de longtemps passer l’hiver en Normandie. C’est un retour offensif de l’héritage de sa pauvre mère et je le croyais pourtant hors de tout danger de ce genre. Comment ce malheur a-t-il pu se produire?». Et le père Charles dut, les larmes aux yeux, raconter tout ce qui s’était passé au docteur Pavard, l’ami et le confident autant que le médecin des braves gens qu’il soignait. Mélina et Vincent Maltat étaient présents; on avait éloigné Antoine. «Mes bons amis – scanda avec quelque difficulté le docteur Pavard, dont l’émotion était visible malgré le nuage de fumée qu’il tirait violemment de sa pipe –, mes bons amis, il vous faut du courage. Antoine ne voudra pas partir ou, s’il part, le déchirement qu’en peut ressentir son cœur trop sensible accélèrera le mal qui le ronge. Il n’y a qu’à se résigner et à espérer dans un revirement de ses sentiments qui aiderait à sa guérison». Ses trois auditeurs fondirent en pleurs et le docteur Pavard, ayant écrit toutes les prescriptions d’hygiène à observer et les médicaments à prendre, s’enfuit en toute hâte en leur criant «Bon courage!» et en rebourrant fébrilement sa pipe qui s’était éteinte.

Vincent Maltat s’était rendu deux ou trois fois à Paris, mais sans pouvoir jamais aborder Grenot: celui-ci avait donné des ordres précis tant chez lui qu’à la Banque pour qu’on prétextât de son absence à l’effet de lui éviter la visite désagréable de son cousin. Les lettres, que Vincent n’avait pas manqué non plus de lui écrire pour le prier de lui donner rendez-vous, étaient demeurées sans réponse ou n’avaient reçu qu’une réponse évasive, froide et dilatoire. En présence de la catastrophe à peu près inévitable qui menaçait de briser à jamais sa vie, il eut la force de composer pour Grenot une longue lettre où palpitaient dans les mots les affres de son chagrin sans bornes: il s’humiliait et le suppliait à genoux de lui rembourser l’argent qu’il avait si mal placé sur son conseil. Grenot sourit en la recevant et la plaça dans un dossier sans même en accuser réception.

Cependant le père Zupère s’était montré fidèle à sa parole et avait attendu la Noël avant d’accueillir la demande des autres soupirants à la main de Suzette. Il venait même parfois depuis quelque temps voir le père Charles l’après-midi et, tout en continuant à se montrer irréductible sur la question d’argent, il ne cachait pas son désir de donner la préférence à Antoine. C’est qu’endehors de la joie de conserver près de lui Suzette, il avait compris que celle-ci n’était plus insensible à la passion d’Antoine. Elle avait fini par s’apercevoir, en effet, de l’adoration dont elle était l’objet et, ayant levé les yeux sur lui, elle s’était mise tout doucement à l’aimer toujours davantage. Aussi refusa-t-elle carrément de voir le fils Ricard le jour où le père Zupère se décida, vers la mi-janvier, à le lui proposer. «Papa Zupère – dit-elle –, je sais votre principe: vous ne voulez pas pour moi d’un prétendant qui aurait une fortune inférieure à la mienne. C’est ainsi que vous croyez faire mon bonheur. Mon principe à moi est que mon bien doit me servir à épouser celui que j’aime, n’eût-il pas un sou vaillant; à faciliter mon choix, non à le restreindre; et, malgré toute votre expérience et toute votre affection pour votre Suzette, papa Zupère, je suis sûre, puisqu’il s’agit de moi et de mon propre avenir, que monsieur de Caulenge, mon bienfaiteur, me donnerait raison contre vous et me considérerait comme le meilleur juge de ce qui me convient. – Ah, mais! La veiions (= voyez-vous) c’te mâtine, comme a parle à son père Zupère – s’écria celui-ci, un peu troublé et ne sachant s’il allait plaisanter ou se fâcher – la veiions comme a s’cré une grande personne. Ça pousse, ça pousse et ça vo’ fait la loi! Y a pas! Y a pas! – Puis, après une pause, il continua: – j’le savons bien, va, celui qui t’guigne et qu’tu veux. Si tu cré que je n’ m’en suis point aperçu qu’tu t’étais laissé prendre à ses biaux yeux. Après tout, j’voudrais bien itou qu’i t’épouse. Seulement, voilà: i n’a pas gros, i n’a même rien à c’t heure. Vincent est ruiné par un cousin qu’est banquier et n’peut pas ou n’veut pas li rendre les cinquante mille francs qu’auraient fait le compte; les David n’li laisseront leur bien qu’à leur mort et i-s auront raison, i n’disposent que d’dix mille francs, c’est rien. – Pardon – s’écria Suzette –, c’est plus qu’il n’en faut. J’en ai assez pour deux. – J’sais bien qu’nous n’sommes pas d’accord su c’point-là – reprit le père Zupère –, mais si j’te cède de c’côté-là, et j’cédrai, je l’sais bien, y a aut’ chose maintenant. On dit dans l’pays qu’Antoine tousse et qu’i s’en va d’la poitrine comme sa mère. Là, pour la santé, n’y a pas d’ raisonnement qui tienne. Je n’veux point si i n’se r’met point». Suzette baissa la tête et fut saisie d’un frissonnement qui lui confirma que le sentiment qu’elle ressentait pour Antoine était plus profond qu’elle n’avait voulu se l’avouer à elle-même. Les paroles du père Zupère étaient un trait de lumière brutale sur toutes les observations qu’elle avait faites ou qu’elle avait entendu faire autour d’elle. Elle avait remarqué furtivement à la messe ou au hasard des rencontres qu’Antoine devenait maigre et que ses yeux se cernaient et elle avait saisi des bribes de conversation le concernant: «Vo n’avez pas r’marqué comme i change, m’sieur Antoine? – Il a l’mitan des joues qui s’creuse, m’sieur Antoine. – Pourvu qu’i n’file pas l’même coton qu’sa mère, m’sieur Antoine». «Papa Zupère – dit-elle, câline –, tu as bien raison et je ne suis pas déraisonnable, mais peut-être bien qu’en lui faisant savoir que je serai à lui quand il se remettra ça lui sera une consolation et que ça servira à sa guérison», et elle rougit jusqu’aux oreilles. «A moins qu’ça ne soit l’contraire – repartit le père Zupère. – L’s émotions, on dit qu’c’est mauvais pou les gens qu’ont c’te maladie-là. Et puis j’peux pas core par d’sus l’marché aller t’jeter à sa tête. Ça n’s’rait pas à faire. Tout ce que j’peux t’promettre c’est de n’pas t’parler d’mariage avec d’autres». Et le père Zupère s’en alla vaquer à ses occupations ordinaires sans même songer, le brave homme, que la démarche qu’il refusait de faire eût pu sauver Antoine et préparer le bonheur de tous. C’est qu’avec sa notion rudimentaire de l’amour il ne pouvait même imaginer la gravité de la déception qui terrassait Antoine et attribuait entièrement son mal à une prédisposition atavique servie par un accident quelconque: dans ces conditions, il se réjouissait presque des obstacles que les circonstances et ses exigences avaient mis aux projets de mariage entre ce pauvre garçon et sa Suzette et il se proposait de s’y opposer de son mieux à l’avenir quoiqu’il advînt.

Quinze jours après, la visite du docteur Pavard chez les David mettait le village en émoi et la désolation des malheureux parents du jeune homme n’échappait à personne. Ce fut un concert de lamentations et de regrets sympathiques sur le triste sort d’Antoine et des siens et l’écho en parvint vite aux oreilles de Suzette dont l’amour, maintenant conscient, avait fait de rapides progrès. Elle envoya Marianne aux nouvelles et se répandit en larmes quand elle sut que le docteur Pavard avait à peu près condamné celui qu’elle aimait à présent de tout son cœur. Elle n’en dormit pas de la nuit. Comme elle eût voulu courir près de lui, lui prendre la main, le consoler de ses souffrances autant qu’il était en son pouvoir de le faire, le couvrir s’il avait froid, lui dire son affection, lui apporter tout ce qu’il lui fallait, être pour lui une sœur ou tout au moins une sœur de charité! Mais qu’avait-il besoin d’elle? N’était-il pas entouré de la tendresse infinie des siens, dont elle regrettait de ne point faire partie? Et puis que dirait-on si elle se laissait aller à cette inclination contrairement à toutes les convenances et que dirait le père Zupère? Ces réflexions paralysèrent son élan instinctif vers celui qui l’appelait de tous ses vœux et à qui elle manquait comme l’air à ceux qu’étreint l’asphyxie. Et les jours passèrent.

Vers la fin de février, en une de ces heures bien rares où le soleil semble vouloir donner aux gens transis un avant-goût du printemps glorieux, Marianne, en revenant du lavoir, aperçut Antoine qui, appuyé au bras du père Charles, se promenait à pas lents et les épaules couvertes d’un châle dans la grande avenue qui fait face au château. Elle parut en laisser tomber son fardeau de linge, tant elle fut saisie de le voir si changé. Antoine n’était plus que l’ombre de lui-même. Mince dans ses habits flottants, réduit de moitié et la figure décharnée, ses yeux seuls, ses beaux yeux semblaient agrandis et éclairaient d’un feu vif ses traits convulsés par le chagrin et la douleur. A peine rentrée, elle raconta à sa maîtresse son étonnement et son émotion. «Ah! mam’zelle, sûr qu’i n’en a point pou longtemps, m’sieur Antoine. Faut l’vée pou l’crère! I n’est casi pu d’c’monde». Suzette n’y tint plus. Elle mit son chapeau et sa mante et se précipita, sans trop se rendre compte de ce qu’elle faisait, vers l’avenue des Ormes; Marianne, qui la suivait en courant, avait beau lui crier: «Mam’zelle, quecque vo faites? Quecqu’i va dire maître Zupère?». Elle n’écoutait rien, n’entendait rien. Une force irrésistible la poussait vers celui qui remplissait désormais ses songes et ses veilles et dominait dans son cœur et dans sa pensée. A l’intersection de la rue et de l’avenue elle les vit de dos, lui et son grand-père, tous deux courbés, tous deux abattus comme deux pèlerins épuisés par un long voyage; une quinte violente de toux fendit l’air et l’immobilisa, le tordant convulsivement comme une tempête furieuse eût pu tordre une des branches dépouillées des grands arbres qu’ils côtoyaient. Elle s’arrêta saisie, les yeux hagards, pâle d’épouvante, et il lui sembla que sa poitrine allait éclater à l’écho de cette crise déchirante. Marianne la tirait par la robe: «Mam’zelle, mam’zelle – suppliait-elle – v’nons en, que j’vo dis, r’tournons à la maison; ça n’a point d’bon sens c’que vo faites. Et pis, quecqu’i va dire maître Zupère?». «Laissez-moi, Marianne», répondit-elle simplement. Et, reprenant son élan, elle arriva tout près d’eux et les suivit à quelques pas de distance. Maintenant il ne toussait plus et le père Charles lui caressait la main, le couvait du regard et lui disait doucement comme à un enfant: «Mon pauv’ petit bonhomme, mon pauv’ petit bonhomme, allons! C’est fini c’te fois c’te vilaine toux». Ils rentraient par la venelle qui, donnant sur les ormes, menait à la porte du verger, à l’arrière de la ferme. Elle y pénétra après eux. «Vous, mam’zelle Suzanne, vous ici!», dit le père Charles. Leurs yeux s’étaient rencontrés, leurs cœurs s’étaient compris. Antoine poussa un grand cri, son visage s’épanouit dans un sourire qui sembla au père David plutôt dément qu’heureux, puis ses traits se décolorèrent tout à fait et il s’affaissa évanoui. Le vieux Charles le reçut dans ses bras, le souleva comme un tout petit garçon, car il était redevenu aussi léger qu’à l’âge de dix ans, puis, en sanglotant, il parla à Suzanne interdite et toute en pleurs: «Mam’zelle Suzanne, hélas! Vo voyez bien, il est trop tard. P’t être qu’ça li a fait pus d’mal que d’bien. R’tournez vo-s en chez vous». Et il s’en alla à grands pas vers la ferme en berçant son précieux fardeau et en pleurant à chaudes larmes.

Suzanne retourna chez elle les yeux rouges, la figure tuméfiée, la tête en feu. L’exclamation du père David lui résonnait dans le cerveau comme un glas et lui produisait une souffrance lancinante. Le père Zupère, en rentrant, la trouva si bouleversée et si désolée qu’il ne songea même pas à la gronder, absorbé qu’il était par la crainte qu’elle n’en tombât malade: après un moment d’hésitation et de réflexion, il lui prit même la main et s’assit près d’elle. Puis, se faisant aussi tendre qu’il le pouvait, il lui dit: «Suzette, t’as eu tort, mais t’es punie. L’coup d’sang-là, qu’t’ as pas su tenir, t’tourmente assez, je l’vois bien, et je n’veux pas t’rendre core plus malheureuse. J’vas même aller chez maître David et li d’mander des nouvelles de c’pauv’ gars d’Antoine qu’tu pourras vée, si tuveux et si i veulent». Suzette, surprise, se leva et l’embrassa. Le père Zupère pensait qu’Antoine étant absolument et irrémédiablement perdu, il n’y avait plus aucune raison pour qu’il s’opposât à l’expansion d’affection réciproque de ces deux enfants, qui serait la consolation de l’un dans les derniers jours de sa fin prématurée et sauverait sans doute l’autre, sa Suzette, d’une crise de désespoir dangereuse, de ce qu’il appelait, lui, «un coup de sang rentré».

Antoine, en revenant à lui, se trouva dans son lit qu’entouraient les David et son père. Tout d’abord, il lui sembla qu’il sortait d’un rêve où, une fois de plus, la vision de sa bien-aimée lui était apparue, mais peu à peu son souvenir se précisa et la conscience d’être aimé d’elle illumins son visage de béatitude. Il appela d’un signe le père Charles et lui dit à l’oreille dans un souffle: «Où est-elle? Pourquoi est-elle partie? – Mon petit bonhomme, calme toi, n’te fais point core pus d’mal avec c’t idée-là – répondit le père David. – Papa Charles – reprit Antoine –, je suis tout à fait bien maintenant. Elle m’aime! Oh! comme je vais m’endormir tranquille et quelle joie infinie, inespérée ce serait pour moi d’emporter aux pays des songes, d’où bientôt je ne reviendrai plus, la sensation délicieuse de sa présence près de moi et au milieu de vous». «Hélas! Mon petit bonhomme, ça n’dépend pas d’nous», dit tristement le père Charles. Un peu plus tard il recevait avec étonnement la visite du père Zupère.

Dès lors, Suzette s’installa au chevet d’Antoine: elle arrivait au lever du jour et ne partait que le soir quand il s’endormait en lui souriant; elle le soignait comme une sœur, lisant ans ses yeux ses moindres désirs et prévoyant ses moindres volontés, mais la plupart du temps ils restaient à se regarder avec une intensité profonde. Ils semblaient vouloir se pénétrer et se confondre avant leur séparation prochaine, fatale et éternelle: il emporterait ainsi, croyait-il, un peu d’elle vers les cieux et elle garderait ici-bas l’empreinte indélébile de ses traits et le reflet de son âme amoureuse. Car il n’y avait plus aucun espoir de le sauver. Le docteur Pavard fit venir en consultation son collègue de Trouville, le docteur Leneveu, qui s’était spécialisé dans l’étude des affections pulmonaires, et ce praticien constata que la phtisie galopante avait à peu près accompli son œuvre et que le cas était désormais incurable. L’accalmie que tous avaient constatée après la grande émotion de cette promenade où Suzette lui avait révélé sa passion et qui devait être pour lui la dernière n’était que le symptome précurseur de la catastrophe finale qui allait l’enlever à jamais à l’adoration des siens et de Suzette.

Il mourut le 10 mars, la main dans sa main et les yeux dans ses yeux. La journée était radieuse et un flot de clair soleil inondait sa chambre et donnait un éclat lumineux à sa tête restée charmante et dont le repos éternel venait de détendre les traits en les figeant dans un sourire céleste. Suzette, que les heures contemplatives du couvent avaient prédisposée au mysticisme, crut voir dans une hallucination douloureuse l’effigie immatérielle de son bien-aimé que des anges, vêtus d’azur et aux ailes dorées, emportaient vers les hauteurs divines. Puis elle tomba à genoux éplorée entre les David et Vincent Maltat et sentit comme eux son âme s’abîmer dans un immense désespoir.

Vincent Maltat ne pleurait pas; Vincent Maltat semblait dévoré d’un feu intérieur qui donnait à son regard d’étranges lueurs concentrées et farouches; Vincent Maltat avait dépouillé l’homme cordial, bienveillant, tout rond d’autrefois pour devenir bourru, raide, taciturne; Vincent Maltat n’était plus reconnaissable. Que se passait-il en lui? A quelle résolution extrême le poussait le dur calvaire qu’il venait de gravir? Nul ne le pouvait dire et tous, jusqu’au père Charles, respectaient d’ailleurs le silence obstiné de cet infortuné. Cinq jours après la mort de son fils, il partit pour Paris, où, dès le lendemain, il se rendit rue Taitbout. Il apprit au Groupement que monsieur Grenot venait encore régulièrement à la Banque vers trois heures pour renseigner son successeur à la présidence du conseil sur certaines affaires dont il avait le secret et pour se débattre contre les critiques dont sa gestion passée était maintenant l’objet. Dissimulé dans le péristyle, il guetta son arrivée, monta l’escalier assez vite pour devancer l’ascenseur qui le portait, entra derrière lui de façon que le garçon pût croire qu’il l’accompagnait et le suivit dans son bureau. Là, ils se trouvèrent face à face. «Bonjour, cousin – dit Grenot, interdit. – Comment vous êtes-vous introduit ici? Enchanté de vous voir. – Je suis entré avec vous, tout simplement – répondit Vincent Maltat. – Sans cette heureuse circonstance, je ne vous aurais sans doute pas procuré le plaisir de me voir, car, comme les autres fois, vous ne m’auriez pas reçu. – Vous venez sans doute me réclamer vos cinquante mille francs – reprit Grenot, qui, s’étant débarrassé de son paletot et de son chapeau, avait retrouvé son aplomb et son sourire et s’était assis –, mais je n’ai pris avec vous, cher cousin, aucun engagement de ce genre. Les supplications de votre dernière lettre en font foi. On n’implore pas quand on a des droits. – Il ne s’agit pas de cela – interrompit Maltat d’une voix rauque et en fixant Grenot avec une persistance qui finit par attirer son œil fuyant et par lui donner une sensation de crainte. – Mon fils est mort. – Je le regrette – fit Grenot du même ton qu’il eût dit: ça m’est bien égal. – Vous le regretterez! – repartit Maltat. – Il est mort par votre faute, vous l’avez assassiné. Vous avez en même temps brisé ma vie, celle de ses grands-parents et celle de la jeune fille qu’il aimait. Et vous souriez, et vous vous abritez derrière la loi qui protège les gredins de votre espèce et les laisse dépouiller, ruiner et tuer les honnêtes gens. Ah! mon cousin, il y a quelque chose de plus fort que la loi, c’est la main vengeresse d’un désespéré qui ne craint rien, que rien n’épouvante, pour qui la mort serait une délivrance!». Et Vincent Maltat, tirant le revolver qu’il portait toujours sur lui par précaution pour rentrer la nuit à Caville, fit feu par trois fois à bout portant sur Grenot, qui, dans un mouvement instinctif de recul, alla s’abattre comme une masse sur le tapis. On accourut de tous côtés au bruit des détonations. Maltat avait l’air égaré qui ne le quittait plus depuis que la fin de son Antoine était devenue irrévocable, mais son attitude calme était celle d’un justicier sans remords. Il se laissa arrêter et conduire au poste sans aucune résistance, tandis qu’un médecin, appelé en toute hâte, constatait la mort foudroyante de Grenot, dont le cadavre gisait inerte et ensanglanté.


 

 

Epilogue

 

Vincent Maltat fut acquitté à l’unanimité par le jury de la Seine grâce à un louable sentiment d’équité auquel tout le monde ne put qu’applaudir, mais qui cependant signalait aux pouvoirs publics l’insuffisance de la législation préventive et répressive en matière financière. Car, si l’on s’accorde à blâmer le lynchage américain dont la barbarie jure avec tous nos principes de civilisation, on ne saurait admettre qu’en plein Paris un citoyen soit contraint de se faire justice à lui-même, hors le cas de légitime défense. Et cette impuissance de la société actuelle à garantir les honnêtes gens de l’assaut des escrocs prend un caractère général quand on envisage, outre les plaies sociales dont Vincent Maltat fut une victime avec tant d’autres, le défaut capital de nos institutions, c’est-à-dire leur base purement individualiste. L’application des lois devrait être gratuite comme l’instruction et rester exclusivement à la charge de la collectivité, ou mieux encore des collectivités. Aussi, monsieur de Lamarzelle pouvait, avec une apparence de vérité, vanter l’autre jour au Sénat le système suranné de la royauté plus ou moins absolue à propos des retraites ouvrières. On ne saurait le contredire quand il affirme que la Révolution, en brisant les corporations et l’esprit de solidarité qui en était le pivot, a fait faire à ce point de vue un saut en arrière à l’humanité. On y revient en effet avec le socialisme sociétaire et les syndicats qui, en prenant à leur charge les frais de procédure et de défense dont le poids insoutenable équivaut pour les individus à un déni de justice, supprimeront peu à peu une des plus grandes iniquités de notre époque. En même temps, les syndicats imposeront une crainte salutaire aux exploiteurs habiles et surtout malhonnêtes, quand ils s’étendront, tout-puissants, à toutes les branches de l’activité nationale et à l’une des plus importantes, celle de la distribution des capitaux aux œuvres utiles et de progrès.

Monsieur Le Play fut condamné à tous les dépens de son procès et à cinq cent francs de dommages-intérêts. Aznal a reporté à Nîmes, comme auparavant, le centre de sa vie. Il y étudie une forme d’association qui pourrait parer aux odieuses manœuvres dont il a été le témoin et qui lui coûtent si cher.

Suzette a juré de rester fidèle au souvenir d’Antoine et de n’être jamais à un autre. Elle veillera sur le père Zupère dans ses vieux jours, sur le père Zupère qui s’est aperçu sur le tard que l’amour est peut-être quelque chose de plus que la poussée de sang qui mettait des ailes aux pieds de son paisible Pompon. Suzette sera aussi la seule consolation, le seul rayon de soleil dans l’existence de continuels regrets des David et de Vincent Maltat.

Quant à monsieur Le Tellier, sa fibre de jonc, flexible, résistante, incassable, lui permet malgré son grand âge de continuer à faire des dupes avec l’inconscience inexorable du destin. Si quelque événement imprévu, naufrage, collision de trains, verglas, pelure d’orange, tuile, foudre ou guet-apens, ne le soustrait à la considération distinguée de ses concitoyens, on peut s’attendre à voir encore longtemps le cancer social qu’il incarne ronger au vif de leurs chairs les pauvres diables que sa parole trompeuse et le tam-tam d’une réclame éhontée attirent et livrent à son avidité insatiable. Les prescriptions légales ne sauraient l’atteindre: il les a examinées une à une, tournées et retournées cent fois avec précaution comme un numismate qui passe en revue des médailles, puis il a mis entre elles et lui une glace de devanture d’un doigt d’épaisseur et il en considère du dehors le relief et la beauté avec son sourire d’inexprimable ironie. Au lieu d’être un sujet de crainte, elles sont une force à son usage: il tire en effet parti de ceux qu’il contraint à leur manquer de respect. Et cela sans aucun risque. Car qu’est-il? Celui qui passe, celui qui conseille, celui qui s’en lave les mains. Et cependant il encaisse, il monopolise même la recette. Position admirable, position privilégiée! Il fait le pick-pocket sous l’égide protectrice des lois. La tranquille égalité d’âme avec laquelle il opère sur les couches sans cesse renouvelées de ses victimes et l’immunité dont il jouit l’ont même élevé aux yeux de son entourage à la dignité d’une espèce de demi-dieux, comme ceux que la Fatalité engendra dans l’antiquité. Il apparaît un peu comme une force nécessaire même aux plus sceptiques et aux plus clairvoyants; et Mouffard, illustrant cette impression, disait l’autre jour à Aznal, de retour à Paris pour quelques jours, sur le ton paradoxal et gouailleur qui lui est habituel: «Mon cher ami, vous vous étonnez de l’impunité des actes du patron, que vous trouvez répréhensibles. C’est une opinion. Car, enfin, il faut admettre d’abord, comme vous et non comme lui, que le client est intéressant, un être sensible et vibrant; lui, ne le voit que sous les espèces d’une liasse de billets de banque. Et, pour un déterministe comme vous l’êtes, vous devez convenir que le bonhomme est, après tout, un phénomène naturel, un produit des éléments moraux qui nous entourent, une nécessité sociale, un tombeur de papillons générateurs de vilains vers: il déplace simplement des fortunes, dont les détenteurs feraient sans doute un mauvais usage ou qu’ils laisseraient dormir, au profit d’entreprises qui peuvent être prospères en dehors d’eux et, en tout cas, au profit de gens, lui en tête, qui leur sont probablement infiniment supérieurs. – Votre thèse, mon cher Mouffard, si vous parlez sérieusement, abonde en “peut-être” et en “sans doute” – repartit Aznal –; ce serait sa condamnation si jamais une fin utilitaire pouvait justifier de moyens frauduleux et mon déterminisme n’abolit pas, au contraire, ma croyance dans l’effort et dans la volonté de porter remède à l’iniquité et de marcher vers un ordre social meilleur, c’est-à-dire vers le progrès.